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›› Chronique

Vers une guerre totale en Corée du nord ? Les pièges mortels des incertitudes et des malentendus

Présentés pour la première fois en avril dernier à Pyongyang, 6 missiles balistique tirés à partir de sous-marins KN-11.


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La succession de ces échanges dont les grands dirigeants de la planète sont aujourd’hui coutumiers et, surtout, l’habitude du président Trump de jeter en pâture à la presse le contenu des conversations, conduisent à s’interroger sur la pertinence de la « diplomatie de la transparence ». Beaucoup la considèrent comme un progrès, pouvant même, par la vertu de la franchise et celle de l’étalage public des secrets d’État, éviter le déclenchement catastrophique d’une guerre.

Aux États-Unis où on glose beaucoup autour des leçons tirées des lectures de Thucydide sur la guerre du Péloponnèse entre Athènes, puissance installée et Sparte sa rivale, il y a 25 siècles, transposée avec plus ou moins de pertinence dans l’actuelle hostilité stratégique entre les États-Unis et la Chine, certains avancent que le secret et l’entre soi des dirigeants et des alliances dont les peuples n’avaient que faire, furent les principaux ferments du déclenchement de la première guerre mondiale, enchaînement catastrophique des vanités, des jalousies et des égocentrismes ayant manipulé à l’extrême la crédulité patriotique des peuples.

A l’inverse, certains continuent de croire à la vertu du secret, épine dorsale des grandes diplomaties. Lors de sa première visite en Chine en 1972, Nixon demanda à Zhou Enlai de lui procurer un interprète chinois, car disait-il « les Américains ne savent pas garder un secret ». Sept ans plus tard, Washington rétablissait ses liens diplomatiques avec la Chine et réduisait ceux avec Taïwan à la présence d’un « Institut ». Aujourd’hui, Trump aurait accompagné son voyage par des dizaines de « tweet » au risque de compromettre un rapprochement dont l’évidence et l’utilité n’avaient pas encore percé la barrière de l’opinion, tandis que l’opposition démocrate l’aurait tué dans l’œuf en accusant le président de trahir Taïwan.

Quoi qu’il en soit, le moins qu’on puisse dire est que les temps ont changé et que le secret diplomatique n’est plus nimbé de la même aura d’efficacité que par le passé, tandis que l’époque où la révélation publique des échanges entre les chancelleries était considérée comme une grave offense pouvant compromettre la sécurité du pays, paraît aujourd’hui dépassée. Il n’empêche que la nouvelle Maison Blanche ne fait que chevaucher la mode de l’étalage public favorisée par les nouvelles technologies de la communication, considérée par certains, parfois avec raison, comme un progrès démocratique.

La question est de savoir si ce progrès de la transparence peut ou non contribuer à résoudre la question nord-coréenne et, dans ce cas précis, éviter l’enchaînement épouvantable pouvant conduire à un conflit de grande ampleur dont Vladimir Poutine, disait le 6 septembre au président sud-coréen Moon rencontré à Vladivostok, qu’il serait une « catastrophe planétaire ».

Nombre de commentateurs dénoncent les « incohérences » de la méthode Trump à qui ils attribuent l’entière responsabilité de l’aggravation de la situation. En réalité, s’il est vrai qu’au cours des six derniers mois les tensions entre Pyongyang et Washington ont atteint un niveau inégalé depuis 1953, l’accélération des programmes nucléaires et balistiques de Pyongyang date de l’arrivée de Kim Jong-un au pouvoir en 2012.

Entre 2012 et 2016, la liste est longue des transgressions n’ayant rien à voir avec l’activisme de la nouvelle Maison Blanche : 3 essais nucléaires en 2013, 2016 et 84 essais balistiques réussis ou manqués depuis 2012 en seulement 6 années, contre 14 en 33 ans par les 2 premiers « Kim ». Et déjà, en 2013, la menace de Kim Jong-un de rompre l’armistice et de relancer la guerre de Corée. Les critiques passent également sous silence la complicité de la Chine dont l’application des sanctions a toujours ménagé le régime de Pyongyang par crainte de son effondrement ou d’une modification du statuquo qu’elle redoute.

