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›› Politique intérieure

La force du symbole de Liu Xiaobo et la crainte des influences occidentales

Le 10 octobre 2014 à la remise de son prix Nobel pour la paix, Liu Xiaobo était en prison. Lors de la cérémonie à Oslo sa chaise était vide. Pékin avait réagi avec aigreur. Rappelant que selon la loi chinoise, « Liu était un criminel », la Chine considérait que lui attribuer le prix Nobel était « un blasphème ». Les émissions de télévision et les messages internet sur le sujet avaient été censurés, tandis que le Waijiaobu avaient convoqué l’ambassadeur de Norvège et menacé son pays de représailles commerciales.


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Presque 8 années après sa condamnation pour « incitation à la subversion de l’État » et 7 années après son entrée, à la fureur de Pékin, dans le cercle des prix Nobel de la paix, la figure de Liu Xiaobo refait surface sur un mode tragique dont le parti se serait bien passé à l’approche du Congrès.

Fin mai, à seulement trois ans de l’expiration de sa peine, ses avocats Shang Baojun et Mo Shaoping ont annoncé que, souffrant d’un cancer du foie au stade terminal, Liu avait été hospitalisé à l’hôpital universitaire n°1 de Shenyang.

Le spectre du passé.

La figure emblématique de Liu Xiaobo devenu le symbole des dissidents luttant en Chine et hors de Chine pour la démocratie, ravive dans le sérail politique chinois une collection de souvenirs néfastes dont le premier est celui de la répression de 1989, quand Liu, alors jeune professeur revenu de New-York à l’annonce des manifestations, joua un rôle éminent pour, la veille même de l’intervention de l’armée, avoir incité des centaines d’étudiants à quitter la place Tian An Men. Beaucoup lui doivent la vie.

Autre résurgence, également relayée par de nombreux articles dans les grands médias occidentaux de la planète, la mémoire de son combat pour la réforme du système politique et pour son ouverture à d’autres partis dont les termes furent inscrits dans la « charte 08 » qui lui valut sa condamnation.

Réclamant le multipartisme, l’indépendance de la justice et – de manière très utopique - l’évolution vers un système fédéral, le texte dénonçait également la corruption, les tumultes sociaux et les graves dégradations de l’environnement, effets pervers d’une justice aux ordres, de l’absence de respiration démocratique sous l’égide d’assemblées monocordes n’exerçant aucun contrôle sur les politiques publiques, le pouvoir et son comportement.

Compassion et goût de la liberté.

La longue série d’articles parus en Occident sur la saga du couple Liu (Liu Xiaobo et Liu Xia) agitant à la fois la romance, le goût de la liberté et la compassion est un coup porté à la réputation de la Chine que le parti tente de minimiser en interne.


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Ciblant les émotions et la compassion de leurs lecteurs, plusieurs grands médias occidentaux ont évoqué la relation de Liu Xiaobo avec son épouse Liu Xia, photographe, éditrice, poète et écrivain épousée en 1996, également harcelée par la police, vivant en résidence surveillée depuis la condamnation de son mari, elle-même hospitalisée pour des problèmes cardiaques et une dépression chronique.

Le 9 juillet, paraissait sur le site de la BBC un long article intitulé « L’amour qui survécut au camp de travail », description des tribulations du couple pour les droits depuis les années 90 dont l’impact pour l’image de la Chine est détestable.

Dernière réminiscence politiquement très sensible, le souvenir qu’à l’annonce du prix Nobel une longue liste d’intellectuels chinois vivant en Chine publièrent un texte exigeant la libération de Liu. Dans cette adresse aux autorités, figuraient des appels à la réforme du système politique, au respect des droits et à l’adoption par la Chine « des valeurs universelles », assimilées aux « valeurs des démocraties occidentales ».

En pleine préparation du 19e Congrès, le retour au premier plan de ces thèmes touchant à la liberté et aux droits dont l’écho se propage largement en Occident, contribue à créer un arrière plan politique toxique d’autant plus nuisible que les commentaires des médias étrangers sont répercutés en Chine par le canal des expatriés.

