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我是 范 雨素。La souffrance des migrants sur les réseaux sociaux

Originaire de Xianyang dans le Hubei, Fan Yusu, 44 ans, migrante travaillant comme nourrice à Pékin a publié sur le net une autobiographie qui fait fureur. Un moment relayée par la presse officielle, elle a vite disparu des journaux, mais est toujours accessible sur les réseaux sociaux.


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Selon le bureau des statistiques à la fin 2016, ils étaient 288 millions, en hausse de 4,2 millions depuis 2015, représentant 36% de la main d’œuvre chinoise. Alors que les analyses disaient leur nombre en recul, il ne cesse d’augmenter depuis 2010.

Ce sont les migrants 民工 mingong, soutiers du miracle chinois, laissés pour compte du progrès bien qu’ils furent les principaux artisans du développement accéléré des villes de la côte est. S’il est vrai que la proportion de ceux qui s’expatrient vers des provinces proches augmente, passée de 37% à 41% au cours des 5 dernières années, il n’en reste pas moins qu’ils sont encore 115 millions à vivre loin de leurs racines et de leurs proches qu’ils ne retrouvent qu’une ou deux fois par an.

Le gouvernement a certes récemment donné des directives aux admnistrations locales pour protéger les 61 millions d’enfants de migrants restés dans leur province, mal surveillés et parfois victimes d’abus ; supprimant le Hukou, il a aussi enclenché le processus d’intégration de cette partie de la population vivant comme des immigrés dans leur propre pays.

Mais les résistances des urbains hésitant à accueillir l’afflux des nouveaux résidents et les critères de régularisation sont à ce point drastiques que nombre de migrants subissent encore les inconvénients d’une situation administrative irrégulière les privant de l’accès aux soins et à l’école pour leurs enfants.

La littérature, exutoire de la souffrance.

Le 12 mai dernier, un article de Caixin choisissait d’aborder ce sujet par le biais insolite, à la fois inédit et tristement pathétique, de migrants sans ressources exprimant leur détresse par le truchement de la littérature, du théâtre ou de la poésie.

Logés à Picun, un quartier périphérique au nord de Pékin, à 50 km du centre-ville dans des baraquements de fortune au milieu d’une déprimante forêt de hangars industriels en tôle sous le trafic de l’aéroport, des migrants travaillant sur des chantiers de construction, comme aide-cuisiniers, employés de maison ou vigiles, se réunissent une fois par semaine dans un local de fortune pour s’échanger leurs petites compositions littéraires ou poétiques.

L’initiative qui se développe depuis plus de 10 ans autour d’un club culturel fondé en 2002, comporte un atelier de littérature et une troupe artistique. Souvent, le thème de leurs écrits raconte la vie d’errance des migrants, leur précarité, le manque de confort et le désert affectif créé par l’éloignement.

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Depuis avril dernier, l’histoire de Fan Yusu, 40 ans, tourne en boucle sur le net lue plus de 3 millions de fois. Elle raconte ses premiers pas d’institutrice dans son village, jusqu’à sa situation d’aujourd’hui, mère célibataire de deux filles après un divorce, cherchant à reconstruire sa vie marquée par une fatalité adverse dont elle dit qu’elle est trop triste pour être lue.

En 7000 caractères, son histoire intitulée « Je m’appelle Fan Yusu » - 我是 范 雨素 raconte les entrailles de la Chine vue par une migrante du Hubei depuis les tumultes de la révolution culturelle où, peu douée pour les travaux manuels, mais dévorant les romans de Charles Dickens, Jules vernes et Daniel Defoe, elle fut pourtant forcée d’abandonner l’école à 12 ans pour travailler.