Par sa méthode, à mille lieues de la diplomatie du secret, qui interpelle publiquement Pékin, soufflant le chaud et le froid, alternant les bonnes paroles, les mises en garde et même les menaces de représailles contre Pékin, brouillant constamment ses intentions immédiates qui semblent hésiter entre une frappe conventionnelle et un nouveau cycle de négociations, Donald Trump bouscule la stratégie chinoise de l’évitement et redistribue les cartes biseautées dont chacun s’accommodait jusqu’à présent.

L’analyse qui suit tente une appréciation de la méthode et formule des hypothèses sur la suite de la crise. Deux points paraissent émerger : la séquence s’accélère jusqu’à des limites dangereuses ; la situation est enveloppée dans une longue liste de malentendus, de mensonges et de non dits.

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La diplomatie publique des voltefaces.

Explosions nucléaires nord-coréennes. La dernière du 3 septembre, la plus puissante, dont Pyongyang dit qu’elle était à hydrogène, a provoqué un glissement de terrain. Washington espère que Pékin acceptera de réduire ses exportations de pétrole et produits dérivés atteignant encore 700 000 tonnes par an. 83% du commerce de la Corée du nord se fait avec la Chine.


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A Pékin, la presse officielle est resté discrète sur l’échange de 45 minutes de Xi Jinping le 6 septembre avec D. Trump, alors que, dans toutes ses feuilles, elle a évoqué l’entretien du président chinois avec Angela Merkel connue à Pékin pour n’être pas dans les meilleurs termes avec D. Trump.

Parlant à la presse, ce dernier a assuré que le président chinois était à « 100% d’accord avec lui sur la nécessité de dénucléariser la péninsule (…), laissant aussi entendre que Pékin pourrait s’impliquer plus. Selon Trump, la négociation était également l’option préférée de la Maison Blanche, mais quand les journalistes l’interrogèrent sur une frappe militaire, il a à nouveau laissé plané l’incertitude « Ce n’est pas notre premier choix, mais nous verrons bien ».

L’administration semble aussi jouer sur les deux registres de la diplomatie et des sanctions assorties de menaces militaires avec plus ou moins de constance et de clarté constamment brouillée par les embardées du président répondant du tac au tac aux provocations de Pyongyang.

Le 3 septembre, après le 6e test, le ministre de la défense Mattis répétait que la Corée du Nord risquait d’être « annihilée » si elle provoquait un conflit. Dans le registre de la fermeté, il était aussitôt suivi par Nikky Haley aux NU qui réclamait un nouvel alourdissement des sanctions « non pas seulement un embargo sur les finances, mais d’authentiques mesures de privation dont Pyongyang ressentirait la morsure ».

La Chine directement ciblée.

Disant cela, elle faisait clairement allusion aux 700 000 tonnes de pétrole et de produits dérivés (sources Corée du sud et NU) que Pékin continue de livrer chaque année à Pyongyang. Avec cependant la difficulté que même si Pékin fermait complètement le robinet de pétrole, Pyongyang aurait encore une marge de manœuvre d’une année de stocks de sécurité, précisément accumulés grâce aux livraisons chinoises qui ne cessèrent jamais. L’autre fournisseur de pétrole à la Corée du Nord, à l’échelle bien moindre de 4300 tonnes par an est la Russie.

Quant au registre diplomatique et de l’apaisement, Rex Tillerson et Mattis l’avaient brandi de conserve à la mi-août après les menaces de Trump promettant « le feu et la fureur », en publiant un article dans le WSJ dans lequel ils assuraient les Nord-coréens que Washington ne visait pas la chute du régime. Mais, pour l’heure et après les dernières provocations du 6e test nucléaire et du tir balistique au-dessus du Japon, la musique de la détente est devenue inaudible.

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La suite immédiate est connue et risque d’être tristement répétitive. Pour la troisième fois en 6 mois, le Conseil de sécurité se réunira pour voter de nouvelles sanctions contre Pyongyang, que Washington et ses alliés espèrent encore plus efficaces que les précédentes. Pékin et Moscou les ont déjà cautionnées – après la 6e explosion nucléaire et le tir au-dessus du Japon, un veto serait difficile –. Mais les deux continueront à faire valoir la vacuité des sanctions qui ne furent pourtant jamais complètement appliquées.

