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›› Economie

Pékin, Washington, Pyongyang. Du tambour de guerre aux conflits commerciaux

Le 15 juillet, la chaîne économique de la télévision chinoise a retransmis la scène où D. Trump signait l’ordre à Lighthizer d’enquêter sur les pratiques commerciales chinoises.


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Après les diatribes menaçantes échangées entre Donald Trump et Kim Jong-un, sous l’œil inquiet de Pékin qui craint un dérapage, voilà que la véhémence du discours s’est insinuée dans la relation sino-américaine sur les thèmes de la disparité des relations commerciales, de l’absence de réciprocité et du viol de la propriété intellectuelle.

Suite à la signature, le 14 août, par la Maison Blanche d’une directive enjoignant au représentant au commerce extérieur Lighthizer d’enquêter sur les discriminations infligées aux intérêts américains en Chine, Pékin a réagi avec d’autant plus de véhémence que les discours accompagnant la feuille de route reprenaient les thèmes antichinois de la campagne électorale de D. Trump.

Complètement à contre courant de l’apaisement mis en scène à Mar-a-Lago en avril dernier, les déclarations du Président, largement reprises par la presse, affirmaient que « l’Amérique se dresserait contre tous les pays qui, contre le droit commercial, obligeaient les compagnies américaines à transférer leurs technologies en échange de l’accès à leur marché » ; ajoutant que « Washington ne fermerait plus les yeux face aux piratages et aux contrefaçons qui détruisent les emplois aux États-Unis et menacent la prospérité et la sécurité du pays ».

Dans un article paru dans le Financial Times, Wilbur Ross, le secrétaire d’État au commerce enfonçait le clou en accusant Pékin d’être un des principaux auteurs des piratages, des vols de secrets industriels et de l’espionnage dont sont victimes les industriels américains.

Abandonnant lui aussi le style diplomatique, il pointait du doigt la Chine qui, dit-il, harcelait directement les groupes américains détenteurs de technologies dont l’industrie chinoise avait besoin pour mener à bien son programme « Made in China 2025 -中国制造2025 » (Cf l’annexe). Il a ajouté que « Donald Trump était le premier président à prendre des mesures significatives pour traiter ce problème de la plus haute importance ».

Au passage rappelons qu’en matière d’espionnage la Chine n’a rien à envier aux États-Unis et que, dans ce domaine au moins l’équilibre de la relation est respecté. Lire à ce sujet [Chine – Etats-Unis. Espionnage et guerre secrète. Mythes et réalités.

La véhémence des critiques renvoyait directement à la bataille pour les hautes technologies et au sort réservé aux groupes privés américains dans leur approche du marché chinois que QC a traité dans plusieurs notes. Lire à ce sujet la dernière en date : L’impitoyable guerre des microprocesseurs. (Suite).

Vive réaction chinoise.

Le 15 août, le ministère du commerce chinois a vivement réagi en « exprimant sa sérieuse préoccupation 严重关切 ». « Il espère », dit le communiqué, que l’enquête diligentée par Lightizer (dont il faut préciser que l’homme est connu pour son action en faveur de la sidérurgie au cœur des controverses commerciales entre la Chine, l’Europe et les États-Unis) considérera les faits de manière objective et agira avec prudence « 尊重客观事实, 慎重行事 »

Puis vient une menace. En substance, « si la partie américaine ignoraient la réalité des faits et les principes du commerce multilatéral, allant jusqu’à altérer les relations économiques et commerciales, la Chine ne restera certainement pas inerte 中方绝不会坐视 (…) Elle sera contrainte de prendre toutes les mesures appropriées 必将采取所有适当措施 pour protéger ses intérêts légitimes 捍卫中方合法权益 ».

Une fois posés les termes, on l’a vu, très acerbes et les enjeux de la bataille connus depuis longtemps, il faut tenter de relier ces échauffements à la situation générale et d’en prévoir les développements, en gardant en tête que les interactions économiques et commerciales entre les deux sont telles que ni Pékin ni Washington ne sortirait indemne d’une guerre commerciale ouverte.