A 20 ans, après une première fugue à Hainain, elle migre vers Pékin pour « découvrir le vaste monde ». Pour la deuxième fois, elle y rencontre un destin contraire en la personne de son mari originaire du Nord-est, ivrogne violent qu’elle décide de quitter en retournant dans son village, emmenant avec elle ses deux filles. Suit une plongée dans la vie rurale chinoise, les querelles familiales, l’échec aux examens du frère, les déceptions et la routine des jours, la hantise du déracinement, cependant éclairés par la figure de la mère âgée de 81 ans, responsable des affaires féminines de la commune.

Revenue à Pékin, Fan travaillait pour la fille illégitime d’un milliardaire quand elle fut soudain saisie dans la tourmente de sa célébrité littéraire mise en ligne sur les réseaux sociaux. Harcelée par des curieux, des admirateurs, des journalistes et même des éditeurs, elle a fini par se réfugier dans son village près de Xiangyang au Hubei.

Une profonde injustice sociale.

La douloureuse référence des poêtes migrants est Xu Lizhi. Travaillant à la chaîne dans une usine Foxconn
de Shenzhen, il s’est suicidé le 30 septempre 2014 en sautant du 7e étage d’un immeuble. Il écrivait des poêmes dont l’un est intitulé « Une lune de fer ».

Son premier vers est : « J’ai avalé une lune de fer qu’ils ont baptisé écrou. 我咽下一枚铁做的月亮, 他们管它 叫做螺丝. Wo yan xia yi mei tie zuo de yueliang. tamen guan ta jiaozuo luosi.


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La saga réaliste et crue raconte une des plus vastes injustices sociales du pays touchant plus de 3 ouvriers sur 10. Sa mise à jour insistante hors des circuits d’information officiels flêtrit le rêve de la Chine moderne au moment où le parti sonne le branlebas du 19e Congrès pour présenter la meilleure image possible de son bilan et de son style de pouvoir.

S’il est vrai que son style direct, son réalisme ingénu ayant fait l’essentiel de son succès, évitent la polémique agressive, Fan n’en dénonce pas moins quelques graves impéritiés telles la fermeture des écoles publiques aux enfants des migrants non régularisés - « que le ministère de l’éducation aille au diable » - ou la brutalité des responsables locaux dont sa mère fut physiquement victime lors d’une contestation foncière.

Sans surprise, la censure de Tencent a très vite supprimé le texte de son réseau social WeChat. Il est cependant toujours accessible sur d’autres portails chinois. Il reste que l’épisode jette une lumière crue sur le statut non réglé des migrants et enflamme la mémoire de drames que les membres du petit club littéraire de Picun n’oublient pas. Parmi eux la vague de 13 suicides qui, en 2010, frappa en quelques semaines le groupe taïwanais Foxconn (900 000 ouvriers en Chine).

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Le souvenir de ces tragédies est encore vivace, cultivé par l’évocation de Xu Zhili, un ouvrier migrant des ateliers d’assemblage de Foxconn à Shenzhen qui, avant de se suicider en sautant le 30 septembre 2014 du 7e étage d’un immeuble, écrivait que sa jeunesse et celle de ses camarades ouvriers qu’il compare à l’armée enterrée de Xian, lui avaient été volées par le travail à la chaîne des lignes de production du sous-traitant des grandes marques d’ordinateurs et de téléphones portables.

La conclusion de Caixin dont l’éditeur Hu Shuli est connue pour sa forte conscience sociale et son franc parler, ne cherche pas à nuancer le problème. Au contraire, citant Zhang Huiyu, professeur associé à l’Académie Nationale des Beaux Arts qui, depuis 2014, contribue bénévolement aux séances littéraires de Picun, l’article indique que les souffrances des migrants qui vont des salaires impayés aux abus infligés aux enfants restés à la campagne, en passant par les discriminations au travail et dans la vie courante, sont souvent pires que ce que raconte Fan.

Enfin, en attendant que les buldozers de la modernisation viennent détruire le havre temporaire de ces déracinés, pour les jeter à nouveau sur les routes, l’épisode de Picun qui dure depuis 15 ans, témoigne de la capacité spontanée des groupes humains à survivre dans les pires conditions et à présever leur dignité.


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