Leur solution, mise sur la table par Pékin depuis mars 2017 et adoptée par Moscou, est le double moratoire de Pyongyang sur ses tests nucléaires et balistiques et de l’alliance Washington – Séoul sur ses exercices militaires. Deux concessions que ni Pyongyang, ni Washington ne sont prêts à accepter. La Corée répétant que ses programmes n’étaient pas négociables, et les États-Unis exigeant précisément leur arrêt préalable en vue de leur démantèlement.

Sentiment d’urgence et interrogations.

Bien que la plupart des experts estiment qu’une frappe militaire contre Pyongyang serait en partie inefficace et risquerait d’entraîner une riposte meurtrière, Washington continue à laisser flotter l’idée de l’option militaire. Ici le porte avions Carl Vinson, en mars 2017 dans le port de Pusan.


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Il reste qu’au-delà de la récurrence des attitudes embourbées, marquées par le refus obstiné de concessions réciproques, l’impression s’impose peu à peu que la situation pourrait s’accélérer dans une direction pour l’heure très incertaine autour de plusieurs inconnues, dont l’épaisseur contribue à la crainte d’une embardée militaire catastrophique.

Après plus de 20 années d’une attitude ambiguë mêlant d’une part la condamnation de Pyongyang, l’acceptation des sanctions mises en œuvre partiellement et, d’autre part, le souci de stabilité stratégique d’une péninsule qu’il voudrait éternellement divisée exprimé par l’appui à la famille Kim, le Bureau Politique chinois dont on sait qu’il a, depuis 2012, pris ses distances avec Kim Jong-un, serait-il prêt à exercer les pressions exigées par Nikkey Haley à l’ONU ?

Risquerait-il de donner le sentiment public qu’il s’aligne sur Washington son premier rival en Asie Pacifique et de plus en plus dans le monde, provoquant par la même occasion des fractures dans l’architecture rigide du régime de Pyongyang, son paravent stratégique depuis 1953 ?

Au passage et pour revenir un instant aux réflexions initiales de l’analyse, chacun voit bien que si Pékin opérait ce glissement qui fit, rappelons le, objet d’un vif débat au sein même du sérail [1], mais dont beaucoup estiment qu’il est improbable, il ne se ferait que de manière secrète, à contre courant des modes de la transparence à tout va et du « tweet ». Sur ces hésitations de la Chine lire : Pyongyang et l’ambiguïté de « la nouvelle musique chinoise ».

La deuxième incertitude est américaine. Les interrogations ne manquent pas. Jusqu’à quel point et durant combien de temps Washington pourrait-il accepter l’accélération des progrès balistiques et nucléaires nord-coréens portant la perspective de placer le territoire américain sous la menace d’une frappe atomique de Pyongyang ?

Questions connexes : au-delà des menaces, une frappe préventive américaine est-elle envisageable contre les avis des experts affirmant qu’elle ne parviendrait pas à détruire d’un coup toutes les installations nucléaires protégées dans les entrailles des montagnes et malgré les risques qu’elle ferait courir aux populations civiles et au dispositif militaire coréen et américain dans la région ?

Jusqu’où Washington serait-il prêt à aller réellement dans ses pressions sur la Chine qui portent le risque de déstabiliser la relation bilatérale que les deux s’évertuent, en dépit des rivalités stratégiques, à maintenir dans des eaux aussi calmes que possible ?

Enfin, les négociateurs américains seraient-ils prêts à entamer un dialogue après avoir accepté, comme le propose Pékin, un moratoire sur les manœuvres de l’alliance, quand bien même Pyongyang affirme que ses programmes nucléaire et balistique ne sont pas négociables ?

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L’opacité nord-coréenne et les risques de conflit.

Les informations sur la situation réelle en Corée du nord, en dehors de la propagande sont parcellaires. Ici les statues de Kim Il-song et de Kim Jong-un qui cultive la ressemblance avec son grand-père. Les réformes entreprises par Kim le Troisième visent à éviter les famines de l’ère Kim Jong-il et à donner au régime un meilleure résilience contre les embargos imposés par les sanctions.


