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›› Chronique

A Hambourg en feu, Xi Jinping, V. Poutine et D. Trump avancent leurs pions, tandis que Kim Jong-un défie le monde

A Hambourg lors du G.20, dans un Berlin envahi par les protestataires, les États-Unis, la Chine et la Russie, partenaires et rivaux engagés sur des trajectoires stratégiques divergentes ont réaffirmé leurs intérêts nationaux dans un ordre mondial menacé.


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Les faits sont têtus. Le poids de l’histoire, des ressentiments historiques, des rivalités et des méfiances encore plus. Trois mois à peine après la mise en scène familiale de Floride où Washington et Pékin avaient donné la prévalence à la raison qui commande de s’entendre ; deux semaines tout juste suivant le premier dialogue de diplomatie et de défense sino-américain au Département d’État focalisée sur la question coréenne, la relation entre la Chine et les États-Unis se tend à nouveau autour des trois différends stratégiques, fond de tableau lancinant de la situation en Asie Pacifique : la mer de Chine du Sud, Taïwan et la Corée du Nord.

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Alors que le Président chinois se trouvait à Moscou avant le G. 20 à Hambourg les 7 et 8 juillet, deux occurrences ont accompagné la baisse brutale de la température entre Donald Trump et Xi Jinping.

Le 3 juillet quand, fidèle à sa stratégie des appels téléphoniques médiatisés, le président américain contacta son homologue chinois sur la menace nord coréenne après avoir parlé avec Shinzo Abe le Japonais, il s’est entendu répondre que « des facteurs négatifs » avaient surgi qui allaient rendre les choses plus difficiles entre eux.

Faisant allusion aux patrouilles de l’US Navy aux abords des ilots revendiqués par Pékin en mer de Chine du sud, à la reprise des ventes d’armes américaines à Taiwan et aux sanctions infligées contre une banque chinoise dans l’affaire nord-coréenne, à quoi s’ajoute le rapport américain sur les trafics d’êtres humains en Chine, la réplique peu amène prenait tout son poids dans le contexte de la rencontre du n°1 chinois avec Vladimir Poutine (la 3e fois cette année) prolongeant une connivence anti-américaine qui ne cesse de s’affirmer depuis la signature en 2005 du partenariat stratégique sino-russe, encore consolidé par la dimension inédite des contrats de gaz signés en 2014 [1].

Plus encore, la rebuffade chinoise eut lieu juste avant la création de deux fonds d’investissement sino-russes en roubles et en Yuan, le premier pour l’infrastructure de 10 Mds de $, le 2e, mis sur pied grâce à un prêt à la Russie de 850 millions de $ par la Banque de Développement chinoise, dédié à l’innovation. Les deux ayant la vertu de contourner par la Chine les sanctions occidentales contre Moscou.

Le 2e événement qui eut lieu le jour même de la fête nationale américaine de « l’Independance day », le 4 juillet, fut l’essai balistique réussi du missile Hwasong – 14 par Pyongyong qui se vante de maîtriser désormais une capacité de frappe intercontinentale. Même si les experts américains nient la portée « globale » du missile nord-coréen et ne lui attribuent qu’une allonge « intermédiaire », la nouvelle a suscité une émotion sans précédent à la Maison Blanche appelant à une mobilisation générale contre Pyongyang.

Tensions entre Washington, Pékin et Moscou

Le 3 juillet Xi Jiping arrivait à Moscou, avant de se rendre à Berlin accueilli par A. Merkel du 4 au 6 juillet. Après quoi, il s’est rendu à Hambourg au sommet du G.20. Au cours de la visite Moscou et Pékin ont annoncé la création de 2 fonds d’investissements sino-russes en rouble et en Yuan, pour l’infrastructure (10 Mds de $) et l’innovation (850 millions de $).


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L’analyse qui suit explore les risques d’une situation qui ne cesse de se tendre, à la fois attisée par les rivalités stratégiques et par le choc entre, d’une part, Washington et ses alliées se prévalant du droit international et, d’autre part, Pékin dont la vision du monde est articulée à l’histoire et à la culture.