Polémique sur l’évacuation sanitaire de Liu à l’étranger.

Publiée par le New-York Times, la photo de Liu et de son épouse à l’hôpital a été prise par un visiteur chinois qui l’a transmise clandestinement au journal. En Chine elle est sévèrement censurée.


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Depuis que le 8 juillet Pékin a invité 2 cancérologues étrangers (Markus Büchler de l’université de Heidelberg et Joseph Hermann de l’Université du Texas) à ausculter Liu à Shenyang, une nouvelle polémique enfle dans les médias occidentaux autour de l’hypothèse de son évacuation à l’étranger.

L’Allemand et l’Américain ayant estimé, contre l’avis des médecins chinois, qu’un transport du malade hors de Chine était possible, ajoutant même que d’autres traitements, notamment une radiothérapie, pourraient être tentés, une série de déclarations émanant d’organisations des droits réclament le départ de Liu et de son épouse hors de Chine.

L’affaire, on s’en doute, devient politiquement très délicate, au point d’interpeller directement Xi Jinping. Le 9 juillet, le Français Nicolas Becquelin, Directeur d’Amnesty International pour l’Asie de l’Est basé à Hong-Kong, estimait que seul le président chinois avait l’autorité de décider du sort de Liu. « Le régime devrait faire ce qu’il fait d’habitude. Calculer les risques et les bénéfices à laisser partir Liu à l’étranger pour se faire soigner. Il verrait que son intérêt est de le laisser partir ».

L’invitation des médecins étrangers est le signe que le régime se soucie de son image et souhaite tenir à distance toutes les accusations de mauvais traitements volontaires ou d’incompétence. En même temps, le prix Nobel est surveillé par la sécurité d’État pour que l’affaire reste strictement sous contrôle, au moins en Chine, et ne devienne pas un sujet explosif sur les réseaux sociaux.

A l’hôpital où la réception dit ne connaître personne du nom de Liu Xiaobo, la direction a interdit aux médecins, infirmiers et aide-soignants de communiquer des informations à l’extérieur ; elle a prohibé les téléphones mobiles dans la zone où Liu est traité pour éviter la diffusion de photos sur Weibo. A Pékin, les amis de Liu ont été placés sous surveillance et certains activistes connus assignés à résidence. Parmi eux, Shang Baojung, Xie Xiaoling, Gao Yu, Bao Tong ont été sommés de ne rien écrire sur la question et de ne pas accorder d’interviews.

La polémique s’est aussi hissée au niveau des relations diplomatiques avec l’Allemagne. Tout à leur souci interne de prouver leur bonne foi médicale et la qualité des soins prodigués à Liu Xiaobo par les médecins chinois, le parti et la sécurité d’État ont, contrairement aux demandes écrites de confidentialité des Allemands, fait diffuser sur « youtube » - pourtant interdit en Chine – deux vidéos montrant, l’une les deux médecins étrangers invités au chevet du malade et l’autre une conférence entre médecins chinois et étrangers dans laquelle on pouvait voir et entendre le Dr allemand Markus Blüchler expliquer que lui et son collègue américain n’auraient pas fait mieux que les Chinois.

Le 11 juillet, l’ambassade d’Allemagne en Chine a réagi par un communiqué accusant « certaines autorités » d’avoir intentionnellement diffusé sur les réseaux sociaux et à des médias nationaux des extraits sélectionnés de la visite des médecins étrangers, contrevenant ainsi, dit le communiqué, à l’exigence de confidentialité de la relation patient – médecin.

La conclusion, allant plus loin dans les accusations, est de nature à aigrir les relations entre Berlin et Pékin : « il apparaît que les soins à Liu Xiaobo sont plus contrôlés par les services de sécurité chinois que par des médecins. Cette attitude affaiblit la confiance qu’il est possible d’accorder aux autorités en charge du malade qui constitue pourtant un élément clé du traitement. »

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Les raisons de l’impitoyable sévérité du Parti.

