Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

 Télécharger le PDF de cet article :

›› Lectures et opinions

La Chine resserre le nœud sur Taiwan, un an de gouvernance DPP marqué par une Chine à l’offensive

En augmentant les pressions sur l’Île alors que Tsai Ing-wen avait mis sous le boisseau les revendications d’indépendance, le parti prend le risque de nourrir chez les Taiwanais le sentiment identitaire séparé du Continent.


*

Depuis que Tsai Ing-wen est entrée en fonction à Taïwan l’an dernier, la nouvelle majorité du Parti Démocrate Progressif (DPP) affiche une posture modérée à l’égard de la Chine, tout en cherchant à maintenir ses distances du point de vue politique. Mais l’impatience l’a emporté à Pékin, où l’on a repris une posture très coercitive au risque de s’aliéner pour de bon la population insulaire. Une politique de confrontation à double tranchant.

Le fossé s’agrandit entre Taïwan et la Chine.

Cette attitude de la Chine pourrait être la conséquence d’une reconnaissance tacite par Pékin que la politique de rapprochement économique et les autres diverses tentatives de séduire le public taïwanais ont échoué. 78% des Taïwanais âgés de 20 à 29 ans se définissent aujourd’hui comme Taïwanais et non comme Chinois, un sentiment partagé par 60% de l’ensemble de la population. Les Chinois ne parviennent pas endiguer cette progression.

Le rapprochement avec la Chine avait pourtant été favorisé par huit années de gouvernement Kuomintang (KMT) à Taïwan et le passage de nombreux accords bilatéraux. En même temps, l’attraction économique de la Chine sur l’Île s’est puissamment renforcée et nombreux aujourd’hui sont les jeunes Taïwanais à être attirés par de meilleurs salaires sur le continent.
Pourtant, ces huit années de rapprochement inter-détroit n’ont adressé que la surface du problème pour les Chinois, car toutes ces politiques obéissent à l’objectif politique suprême de la réunification.

Et cet objectif-là n’a pas avancé, au contraire. L’existence en creux, à Taïwan, d’un consensus souverainiste, a fait que l’interpénétration économique des deux rives du Détroit, pourtant extrêmement importante, n’a pas produit de volonté d’unification sur l’Île. En parallèle, les politiques de rapprochement opérées par le Président taïwanais Ma Ying-jeou (KMT) avaient été accueillies avec un scepticisme symbolisé par des mouvements sociaux étudiants tels que le Mouvement des Tournesols, largement interprété comme une manifestation de rejet de l’influence chinoise sur Taïwan.

Le KMT a été balayé l’an dernier lors des élections par le DPP, historiquement favorable à l’indépendance de l’Île. Depuis, il n’a pas réussi à offrir une alternative politique crédible face à son concurrent. Le parti de Sun Yat-sen et Chiang Kai-shek fait face à un choix cornélien : ou bien il garde un ton prochinois et hypothèque ses chances aux élections, ou bien il trouve une voie médiane qui n’intéressera plus vraiment Pékin, comme cela semble être le cas aujourd’hui. La perspective de perdre leur seul interlocuteur crédible a pu conduire les responsables chinois à abandonner la voie de la négociation et à choisir de s’en remettre à une posture plus coercitive.

L’impossible dialogue.

L’arrière plan indépendantiste du parti de Tsai lui interdit de reconnaître la politique d’une seule Chine et du point de vue de Pékin, ferme le dialogue.


*

Ce changement de posture chinois a emporté avec lui le rameau d’olivier porté par l’actuelle Présidente Tsai Ing-wen (DPP).

L’actuelle dirigeante avait perdu aux élections présidentielles de 2012 face à Ma Ying-jeou (KMT) car elle était considérée comme potentiellement dangereuse vis-à-vis de la Chine, alors que le KMT promettait une ère de coprospérité économique à travers le Détroit sans toucher aux questions de souveraineté.

Les Taïwanais gardaient en mémoire la présidence DPP sulfureuse de Chen Shui-bian entre 2000 et 2008 et les tensions qui avaient suivi avec la Chine. Mais en 2016 le KMT était lui-même accusé de s’être trop rapproché de la Chine alors que les résultats de sa politique économique étaient très décevants. C’est donc sur la promesse de sauvegarder le statu quo existant, ni indépendance – ni unification, que Tsai Ing-wen a été élue. Ouverte à la discussion avec les Chinois et évitant toute déclaration de nature à fâcher son puissant voisin, Tsai n’a pas dérogé à sa promesse.