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Mais le grand « trou noir » de la question, incertitude stratégique ultime baignant dans les analyses complaisantes sur la « rationalité » de Pyongyang pourtant articulée à la plus sévère opacité de la planète, concerne la situation réelle du « pays ermite », ses progrès vers une arme opérationnelle stratégique intercontinentale, la solidité des liens entre le peuple et le régime au-delà des dithyrambes de la propagande, sa capacité de résilience en cas d’aggravation des sanctions et, in fine, la possibilité ou non, jugée inéluctable par nombre d’analystes, que le pays continue à défier le Conseil de sécurité et finisse par entrer de plain pied dans le petit cercle des proliférateurs « officiels ».

Pyongyang serait ainsi rangé aux côtés de l’Inde et du Pakistan, auxquels s’ajoute Israël, proliférateur « pirate » qui, à lui seul symbolise l’hypocrisie d’une situation où les 5 membres permanents disent lutter contre la prolifération tout en acceptant sans le dire et comme une fatalité, l’arme nucléaire de Tel Aviv tout en modernisant eux-mêmes leur arsenal [2].

Au milieu de toutes ces incertitudes l’assurance partagée par tous les experts, y compris par James Clapper, ancien directeur du renseignement national américain qui visita Pyongyang en 2014, - mais La fin de l’analyse revient sur l’extraordinaire niveau d’incertitude, y compris sur ce point - est que les Nord-coréens n’abandonneront jamais leurs armes nucléaires, avec cependant encore une très inquiétante question qui hante les stratèges américains : une arme nucléaire pour quoi faire ?

Le but est-il seulement la protection du régime ou le petit-fils de Kim Il-sung pourrait-il être animé par l’objectif de réunifier la péninsule accomplissant ainsi ce que son grand-père n’avait pas réussi en 1950 ?

De cet écheveau des questionnements découlent au moins trois hypothèses. La première renvoie à une solution militaire et au risque de l’emballement nucléaire évoqué par Poutine. Politiquement Pyongyang s’y prépare et conditionne psychologiquement sa population, ou à tout le moins la strate dirigeante, les autres n’ayant pas le loisir d’exprimer même la plus infime critique sous peine de mort ou d’emprisonnement à vie.

Voyage édifiant à la surface du régime.

Dans « The risk of Nuclear War with North Korea » un passionnant récit de voyage récemment publié dans « The New Yorker », Evan Osnos, journaliste américain auteur de « Age of Ambition : Chasing Fortune, Truth and Faith in the New China », prix 2014 du « National Book Award » [3], explore quelques un des ressorts psychologiques d’un peuple à qui la famille Kim a réussi à inculquer l’obsession de l’ennemi héréditaire américain depuis 1950, le sens d’un destin collectif tragique et l’esprit de sacrifice ultime chevillé à la conviction que la Corée est indestructible, même par une attaque nucléaire dont les survivants relèveraient le pays au milieu des centaines de milliers de sacrifiés.

La longue mémoire des sacrifices.

Les nord-coréens n’ont pas oublié que 20% de la population fut tuée par les bombardements américains durant la guerre.


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Au passage, les Nord-coréens n’ont pas oublié que selon le Général Curtis LeMay, à la tête du Strategic Air Command jusqu’en 1957, 20% de la population de Corée du nord fut tuée par les bombardements américains durant la guerre. Rappelons aussi que, selon la mythologie historique de Pyongyang, la guerre fut déclenchée par l’impérialisme de Washington et fut une victoire sans appel des Nord-coréens qui jamais ne mentionnent l’aide des 2,9 millions de soldats chinois envoyés par Mao au-delà du Yalu à partir du 25 octobre 1950. (général Xu Yan professeur à l’Université de la défense nationale).

Le reportage refroidit d’abord les espoirs spéculant sur une évolution socio-économique à la Chinoise. Esnos cite Mansourov, spécialiste russe diplômé de l’Université Kim Il Sung et ancien diplomate : « le régime ne veut pas réellement une amélioration trop rapide et trop visible des standards de vie, car elle pourrait détruire l’équilibre de la Nation (…) Kim, dont l’éducation ne semble pas lui avoir inculqué le sens des limites, entend bien contrôler les espérances sociales et politiques qui montent » [4].

Après quoi l’auteur livre quelques réflexions de ses chaperons de voyage, militaires ou civils, qui font froid dans le dos sur la manière dont la machine politique du régime envisage l’apocalypse nucléaire.