Le siège du Ministre des Affaires étrangères chinois à Pékin. Le 27 juin, répondant à un appel des États-Unis demandant à la Chine d’accorder à Liu Xiaobo sa « liberté de mouvement », Lu Kang, le porte-parole, a fermement critiqué les « propos irresponsables » de Washington. « Aucun pays n’a le droit de s’ingérer ou de tenir des propos irresponsables sur les affaires intérieures chinoises » a t-il déclaré, avant d’ajouter : « La Chine est un pays régi par l’État de droit, où tout le monde est égal devant la loi. Tout pays devrait respecter la souveraineté judiciaire de la Chine, et ne pas se servir de cas individuels à des fins d’ingérence ».


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Alors que le dramatique passage sur terre de Liu Xiaobo touche à sa fin et que, le 10 juillet, le Global times publiait un article accusant « certains éléments extérieurs antichinois de politiser la question », tandis que, le même jour, le Quotidien du Peuple rendait compte de l’injonction de Xi Jinping « d’accélérer les réformes de la justice, conformément à l’État de droit aux caractéristiques chinoises » [1], il faut s’interroger sur les raisons de la sévérité des répressions contre certains intellectuels, comme Ilham Tohti ou Liu Xiaobo, exemples parmi d’autres, objets des harcèlements disproportionnés et cruels.

Le premier, un intellectuel Ouïghour militant pour une plus grande autonomie culturelle du Xinjiang, condamné à la prison à vie, le deuxième avocat de la démocratie, aujourd’hui en train de mourir d’un cancer après 8 années de prison, n’ont en apparence que peu de points communs. Mais à y regarder de plus près, les deux se distinguent pour avoir constesté le pouvoir du parti et avoir reçu des appuis de l’extérieur, notamment des États-Unis.

Peu avant son arrestation, Ilham Tohti avait donné une interview à Voice of America, radio subventionnée par la Maison Blanche où il expliquait non sans raison qu’une grande partie des tensions au Xinjiang provenait des méthodes brutales de la police et des milices peu respectueuses de la culture et des coutumes locales. Quant à Liu Xiaobo, ses relations avec les États-Unis sont encore plus étroites.

L’Amérique, symbole de modernisation et de liberté.

Alors que les ONG comme National Endowment for Democracy financées par les fonds publics et privés américains sont considérées par Washington comme des aides naturelles au progrès de la démocratie dans le monde, Pékin les voit comme des menaces directes à la pérennité de son système politique.


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Aux premières années de son engagement politique, en 1988, 10 années après le désastre intérieur de la révolution culturelle, constatant à Hong-Kong le retard flagrant de la Chine encore en proie à l’arbitraire, aux luttes de clans, à la corruption généralisée et à la misère dans de larges portions de la population, il avait, à plusieurs reprises, publiquement estimé que la seule voie possible de modernisation du pays serait sa conversion complète au modèle politique et culturel occidental.

Plus tard, avocat sans concession de la supériorité de l’Amérique et de son modèle politique, et alors que, pour la Chine dont il mesurait le retard, il prônait une démocratie censitaire dont les électeurs seraient sélectionnés au mérite, Liu était même allé jusqu’à se réjouir des interventions militaires américaines en Irak qu’il voyait naïvement comme un combat pour la justice.

Ces convictions l’auraient même amené, selon le Quotidien du Peuple qui l’accusait d’être un « agent de l’étranger », à être employé moyennant rémunération, par l’ONG (National Endowment for Democracy - NED -), bras armé des actions d’influence politique américaine dans de nombreux pays.

Déjà ciblés par la police et la sécurité intérieure, les dissidents et les critiques le sont avec d’autant plus de brutalité qu’ils reçoivent des appuis extérieurs venant d’organisations vues en Chine comme une menace directe contre le régime et la pérennité du parti.