Pourtant, à l’inverse de son prédécesseur, elle ne reconnaît pas le « Consensus de 1992 », selon lequel Taipei et Pékin s’accorderaient à reconnaître l’existence d’une seule Chine, tout en ayant chacun une interprétation propre de l’expression « une seule Chine » (一個中國, 各自表述).

C’est que Tsai Ing-wen, qui a déjà vu sa cote de popularité baisser, est autant tenue par ses électeurs de favoriser la coexistence pacifique avec la Chine que de sauvegarder un statu quo permettant l’autonomie politique de Taïwan. De plus, reconnaître le consensus serait trahir les principes fondateurs du DPP. Mais si Mme Tsai est restée inflexible sur la question, elle a tout de même reconnu que des pourparlers politiques s’étaient déroulés en 1992 et a toujours appelé à la poursuite du dialogue avec le Continent.

*

Mais les Chinois ne feront aucune concession à Taïwan sans la reconnaissance préalable du Consensus de 1992. La Chine s’est servi depuis lors de la querelle pour augmenter la pression sur l’Île en fermant tous les canaux de communication et en en rejetant la responsabilité sur le gouvernement de Taïwan. Une intransigeance que les Taïwanais comprennent mal, c’est pourquoi ceux-ci font bloc derrière leur présidente, du moins sur le sujet inter-détroit.

Cette intransigeance de la part de Pékin a aussi ses raisons. En général, il est de mauvais augure à Pékin d’adopter une position trop conciliante à l’égard de Taïwan. L’Île est souvent perçue en Chine comme une pièce sacrée du territoire national perdue depuis le « siècle d’humiliation » et attendant d’être rattachée au continent, avec comme circonstance aggravante la survivance sur place de la République de Chine (ROC), vieux rival de la République Populaire de Chine (RPC).

Le retour de l’Île rebelle dans le giron continental revêt donc une grande importance symbolique pour les Chinois. Il est très impopulaire dans les rangs du Parti Communiste Chinois (PCC) de se montrer faible sur la question et il serait bien sûr inacceptable de négocier les termes de la souveraineté de Taïwan.

A chaque lutte de pouvoir au sein du PCC, il est d’ailleurs de bon ton de démontrer son patriotisme en adoptant une posture ferme vis-à-vis de l’Île.
La tenue à l’automne 2017 de l’instance la plus haute du PCC, le 19e Congrès national du Parti Communiste Chinois, est peut-être un des facteurs expliquant le raidissement de la Chine vis-à-vis de Taïwan.

Lors de cet évènement, les potentiels successeurs de Xi Jinping et Li Keqiang en 2022 seront peut-être désignés, sauf si M. Xi décide de rester en poste. Vue la situation inter-détroit actuelle, les cadres du parti n’ont aucun intérêt à ménager Taïwan avant cette grande échéance, qui intervient dans un contexte de croissance économique chinoise en berne. La tentation est donc doublement grande de faire dériver l’attention sur des sujets géopolitiques, au premier rang desquels la question taïwanaise.

Si les dégâts sur l’opinion publique taïwanaise seront durables, on peut espérer un assouplissement très relatif de la part des Chinois sur la question après le 19e congrès national du Parti Communiste Chinois cet automne.

++++

Vexations infligées à Taïwan.

Depuis son investiture Tsai subit les pressions de Pékin. En mai 2017, elle observait un exercice militaire à tir réel simulant une invasion de l’Île par le Continent, tout en attendant une livraison d’armes américaines qui tarde à venir.


*

Le raidissement chinois s’est manifesté de nombreuses fois depuis l’élection de Tsai Ing-wen. Plusieurs fois, les pressions chinoises ont pris la forme d’intimidation ou de faits accomplis. Ainsi, des criminels taïwanais arrêtés dans des pays reconnaissant la RPC ont été déportés sans ménagement en Chine où ils devraient être jugés comme des citoyens chinois. Il y a quelques semaines, le gouvernement chinois est intervenu auprès de la compagnie aérienne Emirates pour exiger que les membres d’équipage taïwanais portent des badges à l’effigie du drapeau de la RPC à la place de celui de la ROC, afin de respecter la politique d’une seule Chine.

Les équipages ont protesté vertement et ont obtenu la possibilité de ne pas porter le drapeau chinois à la condition d’éviter tout autre marqueur national. Une dernière brimade s’est déroulée dernièrement lorsque l’entrée du Bureau des Droits de l’Homme de l’ONU, à Genève, a été interdite à trois étudiants taïwanais et à leur professeure, sous le motif que ces personnes auraient dû montrer des documents d’identité chinois et non taïwanais.