Sur les sanctions : « Aujourd’hui nous avons tout ce dont nous avons besoin et bientôt une arme nucléaire stratégique. Il est présomptueux de croire que les sanctions changeront quoi que ce soit ». Sur un conflit nucléaire, le régime, bien au fait des mécanismes de la dissuasion nucléaire « si nous mourons, vous mourez avec nous », spécule sur la retenue américaine « l’Amérique est un pays divisé qui n’a pas envie de faire la guerre ».

En même temps, il éduque les esprits aux idées d’une résilience sacrificielle qui semble tirées d’un roman de fin du monde mettant en scène un hiver atomique. Le pays avait déjà connu la menace nucléaire du temps de Truman en 1950 ; il avait déjà été dévasté plusieurs fois ; un conflit atomique laisserait quelques milliers de survivants qui reconstruiraient le pays.

Mais, alors que la grande majorité des 25 millions de nord-coréens ne sont pas autorisés à quitter les pays et que même la capitale Pyongyang est ceinturée par des postes de contrôles, la remarque la plus saisissante vint de l’un des membres de la délégation nord-coréenne à l’ONU, âgé de 35 ans, ayant fait connaissance avec les Mormons au cours d’un voyage dans l’Utah.

Pour lui « l’Eglise de Jésus des Saints des derniers jours » avait beaucoup de points communs avec la Corée du nord. « A leurs débuts tout le monde les haïssait. On les exila dans le désert, mais ils parvinrent à survivre. Organisés comme une colonie d’abeilles, où tout le monde travaille et accepterait de mourir pour la même cause, ils sont considérablement efficaces. Nous nous entendons très bien avec eux ».

Risques d’un dérapage catastrophique.

De cette visite à la surface du système et de ce qu’il accepte de montrer, Esnos en déduit que le régime ne prendrait l’initiative d’une attaque que s’il se sentait directement menacé. Du coup certains experts américains comme Van Jackson chercheur en relations internationales, ayant étudié les ressorts psychologiques du régime et qui travailla pour le Pentagone de 2009 à 2014, pointent du doigt les menaces de frappes préventives lancées par D. Trump, ayant abandonné la retenue stratégique de ses prédécesseurs.

Par l’augmentation de l’agressivité et la répétition des intimidations réciproques, les menaces de frappes contribuent à faire surgir le risque du déclenchement intempestif d’une guerre, quand bien même aucune des parties ne le souhaite vraiment. « Trump et Kim pourraient eux-mêmes précipiter un conflit qu’ils cherchent pourtant à éviter ».

Abandon des programmes ou nucléarisation ?

Début septembre, après le 6e test atomique, Kim Jong-un s’est fait photographier devant une tête nucléaire ajustable sur un missile, dont personne ne sait si elle était réelle.


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L’autre hypothèse enveloppée dans une vaste incertitude et que nombre d’experts jugent aujourd’hui moins probable, reste pourtant celle officiellement privilégiée par Washington, ses alliés occidentaux, le Japon et sous réserve Séoul très hostile aux menaces de frappes préventives – « nous avons déjà beaucoup souffert de la guerre de Corée et nous ne voulons pas qu’elle recommence » a récemment déclaré le président Moon -, tandis que la Chine et la Russie ne cautionnent les sanction onusiennes que du bout des lèvres, répétant que, sans dialogue, les pressions seraient inutiles.

La manœuvre américaine spécule sur l’efficacité d’embargos alourdis et appliquée dans toute leur rigueur. Pour Washington, elle se double d’une obligation de convaincre Pékin d’augmenter ses pressions sur son allié, y compris en exerçant sur le Parti Communiste chinois des pressions directes commerciales, fiscales et juridiques articulées au droit américain sur la réciprociété commerciale et la protection de la propriété individuelle [5].

Après l’explosion du 3 septembre, Daniel Blumenthal, Directeur des études asiatiques du « think tank » conservateur « American Entreprise », connu pour ses critiques de l’ambiguïté de Pékin, déclarait qu’il était encore possible de parvenir à un accord avec la Chine pour qu’elle accentue ses pressions, ajoutant que, pour les États-Unis comme pour la Corée du sud, l’objectif ultime devrait être la réunification de la péninsule sous un régime démocratique.