Pas moins autocentrées que celles de Washington et tout aussi nationalistes que le slogan « America first » de Donald Trump, qui au passage était aussi celui de Barack Obama exprimé avec moins de brutalité, les stratégies chinoises ne s’en éloignent que par l’habileté, la souplesse et la prudence dont le Parti les entoure chaque fois que nécessaire.

A l’occasion, le rapprochement avec la Russie fournit à Pékin un levier de pressions donnant le sentiment que la Chine glisse à nouveau vers une « alliance » anti-occidentale. Au-dessus de cet échiquier plane la carte sauvage de la Corée du nord, puissant irritant émotionnel dont la menace – qui se transforme progressivement en risque - pourrait bouleverser les perspectives. Y compris celles, pour l’heure encore très hypothétiques, d’un règlement pacifique du dilemme coréen.

En attendant, l’augmentation de la menace nord-coréenne contribue à aigrir la relation sino-américaine déjà malmenée par la querelle autour de la mer de chine du sud et celle de Taïwan, étrangement évacuée du dialogue de diplomatie et de défense du 21 juin et dont la force émotionnelle et nationaliste vient de resurgir attisée par la reprise des ventes d’armes américaines à l’Île. Mais Donald Trump n’en a cure.

Depuis le 4 juillet, sa priorité incoercible est la Corée du Nord au point que, paraissant décidé à moins ménager la Chine – nombre de commentateurs font l’hypothèse que les récentes initiatives en mer de Chine du sud et à Taïwan étaient des coups d’aiguillon portés à Pékin en riposte à l’inertie chinoise sur le dossier nord-coréen - il a non seulement décidé d’en appeler à l’ONU où son ambassadeur Nikky Haley a évoqué l’usage, y compris unilatéral de la force, mais aussi aux dirigeants du G.20 réunis à Hambourg.

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Dans cette effervescence aggravée par le sens de l’urgence communiqué par Donald Trump, on peut se demander ce que deviendront les relations entre la Chine et les États-Unis, dans un contexte où se multiplient les théâtres et les occasions de dérapages militaires, tandis que l’aggravation de la menace nord-coréenne incite aux durcissements et complique la tâche des partisans du dialogue entre les deux Corée et entre Pékin et Washington. Mais le pire n’est jamais sûr.

Sur le théâtre du Pacifique occidental en tous cas, seul endroit de la planète où un conflit militaire a dérapé vers les extrêmes nucléaires, la conscience des risques qu’une guerre échappe à ceux qui la déclenchent est plus forte qu’ailleurs. Elle s’exprime par la répétition à Pékin et à Washington de l’exigence du dialogue et par l’accord sur les objectifs de dénucléarisation de la Corée du nord par des moyens pacifiques. En dépit de la résurgence des tensions, le porte-parole du Waijiaobu Geng Shuang à récemment répété la position chinoise : « malgré certaines “difficultés“, Pékin continuera à œuvrer pour la stabilité de relation sino-américaine ».

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Mer de Chine du sud.

Le 2 juillet, le destroyer lance-missiles USS Stethem a croisé à moins de 12 nautiques de l’îlot Triton dans l’archipel des Paracel. Situé dans la ZEE vietnamienne l’îlot est revendiqué par Hanoi, Pékin et Taipei.


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Le 2 juillet, le destroyer lance missiles USS Stethem qui porte le nom d’un plongeur des forces spéciales américaines tué par le Hezbollah après le détournement du vol TWA 847 Le Caire - San Diego, le 14 juin 1985, est entré dans les 12 miles nautiques autour de l’îlot Triton situé à 137 nautiques du Vietnam au sud-ouest de l’ensemble des Paracel occupé de vive force par la Chine en 1974.

Entrant, du point de vue de l’US Navy, dans la catégorie des missions « FONOP » (freedom of navigation operation) désignées pour affirmer la liberté de navigation en mer de Chine du sud, le passage du Stethem près de l’îlot Triton - pour les Chinois l’île aux escargots « Luodao 螺 岛 » - revendiqué par Hanoi et Taipei, ne conteste pas des eaux territoriales générées par un élargissement artificiel de l’île comme dans les Spratly.

