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Centrales nucléaires en mer de Chine. Pékin s’installe, les voisins s’inquiètent

Dessin d’artiste de la Compagnie China General Nuclear (CGN 中广核 - Zhong Guang He -) d’un réacteur nucléaire embarqué à bord d’un navire. Le projet équipé d’un réacteur ACPR 50S aurait une puissance de 200 MW. Son concurrent de CNNC ayant le vent en poupe développerait le réacteur flottant ACP 100S de 450 MW qui pourrait être prêt pour 2019.


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Le 10 août dernier, CNNC 中国核电, premier producteur d’énergie nucléaire du pays annonçait la création d’une nouvelle société établie en coopération avec Shanghai Guosheng 上海 国盛, un fond d’investissement et de gestion d’actifs et 3 groupes industriels : Zhejiang Zheneng Electric (investi dans l’énergie nucléaire et thermale) dont le siège est à Hangzhou, les chantiers navals de Jiangnan 江南 造船, l’un des premiers et le plus anciens de Chine, établi en 1865 produisant des navires de combat, des méthaniers et des porte-conteneurs et Shanghai electric, 上海电气, fabriquant de centrales et d’équipements industriels lourds du secteur de l’énergie (turbines à vapeur).

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L’association de ces savoir-faire spécifiques adossés à un fond de gestion d’actifs est en réalité une mise en ordre de bataille pour la réalisation d’un projet lié à la pérennisation de la présence chinoise en mer de Chine du sud où Pékin envisage de construire une série de centrales nucléaires flottantes et mobiles.

C’est en tous cas ce que laissait entendre Wang Yiren, n°2 de la COSTIND et vice-directeur de l’autorité nucléaire chinoise en février dernier quand il affirmait que le développement de centrales nucléaires « off-shore » était, dans le cadre du 13e plan quinquennal (2013 – 2020), considéré à Pékin comme un appui logistique à l’exploration des ressources d’hydrocarbures en mer de Chine du sud et à la présence chinoise dans les Paracel et les Spratly.

La déclaration confirme les intentions de Pékin déjà exprimées par un Livre Blanc sur l’énergie en 2016, de développer un réseau de centrales flottantes « pour faciliter l’exploration de ressources marines » et par un article en anglais mis en ligne en 2016 du site 中国 证网 (zhongguo zhengwang) portail de la bourse chinoise, selon lequel la Chine construirait 20 centrales nucléaires d’ici 2020 « pour accélérer les développement des échanges commerciaux en mer de chine du sud ».

Pékin imperturbable se projette dans la durée.

Alors que les experts estiment que, contrairement aux déclarations du ministre Wang Yi début août à l’ASEAN, la Chine poursuit le renforcement et l’élargissement des îlots, tandis que la marine américaine continue de contester la légitimité de la souveraineté chinoise sur les eaux adjacentes crées par les extensions artificielles [1], les observateurs de la région et les pays de l’ASEAN notent que le développement d’un réseau de centrales nucléaires « off-shore » dont les applications pratiques sont évidentes, envoie un signal sans équivoque de l’intention de Pékin de pérenniser sa présence en dépit de l’inquiétude des voisins et malgré les manoeuvres américaines.

Le réseau d’énergie nucléaire installera une capacité autonome de production d’énergie propre permettant d’accueillir sur les îlots des populations civiles pour une longue durée, dit Collin Koh, expert militaire singapourien. Il ajoute qu’en même temps, la Chine affirme son statut de puissance maritime dominante dans la zone. Pour Kai Ji-ung titulaire de la chaire d’énergie nucléaire à la City University de Hong Kong qui s’exprimait pour le South China Morning Post, par ce projet, la Chine explore un domaine technologique encore en friche mais auquel elle consacre d’importants investissements.

Moins puissantes que les unités terrestres, les centrales « off-shore » auront cependant l’avantage d’être légères et mobiles, qualités qui confèrent au projet une souplesse incomparable. Enfin, Carlyle Thayer, professeur à l’institut de défense de l’armée australienne notait cependant avec justesse que l’extension maritime en mer de Chine du sud exigerait le renforcement considérable du dispositif militaire pour protéger les centrales.

En rendant publiques ses intentions de développer un puissant réseau d’électricité nucléaire, assise logistique de l’installation durable de population civiles disposant, grâce à l’énergie produite, d’usines de dessalement et de l’indispensable autonomie en eau douce, Pékin diffuse l’image redoutée par tous les voisins de l’installation définitive au cœur d’un espace marin international vaste comme la Méditerranée de points d’appui de souveraineté forcément défendus par sa marine de guerre.

Si certains riverains comme les Philippines et la Malaisie contraints par d’autres priorités, acceptent l’évolution d’une situation où la puissance de la Chine s’est imposée à eux, d’autres comme le Vietnam et l’Indonésie pourraient constituer l’épine dorsale d’une résistance à ce qu’il faut bien appeler l’annexion par Pékin de la mer de Chine du sud.

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Résistances de Hanoi.