Vis-à-vis des États-Unis, Tsai Ing-wen a été ébranlée par le brusque changement d’attitude de Donald Trump vis-à-vis de la Chine, et attend toujours que soient confirmées deux ventes d’armements. La première avait été décidée durant les derniers mois du mandat de Barack Obama qui avait transféré à l’administration suivante le soin d’approuver la transaction, ce qui est pour le moment resté lettre morte.

La seconde est promise par l’administration Trump depuis plusieurs mois mais subit toutes sortes de retards malgré l’appel de certains membres du Congrès américain à faire avancer les choses. Aux États-Unis et autour de Donald Trump, dont le très proche gendre Jared Kushner a des intérêts financiers en Chine, on s’accommode désormais mieux de l’Empire du Milieu et Taïwan est passé au second plan des préoccupations. De plus, les militaires et diplomates américains ne souhaitent pas prendre le risque de torpiller les négociations en cours sur la Corée du Nord.

Alors que Pékin ne semblait s’attaquer précédemment qu’aux alliés diplomatiques de Taïwan, il prend désormais pour cible les liens officieux que l’Île cultive bon an mal an avec les nations reconnaissant d’ores et déjà la RPC. Au Nigéria, le Bureau de représentation officieux de Taïwan a ainsi été prié de quitter la capitale pour s’installer à Lagos, sans quoi les autorités du pays ont déclaré qu’elles n’assureraient plus la sécurité du personnel taïwanais. Ce à quoi Taipei a répondu avec désarroi par une mesure similaire concernant le bureau nigérian à Taïwan, qui devrait être déplacé hors de la capitale.

La rebuffade de l’OMS.

Après la lettre de l’OMS conditionnant la participation de Taiwan à l’assemblée générale de l’OMS à la reconnaissance par Taipei du « consensus de 1992 », des manifestants protestent contre les pressions du Continent sur l’Île.


*

Le blocage cette année de la participation de Taïwan en tant qu’observateur à l’Assemblée Mondiale de la Santé (AMS, organe décisionnel de l’OMS) est un autre coup dur. Sous prétexte que Tsai Ing-wen ne reconnaît pas le principe d’une seule Chine, les Chinois ont décidé de retirer la possibilité à Taïwan d’envoyer des observateurs (sans droit de vote évidemment) à l’Assemblée, possibilité que le pays avait depuis 2009 et le réchauffement opéré durant le mandat de Ma Ying-jeou avec la Chine.

En 2017, malgré un soutien très tiède de la part des États-Unis, de l’Allemagne, de quelques alliés diplomatiques et les protestations taïwanaises dans les médias, la Dr Margaret Chang, directrice générale de l’OMS n’a pas plié.

Dans une tribune publiée chez Asialyst, le représentant de Taïwan en France, son excellence Zhang Ming-zhong, rappelait sobrement que : « les questions sanitaires ignorent les frontières étatiques et il n’est pas normal que, pour des raisons politiques, Taïwan et ses 23 millions d’habitants soient absents de cette réunion internationale ». L’Île fut durement touchée par l’épidémie de SRAS en 2003 alors qu’exclue de l’OMS, elle n’avait pu recevoir à temps les informations sur le virus ou sur le contrôle de maladies associées.

Alors que la chasse aux alliés diplomatiques de Taïwan avait été momentanément stoppée pour ménager Ma Ying-jeou, elle a été rouverte avec le départ de la Gambie puis de Sao Tomé-et-Principe l’an dernier.

Très récemment, ce fut au tour de Panama de renverser son alliance avec Taipei pour embrasser Pékin. La photo de la Ministre des Affaires étrangères panaméenne et de Wang Yi tous sourires et coupe de champagne à la main sur fond d’investissements chinois massifs a marqué les esprits. La décision a ulcéré et attristé à Taipei, alors que Mme Tsai avait pourtant choisi Panama pour sa première visite à l’outre-mer après son élection.

Cette cinglante décision ne fut pas une surprise à Taïwan où l’on reconnaît que l’Île n’a pas les moyens de financer une diplomatie du chéquier et où l’on s’attend à ce que l’hémorragie continue dans les prochains mois. Certains commentaires à Taïwan relativisent cependant la réduction du nombre d’alliés diplomatiques et voient le bon côté de la fin d’une relation parasitaire avec des « alliés » diplomatiques vendant leur soutien à prix d’or.

On entend souvent dire à Taïwan que l’approfondissement des liens avec le Japon, l’Asie du Sud-Est et les grandes démocraties mondiales sont bien plus important que la sauvegarde de liens officiels de piètre qualité.

Malaise et impuissance.