En revanche il récuse deux affirmations de souveraineté chinoises : l‘appartenance de l’îlot Triton lui-même à la Chine et la ligne en 9 traits de Pékin. En infraction avec la convention de Montego Bay, ces deux revendications empiètent sur la ZEE vietnamienne. L’îlot Triton et la ligne de base chinoise se trouvent en effet à 133 nautiques et à 120 nautiques des cotes du Vietnam, soit respectivement à 67 et 80 nautiques à l’intérieur de ZEE vietnamienne.

Fureur chinoise.

Estimant que Washington prenait partie dans une querelle bilatérale avec Hanoi, Pékin a vivement réagi par plusieurs canaux. Alors que le Waijiaobu estimait qu’il s’agissait « d’une sérieuse provocation violant la souveraineté de la Chine », le ministère de la défense envoya sa marine et des chasseurs de combat à la rencontre du Stethem et, faisant allusion au dialogue de diplomatie et de défense du 21 juin, écrivait sur son site, que « par leur conduite, les États-Unis avaient sérieusement affaibli les perspectives des relations militaires bilatérales ».

Ce n’est pas la première fois qu’un navire de l’US Navy s’approche de l’îlot Triton. Le 30 juin 2016, le Curtis Wilbur, un autre destroyer lance-missiles, avait croisé à moins de 12 nautiques de l’île sans prévenir aucun des États (Vietnam, Chine, Taiwan) réclamant la souveraineté sur ce rocher inhabité dont la surface dépasse à peine un kilomètre carré.

La querelle s’inscrit dans la revendication plus large sur l’ensemble des Paracel. D’abord reconnue par Paris comme partie intégrante de l’empire Qing en échange de la reconnaissance par la Chine de la souveraineté française sur le Vietnam, l’archipel redevint un enjeu entre Hanoi et Pékin en 1956, quand 2 ans après la défaite française de Dien Bien-phu et l’indépendance du nord-Vietnam, le Sud-Vietnam relança la revendication contre Pékin.

En janvier 1974, ripostant à une attaque vietnamienne, la Chine s’appropria l’archipel de vive force. Nous en sommes toujours là. Hanoi ne reconnaît pas le coup de force chinois, tandis que Pékin considère que la convention de Montegay Bay, postérieure de 8 années à l’occupation chinoise, n’est pas légitime.

Détail important qui pourrait éclairer le fond de la relation sino-américaine. À l’époque du coup de force chinois, Saigon avait demandé l’assistance de la 7e flotte américaine que le Pentagone lui refusa. Cette décision de Washington eut lieu une année avant la défaite américaine au Vietnam et deux années après la rencontre entre Mao et Nixon. Elle préfigurait déjà le socle qui dure toujours, de la stratégie chinoise de la Maison Blanche visant, en dépit des différends, à ménager les meilleures relations possibles avec Pékin. Si on en croit la récente déclaration du porte-parole du Waijiaobu, la direction chinoise est sur la même ligne.

Ventes d’armes à Taïwan.

Le 29 juin, Washington annonçait son intention de vendre une série d’équipements militaires à Taïwan. Parmi eux 56 missiles air-sol AGM 154 à guidage inertiel de type « stand-off » permettant d’atteindre des cibles à un distance allant de 22 à 120 km, tout en restant hors de portée d’une riposte.


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Le 29 juin dernier, touchant un autre nerf sensible en Chine, le porte parole de la Maison Blanche rendait publique la décision de l’exécutif notifiée au Congrès de procéder à une livraison à Taïwan d’une série d’équipements militaires pour la valeur marchande de 1,42 Mds de $.

Alors que le Congrès dispose de 30 jours pour – hypothèse improbable - s’opposer à la transaction, les informations communiquées aux médias américains par des sources officielles font état de 16 missiles SM-2 sol-air et leurs équipements électroniques de détection et guidage ; d’une centaine de torpilles sous-marines de la série MK, de petit et gros calibre avec leur pièces de rechange ; de la remise à niveau des brouilleurs et détecteurs navals AN/SLQ 32 ; de 56 missiles air-sol AGM 154 accompagnés de contrats d’entretien ; de 50 missiles antiradars supersoniques AGM-88B équipés d’un autodirecteur orienté par les sources radar.