L’imbrication de la stratégie et du commerce…

Bien que la Maison Blanche s’en défende, le style de l’action internationale de Donald Trump articulé à des manœuvres diplomatiques rappelant les marchandages commerciaux, plaçant la barre très haut pour en rabattre après avoir obtenu des concessions de la partie adverse, laisse supposer que la soudaine agressivité commerciale de la Maison Blanche est liée à la question nord-coréenne.

Ainsi, après avoir porté au rouge la situation militaire autour de la péninsule en menaçant Pyongyang « du feu et de la fureur » dans un discours dont chacun a compris qu’il était aussi adressé à Pékin pour contraindre la Chine à faire pression sur Kim Jong-un, la Maison Blanche prolonge la charge en rallumant les vieilles controverses commerciales que la rencontre au sommet de Floride avait semblé mettre sous le boisseau.

La stratégie du tambour de guerre semble porter ses fruits puisqu’après l’arrêt des importations de charbon au printemps dernier, Pékin a, le 14 août, annoncé l’interruption de ses achats de minerai de fer et de plomb à la Corée du Nord.

En revanche, Il n’est pas certain que les dénonciations publiques de la Chine accusée de mettre en œuvre sans trop de scrupules un nationalisme économique nuisible à l’Amérique, soit une stratégie avisée pour encourager Pékin à s’impliquer encore plus contre Pyongyang. Le risque existe en effet que, poussées à leurs limites, les tactiques commerciales appliquées à la stratégie finissent par affaiblir la position des États-Unis sur les deux tableaux. Celui des relations économiques avec la Chine, celui de la question nucléaire et balistique coréenne.

…Rejetée par Pékin.

Hua Chunying, porte parole du Waijiaobu a rappelé l’interaction des économies et l’impossibilité pour aucune des deux parties de remporter une guerre commerciale.


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Le 14 août, lors d’une conférence de routine, la porte-parole du Waijiaobu mettait en garde contre le mélange des genres : « il est évidemment abusif d’utiliser un sujet pour faire pression à propos d’un autre (…) La relation entre la Chine et les États-Unis est à ce point imbriquée qu’une guerre commerciale n’aurait aucun avenir. Tout le monde y perdrait 打贸易战没有前途, 没有赢家, 只会双输 ».

Le même jour, un éditorial en Anglais du China Daily, destiné à l’audience internationale, titrait que, sur la question nord-coréenne Trump exigeait beaucoup trop de la Chine. « Si son passé d’homme d’affaires explique ses tendances au marchandage commercial, la transaction qu’il espère conclure avec Pékin est impossible ». « Il n’est pas juste de reporter tout le poids de la question nord-coréenne sur la Chine et de considérer qu’elle en fait trop peu ».

Plus loin, l’article citait Christopher Hill, le meilleur connaisseur américain de la question coréenne, ancien ambassadeur en Corée du Sud et représentant de Washington au « dialogue à six », « Trump ne devrait pas détourner vers la Chine les problèmes de l’Amérique ».

Le dernier point de l’analyse interroge la faisabilité réelle d’une guerre commerciale contre la Chine.

Les limites d’une guerre commerciale.

Dans les tiroirs depuis la fin juillet, l’intention initiale de D. Trump était d’activer l’article 301 du « Pacte sur le commerce » qui donne liberté à la Maison Blanche de négocier des accords commerciaux que le Congrès peut rejeter mais ne peut pas amender. Par l’article 301 du pacte, le président peut interdire aux États-Unis des pratiques commerciales étrangères jugées déloyales sous réserve de les avoir dûment prouvées. A cet effet le département du Commerce met à jour chaque année une liste d’États dont les lois sur la propriété intellectuelle ne sont pas jugées efficaces.

Après enquête sur les pratiques commerciales chinoises le département du commerce pourrait imposer des taxes et annuler les autorisations de certaines compagnies opérant aux États-Unis. La carte est lourde et les enjeux sont importants quoique pas tout à fait aussi décisifs que le disent certains commentaires.

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L’interdépendance des économies.