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Lors de son passage à Hong-Kong pour l’investiture de Carrie Lam et le 20e anniversaire de la rétrocession, Xi Jinping lui-même y avait fait allusion en dénonçant les « tentatives contre la souveraineté et la sécurité nationales, défiant le gouvernement central et l’autorité de la loi fondamentale, ou ayant pour but de mener, par le truchement de Hong Kong, des opérations d’infiltration ou de sabotage à l’intérieur de la Chine. »

Disant cela, Xi Jinping visait particulièrement NED que les services chinois ont clairement identifié à la tête d’un réseau animant des activités politiques financées par le Département d’État américain. Ainsi le professeur de droit Benny Tai, à l’origine du mouvement Occupy Central en 2014 a t-il, selon les « wikileaks » régulièrement reçu des financements de Washington par le truchement de National Democratic Institute (NDI), branche de NED, pour organiser des colloques sur le thème du suffrage universel.

Pour le régime chinois, ces activités que le département d’État considère comme un accompagnement naturel des progrès démocratiques, ne sont que des atteintes à la souveraineté et une menace pour la sécurité du pays. Elles doivent être combattues avec la dernière énergie.

Que la brutalité des répressions transforment les accusés en martyrs internationaux des droits, le parti qui considère jouer son pouvoir et la survie du régime, n’en a cure, d’autant qu’il s’estime victime d’agressions extérieures malveillantes.

Il compte bien que, le temps faisant son oeuvre, l’affaire sera bientôt, comme bien d’autres, engloutie par le flot des informations mêlées de propagande sévèrement contrôlées par la censure, tandis que l’attrait des finances et du marché chinois préservera les élans interessés des chancelleries à son égard.

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Par dessus cette situation flottent deux idées. La première concerne la classique rivalité entre les intérêts et les droits des individus et l’intérêt national et collectif que les pouvoirs estiment représenter justifiant ainsi leur autocratie.

La deuxième renvoie aux valeurs démocratiques hissées au niveau de « valeurs universelles » qu’aujourd’hui la Chine rejette d’autant plus facilement que surgissent ici et là les effets néfastes des systèmes démocratiques où la valeur « individuelle » a pris le pas, souvent de manière égocentrique, sur l’intérêt collectif.

Liu Xiaobo qui a dédié sa vie à un intérêt supérieur qui le dépasse sans aucun profit personnel, ne peut certes pas être accusé d’égocentrisme. Mais le pouvoir chinois qui l’ostracise comme un intrus hostile, utilise cette idée pour le discréditer. Simultanément, il attise le concept confucéen « d’harmonie 和谐 Hexie » revisité par le strict intérêt politique du parti pour rejeter la démocratie « ferment de discordes et d’instabilité ».

Par les temps qui courent où resurgissent de puissantes menaces, il n’est pas étonnant que dans nombre de démocraties, assez souvent chez les électeurs les plus jeunes, réapparaisse l’idée qu’un pouvoir fort, mieux en mesure de préserver la cohésion sociale et politique d’un pays, si nécessaire par la force, serait, dans l’intérêt supérieur de la collectivité, plus à même de faire face aux défis qui s’annoncent.

Notes :

[1L’injonction a été formulée par écrit dans une note adressée à la Commission de réforme de la justice réunie en séminaire à Guiyang, capitale du Guizhou, le 10 juillet. C’est Meng Jiangzhu, membre du Bureau Politique et président de la Commission des lois qui s’est chargé de lire le message du président aux membres du séminaire. Mais, s’il est vrai que l’adresse présidentielle évoque le droit et la modernisation, elle ne dit mot de l’indépendance de la justice.

En revanche, la décision de déporter le séminaire dans la province excentrée et pauvre du Guizhou, fief de Chen Min Er (陈敏 尔) membre du Comité Central, protégé et allié de Xi Jinping ardent défenseur de la moralité publique et du fonctionnement efficace et transparent de l’administration donne une indication sur le sens d’une « modernisation de la justice aux caractéristiques chinoises ».

S’il est vrai que la génération politique aux commandes n’est pas prête à sauter le pas d’un justice indépendante pouvant devenir un contrepouvoir, au moins a t-elle l’intention de la rendre moins opaque, plus professionnelle, plus équitable et – c’est le sens du séminaire au Guizhou – plus attentive aux plus démunis et aux plus faibles.

 

 

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