Notons que la liste ne comprend aucun équipement offensif de premier rang tels que les chasseurs de combat, des hélicoptères d’attaque, des navires de dernière génération ou des sous-marins. Depuis 1979, date de l’établissement des relations diplomatiques entre Pékin et Washington, les ventes d’armes les plus sensibles ont été en 1992 (Bush père), 150 chasseurs de combat F.16 pour 6 Ms de $ ; en 1993 (Bush père), 200 missiles sol-air Patriot pour 10 Mds de $ ; en 1997 (Bill Clinton) 21 hélicoptères d’attaque Supercobra pour 470 millions de $ ; en 2008 (Bush fils), 30 hélicoptères d’attaque Longbow Apache pour 2,5 Mds de $.

A noter que, durant son mandat, Bush fils avait, pour des raisons politiques, rejeté un nouveau contrat de 66 chasseurs de combat F-16. En 2010, Barack Obama avait approuvé un important contrat de plus de 3 Mds de $, mais il s’agissait de 60 hélicoptères UH-60 Blackhawk de transport et de liaison. En revanche l’année suivante, il avait donné son accord pour la rénovation de 145 F-16 pour la valeur de 5,3 mds de $.

En dépit de cette liste d’équipements calibrée pour heurter le moins possible la Chine, Cui Tiankai l’ambassadeur à Washington a vivement réagi. A la critique des ventes d’armes, il ajoutait la réprobation de son gouvernement contre la décision de sanctions contre des entreprises chinoises engagées avec la Corée du nord, exprimant lui aussi, à la suite du ministère de la défense chinois, la déception de Pékin après le réchauffement de Floride : « la confiance mutuelle et l’esprit de consensus nés lors de la réunion des deux chefs d’État à Mar A Lago ont été altérés ».

Sur la question taïwanaise, les tensions pourraient encore s’aggraver si l’exécutif donnait suite à la proposition du Sénat de reprendre les escales de bâtiments de guerre américains à Taiwan interrompues depuis 1979 et que Pékin considèrerait comme une violation des accords sino-américains. (A ce sujet, lire le rappel du cadre légal et politique des relations entre Taipei et Washington entourant les ventes d’armes américaine à l’Île : Relations Chine, Taïwan, États-Unis.)

A Washington nombre de commentateurs font l’hypothèse que le retour des crispations sino-américaines ravivées par les provocations de la Maison Blanche s’enracine en réalité dans la fébrilité de l’exécutif américain à propos de la Corée du nord. Mise à mal par les progrès de la menace exprimée par Pyongyang et par l’absence de résultats des multiples sollicitations américaines adressées aux Chinois sur tous les tons pour les inciter à augmenter leurs pressions commerciales, économiques et financières sur la Corée du Nord, la patience de Donal Trump et des conservateurs pourrait avoir atteint une limite.

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La carte sauvage nord-coréenne.

Le missile Hwasong-14 tiré par la Corée du nord, le 4 juillet a été identifié comme une arme intercontinentale de portée intermédiaire. Certains experts affirment qu’il pourrait atteindre l’Alaska. Lors du test il a, par une trajectoire balistique dont l’apogée était de 2800 m, parcouru une distance de 950 km en 40 minutes.


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Le 4 juillet dernier, après le succès du tir balistique que Pyongyang qualifie d’intercontinental, l’ambiance aux États-Unis a changé de nature. Avec les analyses de nombre d’experts affirmant que l’arsenal nord-coréen serait désormais capable d’atteindre l’Alaska – l’hypothèse est l’objet de débats aux États-Unis -, est apparu un nouveau sens de l’urgence ayant conduit Donald Trump à réclamer un « traitement global » de la question nord-coréenne, contre une menace bel et bien devenue « globale », selon les termes de Rex Tillerson.

C’est qu’à la Maison Blanche, envisageant le pire, on prend au sérieux les progrès balistiques de Pyongyang et les informations des services secrets selon lesquelles la Corée du nord serait entrée dans la phase de miniaturisation d’une tête nucléaire pouvant être emportée par un missile Hwasong-14 semblable à celui testé le 4 juillet.