Rien ne dit que la stratégie des sanctions aggravées réussira. En revanche elle s’apparente de plus en plus à une course contre la montre entre, d’une part la capacité de résilience du régime et d’autre par les progrès de son arsenal nucléaire et balistique jusqu’à ce que la capacité de frappe intercontinentale contre le territoire américain soit attestée, ce qui, pourrait, selon Thae Yong-ho, ancien diplomate nord-coréen ayant fait défection avec sa famille en 2016, être le cas à l’échéance d’une année.

Jamais a t-il ajouté, Kim Jong-un ne renoncera à son arsenal. C’est aussi l’avis de Suki Kim, américaine d’origine nord-coréenne auteur de romans et de nouvelles. Après six mois passés incognito à Pyongyang sous couvert d’enseignement de l’Anglais à l’Université des Sciences et des Technologies fréquentée par les enfants du régime, elle a publié « Without You, there is no US : undercover among the sons of North Korean Elite ».

Compte-rendu d’une tristesse désespérante où on peut lire que, dans le registre de l’isolation et du contrôle des populations, rien sur terre ne ressemble à la Corée du nord, ni Cuba, ni l’Allemagne de l’Est. Au point que ses élèves, adolescents ou jeunes adultes, vivaient dans une totale ignorance du monde, enfermés dans un écheveau de mensonges et d’idées fausses, sur leur pays et le monde.

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Le casse-tête d’une Corée nucléaire.

Kim Jong-un inspecte un hangar abritant un missile intercontinental Hwasong-14 tel que celui tiré le 4 juillet 2017. Une capacité nucléaire et balistique capable de frapper les États-Unis augmenterait la présence de l’armée américaine sur la péninsule coréenne et pourrait initier une course aux armements au Japon tenté lui aussi par la prolifération.


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La troisième hypothèse officiellement peu évoquée par les gouvernements, qu’il s’agisse des États-Unis, de ses alliées coréens et japonais, de l’Europe et même de la Chine qui tous affirment leur volonté de dénucléariser la péninsule, est l’acceptation, en désespoir de cause – les moyens militaires ayant été jugés trop dangereux –, que la Corée du nord entre dans le cercle des pays proliférant acceptés au même titre que l’Inde et le Pakistan. L’idée court aux Etats-Unis.

Tom Malinowski, ancien vice ministre des Affaires étrangères pour les droits de l’homme et la démocratie d’Obama, vient d’écrire un article dans Politico expliquant que la politique de long terme de Washington devrait être la dénonciation des abus de pouvoir en Corée du nord et à plus long terme la réunification démocratique de la péninsule, tandis que la question nucléaire devrait être abandonnée.

James Clapper ancien Directeur du renseignement national sous Obama (2010 – 2017) partage ce jugement « Les Nord-coréens n’abandonneront jamais leur arsenal. (…). Ni les négociations, ni les menaces, ni les sanctions, rien n’a fonctionné ». Steve Bannon était sur la même ligne avant son limogeage « Il n’y a pas de solution militaire. Il nous ont eus ! »

Pour la Chine, la perspective encore hypothétique – mais le temps est compté - n’a rien de réjouissant. Une Corée du Nord nucléaire augmentera la présence américaine en Asie du Nord-est dont Pékin voudrait précisément se débarrasser à ses portes et en Asie, tandis que s’ouvrirait le cauchemar de la « boîte de Pandore » des proliférations au Japon et en Corée du sud.

Le prix du simplisme et de l’inconscience.

Enfin, la lecture du reportage d’Esnos installe le sentiment très vif que la plongée de Pyngyang vers le nucléaire est à la fois le résultat de profonds malentendus et incompréhensions, de l’attitude équivoque de Pékin et d’une successions de bévues de l’administration américaine.

Après avoir acculé Pyongyang dans le coin de « l’axe du mal » avec Bush en 2002, laissant planer la perspective d’un destin comparable à celui de Sadam Hussein ou, plus tard de Kadafi, ce qui entraîna le retrait de Pyongyang du TNP l’année suivante, et 3 ans plus tard le premier test nucléaire (juillet 2006), Washington a ensuite coupé toutes les communications sérieuses d’une relation déjà handicapée par l’absense de liens diplomatiques officiels avec Kim Jong-un.