Si, depuis 2014, les échanges commerciaux Chine – États-Unis stagnent, ils ont tout de même augmenté de 50% depuis 2007. Les exportations américaines vers la Chine ont également augmenté de plus de 80%. Quant au déficit commercial de 350 Mds de $, il doit être corrigé de la part des exportations chinoises qui sont en réalité des produits d’entreprises américaines assemblés en Chine. Lorsqu’un smartphone, produit en Chine, est vendu aux États-Unis en moyenne 225$, la Chine n’empoche en réalité que 7% de sa valeur.


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Pour la Chine les exportations aux États-Unis représentent 4% du PIB et plusieurs millions d’emplois en Chine ; tandis que les relations commerciales et industrielles ont permis de délocaliser des centaines d’usines américaines et leur savoir-faire technologique dont les profits sont tels que leurs PDG ont souvent accepté de céder aux pressions chinoises.

En revanche, les exportations américaines en Chine représentent moins de 1% du PIB américain, tandis que les investissements réciproques restent modestes. Seulement 1% des Investissements Directs Etrangers (IDE) américains sont dirigés vers la Chine, tandis que 14% des IDE chinois vont aux États-Unis (avec une accélération depuis 2009). Mais si on considère les stocks, ils restent très en-dessous de la moyenne des autres destinations, pour les États-Unis comme pour la Chine.

Depuis 2000, les États-Unis ont investi au total 74,56 Mds de $ en Chine, tandis que les investissements chinois aux États-Unis dépassent les 100 Mds de $. Ces chiffres que beaucoup de commentaires montent en épingle, sont à comparer avec les 9000 Mds de $ (stock total) investis par les États-Unis en Europe et aux 225 Mds investis par les compagnies chinoises dans les 10 pays de l’ASEAN, sur un total d’IDE chinois de 1652,77 Mds de $.

Après une première alerte au printemps à propos d’une guerre des taxes sino-américaine, (lire : http://www.questionchine.net/pekin-se-prepare-a-la-guerre-des-taxes-税务战), les chercheurs chinois relativisent la menace.

Mais à la vérité personne ne sait quel serait le résultat d’un conflit commercial direct entre la Chine et les États-Unis dont les échanges commerciaux se montaient en 2016 à 578 Mds de $ avec près de 350 Mds de déficit américain, des centaines d’entreprises US opérant en Chine fabriquant des produits destinés au marché américain, toujours à moindre coût, en dépit de l’augmentation rapide de la charge des salaires en Chine. (Cf Annexe)

Hésitations américaines.

Trois semaines après les premières velléités de guerre commerciale et malgré les récents discours agressifs de façade, la Maison Blanche semble temporiser, ce qui aux États-Unis lui attire déjà les critiques des plus virulents contempteurs des méthodes commerciales chinoises comme Steve Bannon. Au lieu de lancer la « procédure 301 » décrite plus haut, Trump qui, durant sa campagne accusait la Chine de « violer l’économie américaine », aurait, selon le site Zero Hedge, demandé à Lightizer de réfléchir à d’autres solutions moins brutales.

Il est pour l’heure difficile de dire si la campagne antichinoise de Donald Trump prendra toute l’ampleur décrite par la rhétorique de la Maison Blanche ou même si les atermoiements révélés par Zero Hedge seraient liés à l’affaire coréenne, Washington attendant une réaction chinoise à ses demandes de pression accrues contre Pyongyang. Mais une chose paraît certaine, les belles paroles de la rencontre au sommet en Floride paraissent envolées. Rex Tillerson, le soulignait le mois dernier, les relations sino-américaines sont à une croisée des chemins historique.

Annexe.

Affaires américaines en Chine.

Le refroidissement des relations économiques et commerciales américaines doit être mis en perspective avec la frustration croissante des groupes industriels américains éprouvant de plus en plus de difficultés à opérer en Chine.