Le nouveau sens de l’urgence s’est exprimée le 6 juillet à l’ONU où Nikky Haley l’ambassadeur américain a encore une fois réclamé la coopération de Pékin et de Moscou pour de nouvelles sanctions faisant suite à celles unanimement votées il y a à peine plus d’un mois, le 3 juin, ciblant déjà des sociétés commerciales et leurs personnels, les comptes bancaires de l’oligarchie de Pyongyang et ses voyages à l’étranger.

Retour au premier plan des options militaires.

Légende : Le lendemain du tir nord-coréen, les forces conjointes sud-coréennes et américaines ont organisé un exercice de tirs réels de missiles de précision sur la côte Est de la péninsule. Mais une attaque militaire de la Corée du nord, même par frappes chirurgicales comporte des risques importants pour les populations civiles et les bases militaires exposées aux ripostes de Pyongyang. Elle porte aussi le risque de conduire rapidement à une montée aux extrêmes.


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Mais, contrairement au communiqué conjoint du 21 juin qui clôtura le dialogue de diplomatie et de défense, Haley a clairement indiqué que Washington était prêt à une action armée [2]. « Nous possédons de considérables capacités militaires. Si nécessaire nous les utiliserons », ajoutant cependant que Washington préfèrerait ne pas en arriver à cette extrémité. Surtout, en énumérant les alternatives possibles aux très controversées frappes chirurgicales (renforcement des restrictions contre des officiels nord-coréens, réduction des livraison de pétrole à l’armée, embargo international sur les travailleurs immigrés nord-coréens), Haley a sans équivoque pointé du doigt la Chine, « principal obstacle à la mise en œuvre de sanctions efficaces. »

Après les réchauffements de Mar A Lago en avril et celui du dialogue de diplomatie et de défense du 21 juin à Washington, le durcissement contre la Chine signale un changement de stratégie où, sur le dossier nord-coréen, la Maison Blanche tente de se donner une marge de manœuvre par-dessus la Chine, au moyen du ralliement de la communauté internationale à son nouveau sentiment d’urgence. Au moment même où Nikky Haley exprimait à l’ONU la détermination de Washington et les reproches américains contre Pékin, Trump était à Varsovie.

L’urgence nord-coréenne devenue un défi global.

Transformé en « VRP » international du nouveau sentiment d’urgence des États-Unis contre la Corée du nord pouvant dans un avenir plus ou moins proche frapper le territoire américain, à l’occasion de l’étape polonaise de son voyage européen, Donald Trump n’a pas seulement évoqué les risques posés par Pyongyang.

Rappelant les menaces variées pesant sur l’Occident, il a fait allusion à la période du pacte de Varsovie, au combat pour la liberté des Polonais contre les « Nazis allemands » puis contre « l’URSS », dont la mémoire continue à peser à l’Est de l’Europe. Au milieu des actuelles transes européennes en Ukraine, le crochet de Trump par Varsovie a confirmé que la Pologne était l’un des plus fervents soutiens des États-Unis contre Moscou.

Avant le G.20 de Hambourg, le détour par la très symbolique place Krasinski à Varsovie où son discours et sa personne furent chaudement applaudis par la foule, était d’autant plus nécessaire pour rééquilibrer les appuis de l’Amérique que, tout juste 48 heures avant, le président chinois Xi Jinping était lui-même à Moscou.

Avec Vladimir Poutine, le n°1 du parti communiste chinois s’apprêtait à faire une déclaration conjointe par laquelle les deux chefs d’État, reprenant une idée antérieure du ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi, proposèrent, à contre courant du raidissement de Washington, un moratoire sur les exercices militaires annuels des forces conjointes, prélude au gel des programmes nucléaires et balistiques nord-coréens, seule solution, selon Pékin et Moscou, pouvant permettre la reprise du dialogue à 6 interrompu par Pyongyang en 2009. Lire notre article Corée du Nord. Wang Yi met Washington au pied du mur.

Moscou et Pékin contre Washington.

Le 4 juillet Vladimir Poutine et Xi Jinping ont tenu une conférence de presse où le président russe a endossé la proposition chinoise d’un moratoire sur les manœuvres américano-coréennes. Comme Pékin il a lui aussi rejeté le déploiement du système d’armes THAAD.