Erreur qui dans une moindre mesure fut aussi celle de Pékin puisque Kim le Troisième n’a jamais été reçu en Chine et que la dernière visite chinoise de haut niveau à Pyongyang date de deux ans. Certes la diplomatie ne peut à elle seule éviter une escalade telle que celle qui se produit sous nos yeux en Asie du nord-est. Mais au moins peut-elle éviter les méprises et la confusion.

En lisant la liste des événements majeurs ayant jalonné la crise depuis 30 ans on est frappé par le nombre de promesses d’arrêt de ses programmes non tenues par Pyongyang (2003, 2006, 2007, 2009, 2013…), dans un contexte où la relation diplomatique bilatérale n’a jamais existé. A côté de la Chine et de la Russie auxquels s’ajoutent Cuba et 16 pays d’Asie et d’Afrique, six pays européens et l’UE, entretiennent des ambassades à Pyongyang (la Suède, l’Allemagne, la République Tchèque, la Pologne, le Royaume Uni, la Roumanie.) Les affaires consulaires américaines étant tenues par la Suède.

Un gouffre d’incompréhension.

La situation intérieure de la Corée du nord est mal connue. Rares sont les experts, qui pourtant travaillent sur le sujet depuis plusieurs dizaines d’années, capables de dire ce que pensent vraiment les Nord-coréens.


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Dans le dernier paragraphe de son récit, Esnos explique qu’en 18 années de journalisme il n’avait jamais ressenti une telle impression d’incertitude après un voyage. Le sentiment que personne, qu’il s’agisse des diplomates, des stratèges ou des chercheurs qui pourtant ont consacré leur vie à la Corée du Nord, n’est en mesure de décrire avec clarté et assurance ce que pensent vraiment les Nord-coréens.

« Nous ne savons pas ce que Kim Jong-un veut faire de son arsenal nucléaire et comment le repliement du pays sur lui-même et sa mythologie, proche de la déification, ont modifié sa compréhension de la stratégie américaine. »

L’incompréhension catastrophique va loin. Le 8 août dernier, sur le site « 38 NORTH » sponsorisé par l’Université John Hopkins, Robert Carlin chercheur associé à Stanford qui suit la Corée du nord depuis 40 ans, a relevé une grave lacune d’interprétation des déclarations du régime.

Depuis avril dernier les médias, les chancelleries occidentales, les analystes des centres de recherche et le département d’État relayent l’affirmation faite au sommet de l’ASEAN de Manille par le ministre des Affaires étrangères nord-coréen Ri Yong-ho, homonyme du général chef des armées limogé et mis aux arrêts en 2012, selon laquelle l’arsenal nucléaire n’était pas négociable.

Le 4 juillet pourtant, après l’essai balistique de capacité intercontinentale de la fête nationale américaine, Kim Jong-un lui-même faisait la déclaration suivante introduisant peut-être une sérieuse nuance : « La Corée du Nord ne mettra jamais ses armes nucléaires et ses missiles sur la table des négociations, ou même ne déviera pas d’un pouce de ses intentions de se constituer une force de frappe nucléaire, à moins que les États-Unis cessent définitivement leur politique hostile et leurs menaces nucléaires ».

Robert Carlin qui ajoute que la formulation a été répétée au cours des mois suivants dont une fois lors de la réponse du régime aux sanctions des NU qui suivirent, n’en conclut pas pour autant qu’il s’agit d’une ouverture miraculeuse. Mais il note que les versions coréenne et anglaise de la déclaration du ministre à Manille différent précisément par l’omission de la portion de phrase après « à moins que ». Erreur funeste.

Comment savoir ce que pense vraiment Pyongyang ? interroge Carlin. La conclusion tombe sous le sens et renvoie à l’absence de communication et aux malentendus « Allez donc leur parler ».

Notes :

[1En avril 2013, Deng Yuwen, rédacteur en chef adjoint du Xuexi Shibao (Etudes), le journal de l’Ecole du Parti fut révoqué de son poste pour avoir ouvertement critiqué dans le Financial Times la politique nord-coréenne de Pékin.

[2La presse en a très peu parlé, mais en juillet à l’ONU, 122 pays ont apposé leur signature à un nouveau traité de non prolifération des armes nucléaires, envisageant l’interdiction totale de l’usage l’arme atomique en cas de conflit. Mais les États-Unis, la France et la Grande Bretagne y ont opposé leur veto, préférant rester à l’ancien traité, au prétexte que l’initiative ne tenait pas compte de la situation réelle de sécurité de la planète.