Le contexte est que l’intention de Pékin de se hisser pour 2025 à la pointe de la production de voitures électriques et sans chauffeurs, d’équipements médicaux de haute technologie, de la recherche dans la biomédecine, la prochaine génération de technologies de l’information et des semi-conducteurs, des robots industriels, des imprimantes 3D, de l’intelligence artificielle et des moteurs aéronautiques, pousse la direction chinoise à augmenter ses pressions pour bénéficier des transferts de technologies des groupes étrangers installés en Chine.

A cet effet, Pékin impose aux acteurs étrangers en quête du marché chinois de signer des JV avec des partenaires chinois, de délocaliser en Chine leurs centres de R&D et, pour les entreprises des NTI comme Apple, Microsoft et Amazon, d’y installer des centres de stockage de données. Les groupes high-tech comme Qualcomm ou Intel subissent aussi des pressions pour réduire leurs « royalties » et leurs droits de licence.

Plus de 20% des compagnies américaines contactées pour un sondage de l’association des entreprises US en Chine ont confirmé que les autorités chinoises soumettaient leur accès au marché chinois à leur disponibilité à transférer leurs technologies et leurs secrets de fabrication à des partenaires chinois. Ce qui, comme le souligne Jacob Parker, n°2 de l’association, est contraire aux engagements de la Chine à l’OMC.

Le dilemme n’est pas nouveau. Tous les exécutifs américains ont, depuis 2001, été confrontés à ces contradictions d’une Chine entrée dans l’OMC, mais qui ne respecte ses engagements que de manière variable et surtout pas quand ils peuvent nuire à l’intérêt de ses groupes industriels.

Au passage, notons qu’à l’occasion, les États-Unis s’affranchissent aussi des règles quand ils imposent unilatéralement des taxes à l’importation d’acier laminé à chaud indien ou chinois ou quand il font jouer l’article 301 du « trade act », disposition de droit interne qui s’affranchit des règles de l’OMC, ce que la Chine ne manque pas de faire observer.

Vulnérabilités américaines

En seulement 6 ans la valeur des exportations automobiles américaines vers Hong-Kong et la Chine a été augmentée de 225%.


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Il reste que s’il est vrai que l’économie chinoise souffrirait beaucoup d’une guerre commerciale articulée autour d’une hausse des taxes à l’importation, quand ont fait l’inventaire des intérêts américains en Chine (517 milliards de $ de revenus et 36 milliards de profits en 2015), on mesure les capacités de riposte des autorités chinoises.

Toutes les grandes marques américaines sont présentes en Chine, en JV. Citons, (la liste n’est pas exhaustive), KFC (3600 magasins dans 650 villes ; General Motors, (3,87 millions de véhicules vendus en 2016, contre 618 000 pour PSA et 36 525 pour Renault Nissan) ; Microsoft (99,3% du marché chinois -, mais seulement 5% des revenus par rapport aux États-Unis, suite au piratage des logiciels en Chine) ; Boeing (52% du marché, avec de fortes perspectives à venir) ;

Nike, n°1 des équipements de sports en Chine, 3,8 Mds de revenus en 2016 (doublement par rapport à 2009) ; Coca-Cola, 26,9% du marché, 11,5 Mds de revenus, en baisse ; Procter & Gamble, 55% du marché, 500 000 points de vente, plus de 6 Mds de revenus ; Starbuck, 40% du marché, en expansion rapide, 2000 cafés dans 100 villes chinoises, + 18% de ventes au 1er trimestre 2017, 700 000 $ en moyenne de bénéfices annuels en croissance ; Apple, 10% du marché, et 13 Mds de $ de revenus annuels, en recul.

Qualcomm et Intel monopolisent à eux deux la plus grande part des 100 Mds de $ dépensés annuellement par la Chine pour acheter des micro-processeurs dans un marché chinois en pleine recomposition suite aux efforts de l’industrie chinoise des « chips » Pékin pour rattraper son retard.

Enfin, dernières vulnérabilités américaines dans une guerre commerciale dure, la Chine consomme 62% du soja et 14% du coton américains (son 2e marché) ; en 2016 elle a compté pour 25% des ventes de Boeing, 17% des automobiles et 15% des semi-conducteurs.

 

 

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