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Pour mesurer l’étendue des désaccords entre Washington, Pékin et Moscou, il suffit de se référer aux derniers « tweet » de Donald Trump sur le sujet, le 4 juillet : « peut-être la Chine pèsera t-elle lourdement sur le dossier nord-coréen et mettra fin une fois pour toutes à cette absurdité » et, le 5 juillet, après le test balistique de Pyongyang, marquant une lourde déception exprimée par la Maison Blanche : « Les échanges entre la Chine et la Corée du Nord ont augmenté de près de 40% au premier trimestre. Voilà pour la soi-disant coopération de la Chine. Au moins avons-nous essayé. ».

Le fossé se lit encore dans les déclarations du général Vincent Brooks, Commandant en chef des forces conjointes en Corée, pendant l’exercice à tir réel du 6 juillet : « Notre prudence militaire actuelle est notre choix. Elle est le seul facteur qui sépare l’armistice de la reprise des hostilités. Nous sommes prêts à modifier notre posture sur ordre à n’importe quel moment. Ce serait une grave erreur de croire le contraire ».

Les crispations sur le terrain eurent une réplique directe à l’ONU. Alors que se prépare la réunion d’urgence du Conseil de sécurité convoquée le 12 juillet, les représentants de Moscou et de Pékin déclarèrent qu’ils s’opposeraient à de nouvelles sanctions, remettant au contraire à l’honneur le plan de Wang Yi, datant du mois de mars, Nikky Haley riposta avec véhémence.

Washington proposerait au Conseil de sécurité un vote sur de nouvelles sanctions, quand bien même les négociations en coulisse indiquaient une absence de consensus. « Si vous êtes satisfaits du comportement de la Corée du nord et si vous êtes son allié, alors vous opposerez un veto, mais les États-Unis choisiront leur propre route ».

Les hésitations du G.20 sous fortes tensions.

Après la Pologne et son accueil triomphal, Donald Trump dont le dernier passage en Europe avait suscité quelques lourdes interrogations, était à Hambourg au G.20 en territoire semi-hostile.

Plombée par des violences aux relents de guerre civile qui perturbèrent les à-côtés festifs et touristiques du sommet et dont le spectacle n’aura pas manqué d’alerter le président chinois revenant à peine de Hong-Kong sur les effets pervers des démocraties modernes (voir notre éditorial A Hong-Kong Xi Jinping « recadre » les démocrates et met en garde contre une remise en cause du pouvoir central.), l’ambiance à propos de la Corée du Nord était beaucoup moins à l’écoute du volet martial de la rhétorique de Donald Trump.

Ce dernier a certes réussi le pari de rehausser la perception de la menace nord-coréenne au niveau global au point que le dilemme nord-coréen, héritage lancinant de la guerre froide, est devenu un des sujets majeurs du sommet. Mais il a échoué à persuader tous les participants de l’utilité d’un nouvel alourdissement des sanctions.

Soutenu par Vladimir Poutine, y compris dans sa critique sur l’installation du THAAD en Corée du sud, Xi Jinping, devenu, après les marche-arrières de Trump et grâce aux publicités autour des « nouvelles routes de la soie », le champion du libre commerce et de l’écologie globale, a, par contraste, bénéficié d’un alignement de planètes favorables qui, le 12 juillet prochain, pourrait conduire à un veto chinois et russe contre la proposition américaine d’un nouveau durcissement contre Pyongyang.

En tous cas, à Hambourg, la rencontre entre Trump et le président chinois, le 8 juillet, dernier jour du sommet, n’a pas permis de réduire le fossé entre la stratégie américaine des sanctions aggravées et les propositions chinoises de moratoire militaire déjà sur la table depuis le mois de mars.

Pékin hésite à alourdir ses pressions

Pour l’heure, craignant un effondrement du régime de Pyongyang pris à la gorge par des sanctions trop directes qu’elle hésite à prendre (tel par exemple l’embargo sur le pétrole) la Chine reste avec Moscou accrochée à l’idée que la seule issue au dilemme nord-coréen serait la concession de Séoul et Washington acceptant un arrêt sous conditions de leurs manœuvres militaires, en échange d’un gel des programmes nucléaires et balistiques.