[3Le livre est un compte rendu de voyage en Chine, rassemblant des interviews non seulement de personnalités connues comme Ai Wewei et Justin Yifu Lin, ancien militaire taïwanais, docteur en économie de l’université de Chicago et professeur à Beida qui fut aussi vice-président de la banque mondiale, mais également des Chinois moyens, professeurs, employés de voierie et même un corrompu ayant soudoyé des juges. L’ouvrage offre une vue impressionniste de la société chinoise confrontée aux bouleversements de sa montée en puissance rapide.

[4Nombre d’experts expliquent que la reprise en main et les purges opérées par Kim Jong-un qui commencèrent par la disgrâce et l’exécution de son oncle par alliance Jang Song-thaek et du chef des armées Ri Yong Ho avaient pour but de tuer dans l’œuf une évolution à la chinoise.

Lire à ce sujet : Purge féroce à Pyongyang. Pékin exaspéré.. Le terme du communiqué qui accompagna l’exécution laissent peu de doute sur la détermination du régime à ne pas se laisser enfermer dans une évolution qui pourrait menacer son pouvoir : « la lourde massue de la sentence délivrée par la colère du peuple s’est abattue sur la tête Jang, le contre révolutionnaire factieux, méprisable escroc carriériste ».

Et plus loin « Le parti, l’État et l’armée ne connaissent que Kim Il Sung, Kim Jong IL et Kim Jong Un. Ceux qui oseront défier l’autorité absolue de Kim Jong Un et douteraient de son lien sacré avec le Mont Paektu seront impitoyablement punis où qu’ils se cachent, au nom du Parti, du peuple et de la révolution. » (ndlr : Le Mt Paetku est la montagne sacrée des Coréens et des Mandchous située à la frontière sino-coréenne).

[5Une des menaces de D. Trump suggérait que les États-Unis pourraient cesser toute relation commerciale avec les pays « faisant des affaires – doing business » avec la Corée du Nord. Ce que le président veut dire par « doing business » n’est pas tout à fait clair. Mais voyons ceux qui commercent avec Pyongyang.

Selon les chiffres de la CIA (2015), 85% du commerce nord-coréen se fait avec la Chine ce qui rend la menace hypothétique si on se souvient que 21% des importations américaines viennent de Chine et que les deux sont chacun le premier partenaire commercial de l’autre. A côté de la Chine, l’autre partenaire de la Corée du Nord est l’Inde loin derrière la Chine avec 3,3% du commerce nord-coréen. Mais l’Inde est aussi le 9e partenaire commercial des États-Unis.

Les autres pays commerçant avec Pyongyang sont des exportateurs tels la Russie, la Thaïlande, les Philippines, le Mexique à qui Pyongyang achète respectivement 2,3%, 2,1%, 1,5% et 1,3% des produits qu’elle importe. Le Pakistan, le Burkina Faso, l’Arabie Saoudite et la Zambie 1,5% sont à la fois fournisseurs et clients, respectivement à hauteur de 1,2%, 0,89%, 0,49% du commerce de la Corée du nord.

Le 6 septembre, 3 jours après la 6e explosion nucléaire nord-coréenne Donald Trump a téléphoné à Xi Jinping. La conversation en partie rendue publique par la Maison Blanche et dont certains médias américains ont amplement rendu compte, faisait suite à un précédent appel du président chinois à son homologue américain à qui il conseillait en substance de ne rien faire d’irréparable.

 

 

Le nouveau réalisme des relations franco-chinoises sur fond de crispations européennes

[6 décembre 2017] • Jean-Paul Yacine

Le « Monstre céleste constructeur d’îlots »

[9 novembre 2017] • Jean-Paul Yacine

19e Congrès : Qui est Chen Miner 陈 敏 尔 ?

[23 juillet 2017] • Jean-Paul Yacine

19e Congrès. Les couteaux sont tirés. Xi Jinping élimine ses opposants, consolide son pouvoir et s’installe pour durer

[23 juillet 2017] • François Danjou

A Hambourg en feu, Xi Jinping, V. Poutine et D. Trump avancent leurs pions, tandis que Kim Jong-un défie le monde

[9 juillet 2017] • François Danjou