Le 7 août dernier, lors de la réunion de l’ASEAN à Manille, Pham Binh Minh, le ministre des AE étrangères du Vietnam a essuyé la colère de Pékin quand son homologue chinois Wang Yi a refusé de le rencontrer suite à son insistance pour durcir la déclaration de l’ASEAN sur l’élargissement des îlots par le Chine.


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Début août, lors de la réunion de l’ASEAN à Manille, les tensions entre Hanoi et Pékin ont percé la surface des mises en scène diplomatiques quand, le 7 août, une réunion bilatérale entre Wang Yi et son homologue vietnamien Pham Binh Minh fut soudain annulée par Pékin agacé par l’insistance du Vietnam pour qu’on insère dans le communiqué conjoint des 10, une référence à la poursuite par la Chine de l’extension artificielle des îlots et la recommandation que le « code de conduite » en mer de Chine du sud en cours de négociation soit juridiquement contraignant. C’est finalement le refus de Pékin qui l’a emporté.

Le communiqué conjoint ne comportait aucune des mentions proposées par les diplomates vietnamiens, tandis qu’à Pékin, Xu Liping, chercheur à l’Académie des Sciences sociales, soulignait la fureur de Pékin contre Hanoi, considérant que le Bureau Politique voyait l’annulation impromptue de la réunion comme « une mise en garde ». Dans un commentaire, Xinhua se faisait l’écho de la rancœur chinoise, accusant Hanoi « d’empoisonner » la situation en mer de Chine du sud par ses insistances à durcir le communiqué de l’ASEAN.

Mais les tensions couvent depuis longtemps (lire notre article Querelles sino-vietnamiennes. Rivalités des frères ennemis et enjeu global.) Elles avaient explosé au printemps 2014 au Vietnam où les intérêts chinois furent pris à partie de manière violente et débridée, mettant dans le même sac toutes les enseignes en caractères chinois, y compris les taïwanaises, japonaises, malaisiennes et singapouriennes (lire Explosion de violences anti-chinoises au Vietnam.).

Toujours à fleur de peau, les discordes fusent régulièrement, s’étalant brutalement sur la place publique. En juin dernier le Général Fan Changlong, premier militaire du pays, vice-président de la Commission Militaire Centrale et membre du Bureau Politique écourta sa visite à Hanoi quand le Vietnam décida d’explorer un gisement de gaz du « Block 136-03 - Wanan Bei-21 pour les Chinois » dans une zone contestée située à 250 nautiques des côtes du Vietnam et, provocation très irritante pour Pékin, se lança dans une séries d’exercices navals simulant une réaction conjointe de Tokyo et Hanoi contre la pêche illégale chinoise.

Les tensions s’apaisèrent provisoirement suite à la décision de Hanoi, le 24 juillet, de mettre fin à l’exploration après que Pékin ait menacé le Vietnam d’attaquer une de ses positions dans les Spratly, attitude qui, quel que soit l’angle de vue, constitue une escalade majeure de l’agressivité de Pékin dans la zone, contredisant son discours pacifiste.

Mais, avec Hanoi la Chine n’est pas au bout de ses peines. Son renoncement du 24 juillet faisait en effet suite à l’attribution, début juillet d’une extension d’exploration de 2 ans à l’Inde, rival de la Chine, dans le cadre d’une coopération entre ONGC Videsh déjà investi au large du Vietnam [2] et Petrovietnam dans le Block 128, une autre zone contestée par Pékin située à la fois dans la ZEE vietnamienne et à l’intérieur de la ligne en 9 traits chinoise.

Rapprochement Hanoi – Washington.

Le 8 août au Pentagone, les ministres de la défense Ngo Xuan Lich et James Mattis. A cette occasion les deux décidèrent qu’un porte-avions américain ferait escale au Vietnam en 2018. La nouvelle marque une étape de coopération bilatérale après la levée de l’embargo sur les ventes d’armes par Obama en 2016.


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Les évolutions logiques en riposte à cette stratégie du plus fort sont le renforcement de la marine vietnamienne et le rapprochement de plus en plus net entre Hanoi, Tokyo et Washington. Le 8 août au Pentagone, les ministres de la défense Ngo Xuan Lich et James Mattis décidèrent officiellement de renforcer leur coopération militaire sur la question de la liberté de navigation, tout juste 6 semaines après la mission de contestation de la souveraineté chinoise par le destroyer Stephen autour de l’îlot Triton dans les Paracel (cf. note n°1).

A cette occasion un pas dans la démonstration de force de Washington en appui de Hanoi a été franchi puisque la décision a été prise que pour la première fois depuis la fin de la guerre un porte-avions américain ferait escale au Vietnam en 2018.

En réalité, en dépit des prudences vietnamiennes à l’égard de Pékin, son premier partenaire commercial avec des échanges annuels évalués à 60 Mds de $ en augmentation rapide – comparables à la valeur des relations entre les États-Unis et la Russie, la Chine achetant plus de 70% des exportations vietnamiennes de fruits et légumes -, le rapprochement Hanoi – Washington se précise inexorablement depuis plus de dix ans, attisé par l’agressivité chinoise et l’inflexibilité nationaliste du Vietnam.