A Hambourg, l’alchimie anti-trump et prochinoise a fonctionné au point que Moon Jae-in le nouveau président sud-coréen, faisant fi de la rhétorique belliqueuse de Kim Jong-un, s’est, durant le sommet, déclaré prêt à le rencontrer à tout moment. Compte-tenu du mépris que Kim Jong-un affiche à l’égard du sud, répétant que ses programmes nucléaire et balistique ne sont pas négociables, on voit bien que la voie de la négociation sans véritables pressions exercées par la Chine est, quoi qu’en dise le président chinois, un cul-de-sac.

Fluidité stratégique.

En dépit des tensions entre Moscou et Washington entretenues aux États-Unis à propos des intrusions russes dans la campagne présidentielle américaine, les deux sont, avec la Jordanie, parvenus à un accord de cessez-le-feu en Syrie. La réussite – encore très hypothétique - d’une coopération entre les États-Unis et la Russie sur ce théâtre serait de nature à modifier les relations entre les deux et les rapports de forces en Syrie.


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Pour autant rien n’est figé. Le jeu d’influences entre Pékin, Washington et Moscou est sujet à des vents variables, soufflés par 3 chefs d’État capables de grande souplesse. Le dernier exemple en date est, prenant à contrepied ceux qui spéculaient sur l’animosité irréductible entre Moscou et Washington, l’annonce le 7 juin dernier d’un accord de cessez-le-feu en Syrie entre Damas et les groupes rebelles garanti par les Russes, les Américains et les Jordaniens.

Décidé dans les provinces de Deraa, Qouneitra et Soueida au sud-ouest de la Syrie entre la frontière jordanienne et le Golan, l’arrêt des combats vise à permettre l’accès de l’aide humanitaire. Egalement cautionné par l’Iran et la Turquie, le cessez-le-feu pourrait préfigurer un accord plus large sur un théâtre où l’alliance entre Pékin et Moscou a bien moins de pertinence que la coopération entre Vladimir Poutine et Donald Trump.

Enfin, rien ne dit que les actuelles positions de Pékin et Washington très éloignées l’une de l’autre resteront figées. En sous main, des concessions sont possibles sur le dossier nord-coréen, comme celle datant déjà de plusieurs années par laquelle Washington avait proposé à Pékin un contrôle partagé de la péninsule en cas d’effondrement du régime de Pyongyang.

De son côté la Chine, qui redoute de plus en plus l’arme nucléaire nord-coréenne pouvant redonner vie au programme nucléaire militaire japonais, modifie insensiblement son attitude à l’égard de Pyongyang.

Notes :

[1Même si des inconnues subsistent sur le prix que les Chinois consentiraient à payer, objet d’âpres négociations avec Gazprom ; en dépit de la baisse de la demande chinoise rendant le projet moins essentiel, les livraisons des 38 Mds de m3 annuels de gaz russe par la Sibérie orientale conclues en 2014 commenceront vraisemblablement en 2019 ou 2020. Cette perspective s’accompagne de l’augmentation des échanges sino-russes dont l’ampleur s’accélère en 2017 avec une hausse des échanges de 30% au premier trimestre (sources russes).

L’accélération des échanges s’explique par les sanctions pesant sur le commerce russe en Europe et la décision chinoise de réduire ses importations de pétrole d’Arabie saoudite, remplacées par le pétrole russe. Il reste qu’en dépit de cette reprise, le commerce sino-russe qui en 2016 a atteint 69,5 Mds de $ ne compte que pour 12% du commerce bilatéral entre la Chine et les États-Unis (578 Mds de $ en 2016).

[2Joignant le geste à la parole, les forces conjointes américano-coréennes ont, après le test balistique de Pyongyang organisé le 6 juillet un exercice à tir réel démontrant leurs capacités de « frappe chirurgicale » pouvant en théorie cibler directement la tête du régime de Pyongyang, ses principales bases de lancement, sites nucléaires et capacités de riposte. Mais compte-tenu des possibilités d’abris offertes par le relief nord-coréen, l’efficacité du mode d’action « chirurgicale » reste hypothétique.

 

 

Le « Monstre céleste constructeur d’îlots »

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