Sur le fond, c’est pourtant le malaise et le sentiment d’impuissance qui l’emportent, les échecs se faisant dernièrement bien plus nombreux que les succès. La réalité est que Taïwan n’a aucune chance de remporter la bataille diplomatique contre Pékin. Taïwan peut encore se ranger derrière son unité nationale et jouer l’asymétrie en jouant sur son soft power, qui est bien souvent l’avancement de l’argument moral valorisant la nature démocratique du régime.

Dernièrement, Taïwan a de facto légalisé le mariage homosexuel et RSF a classé le pays numéro 1 en Asie dans le domaine de la liberté de la presse. Mais cela ne suffit pas pour arrêter la bourrasque.

La redondance de ces attaques exaspère les Taïwanais et en mars 2017, 80% d’entre eux jugeaient l’attitude de la Chine hostile à leur égard. Une certaine rancœur s’exprime dans les discussions. Un professeur confiait à l’auteur de ces lignes voici quelques jours : « Les Chinois peuvent nous prendre ce qu’ils souhaitent. Mais avec une telle politique, nous ne leur ouvrirons pas nos portes ».

Au niveau gouvernemental, le trouble se traduit par des discours désormais moins nuancés que d’habitude de la part de Tsai Ing-wen, accusant la Chine de mettre en danger l’équilibre du Détroit et la prévenant qu’elle ne « pliera pas sous la menace ». Humiliée à l’international mais soutenue à Taïwan, Tsai a promis qu’elle « réévaluerait » sa stratégie avec la Chine, tandis qu’elle semble avoir abandonné tout espoir d’accommoder Pékin sans revenir au fameux Consensus de 1992.

Vers des vues de plus en plus irréconciliables ?

Après les dernières pressions de Pékin contre l’Île la mouvance pro—indépendance se renforce.


*

Il est probable que le rameau d’olivier tendu vers Pékin par Mme Tsai depuis son élection était une manœuvre habile pour protéger l’Île dans la mesure où l’image de modération dont profite actuellement Taïwan à l’international tranche avec la dureté de la Chine à son égard.

Mais même dans ces conditions, il est surprenant que Pékin ignore les appels à la négociation pour choisir une attitude belliqueuse qui traduit autant son impatience qu’une incapacité à faire rentrer Taïwan dans le rang. Au lieu de jouer le même jeu que Tsai et d’exploiter la diplomatie pour arriver à ses fins, Pékin a fermé la porte à des pourparlers au moment même où le DPP semblait y être le plus disposé.

En refusant de négocier, la Chine, même si elle transforme Taïwan en État assiégé, prend le risque de s’enfermer dans une impasse stratégique.
De fait, elle s’aliène déjà la population taïwanaise dans son ensemble, tandis que son intransigeance décrédibilise les derniers soutiens sur lesquels elle aurait pu compter à Taïwan, le KMT et le PFP ne pouvant pas cautionner les brimades chinoises alors que Tsai joue en apparence la carte du dialogue. A la différence de son attitude envers Chen Shui-bian, le précédent président DPP entre 2000 et 2008, la population taïwanaise fait maintenant bloc derrière sa présidente.

La consolidation du consensus souverainiste à Taïwan est à la fois une tendance structurelle et un défi implacable pour Pékin. Et la Chine semble ignorer de nouveau le mécanisme qui veut que sur l’Île, toute augmentation de la pression continentale conduise à un durcissement de la conscience nationale. Les Chinois en avaient pourtant déjà fait les frais en 1996 en tentant de dissuader les Taïwanais d’élire Lee Teng-hui par un tir de missile.

L’expérience se répéta juste en amont des élections de 2016 quand l’Internet chinois s’est déchaîné contre une chanteuse taïwanaise de 16 ans qui s’était montrée drapeau national à la main sur un clip de K-pop. Par deux fois, la vexation s’était traduite sur l’île par l’élection d’un gouvernement hostile au rapprochement inter-détroit.

Cette année, il semble improbable que des procédés similaires rencontrent du succès. La Chine prend le risque de compromettre les chances de construire avec Taïwan le compromis qu’elle désire. Mais est-ce que Pékin cherche vraiment toujours à construire un compromis ?

 

 

Entre démocratie libérale et valeurs chinoises, les hésitations de la classe moyenne

[16 octobre 2017] • François Danjou

Quel futur pour le partenariat stratégique entre le Japon et Taïwan ?

[16 juin 2017] • Hugo Tierny

Guo Wengui, le « chevalier pas très blanc »…entre corruption, règlements de comptes et luttes de clans

[6 juin 2017] • Rémi Gedoie

Coup d’Etat à Pékin. Sexe, meurtre et corruption en Chine

[22 mai 2017] • François Danjou

Chine – Etats-Unis - Europe, chronique d’une crispation

[21 décembre 2016] • François Danjou