En 2004, 9 années après la normalisation des relations, eut lieu une première escale de navire de guerre américain à Danang et la visite du Commandant en Chef du Pacifique à Cam Ranh qui répondait à la venue à Washington du ministre de la défense vietnamien, le General Pham Van Tra en novembre 2003. Pour la suite du rapprochement ponctué par le « forcing » américain, les prudences vietnamiennes et les agacements de Pékin, lire nos articles Le « grand jeu » du Pacifique occidental. et Dialogue de Shangrila. La Chine défie l’Amérique.

Un premier point d’orgue du rapprochement eut lieu le 23 mai 2016, quand Obama en visite à Hanoi (3e visite d’un président américain après celles de Bill Clinton en 1995 et de Georges W. Bush en 2006) décida de lever définitivement l’embargo sur les ventes d’armes en vigueur depuis 1975.

La décision d’envoyer un porte-avions constitue une nouvelle étape soulignant la proximité croissante des intérêts stratégiques américains et vietnamiens en Asie du sud-est. Le prochain épisode à suivre de prés sera le sommet de l’APEC à Hanoi en novembre auquel participeront D. Trump et Xi Jinping.

Djakarta se rebiffe.

Le 23 juin 2016, le président Widodo qui axe sa politique étrangère et de sécurité sur la préservation des droits maritimes et de la souveraineté indonésienne était à bord d’un navire de guerre en direction de l’archipel des Natuna.


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L’autre pôle de résistance aux annexions chinoises exprimant lui aussi un durcissement en dépit de ses intérêts commerciaux en Chine est Djakarta. Le 14 juillet dernier le ministère des affaires maritime indonésien annonçait, carte à l’appui, le changement de nom d’une portion de la mer de Chine du sud située à l’intérieur de la ZEE indonésienne mais coupée par la « ligne en 9 traits chinoise ». Rebaptisée « Mer de Natuna septentrionale – North Natuna Sea - ».

L’initiative faisait suite à une longue montée des tensions entre Pékin et Djakarta ponctuée par de brutales réactions de la marine indonésienne contre des incursions de pêcheurs chinois.

Mais la véritable raison était la persistance de l’ambiguïté de Pékin autour du tracé de sa ligne de base située à 1500 nautiques de ses côtes et empiétant sur les eaux contiguës situées au nord du gisement d’hydrocarbures des Natuna, vaste archipel indonésien de 272 îles peuplé de 100 000 habitants, à l’extrême sud de la mer de Chine, à équidistance entre la péninsule malaise et Bornéo à 140 nautiques de la partie indonésienne de Bornéo.

A ce jour, Pékin a toujours refusé de répondre aux demandes de clarification de Djakarta sur le sens réel de sa ligne en 9 traits. A l’annonce du changement de nom, le porte-parole du Waijiaobu a demandé que Djakarta se rétracte. Mais l’Indonésie ne le fera pas. Elle aussi se considère comme un empire commercial dont la souveraineté s’étend sur quelques uns des plus importants détroits de la planète contrôlant les routes entre l’océan indien et la mer de Chine et vers le Pacifique.

Depuis son élection en 2014, note Philip Bowring dans la New-York Review of Books, « le président Joko Widodo a placé les questions maritimes au centre de la politique étrangère de Djakarta, renforçant sa marine de guerre et ses garde-côtes, arraisonnant des dizaines de chalutiers en infraction et affirmant fermement la souveraineté et les droits maritimes de l’Indonésie. »

Ces derniers furent confirmés par la Convention de Montego Bay en 1982 qui accepta son statut « d’État archipélagique ». De ce fait et par le jeu de ses eaux territoriales et de sa ZEE, l’Indonésie qui compte plusieurs milliers d’îles, contrôle une immense zone marine fermant la mer de Chine au sud.

C’est bien cette affirmation de souveraineté que clame le changement de nom annoncé par l’Indonésie face à la Chine qu’elle soupçonne d’intentions cachées autour de l’archipel des Natuna.

Bien que toujours resté à l’écart des querelles de souveraineté avec Pékin, Djakarta dont les garde-côtes se sont fréquemment heurtés aux pêcheurs illégaux chinois, vient d’entrer dans le jeu des rivalités régionales sur un mode qui ne peut qu’indisposer Pékin.

Plus encore, le raidissement nationaliste de Djakarta résonne comme une puissante dissonance dans le discours chinois articulé autour de l’apaisement régional par le commerce. Il est de nature à encourager le réveil des voisins de la Chine hésitant à affirmer leurs droits.

Après avoir cédé aux pressions chinoises sur le récif de Reed situé à 85 nautiques de côtes philippines, contesté par Pékin (lire à ce sujet : Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte.), Ismael Campo, Directeur du bureau philippin de l’énergie, encouragé par la réaction indonésienne a annoncé que l’embargo imposé en 2014 sur les explorations philippines du récif de Reed serait levé en décembre.

A cette occasion, défiant les revendications chinoises, plus de deux douzaines de concessions d’exploration d’hydrocarbures et de charbon seront mises sur le marché.

Notes :

[1Le 10 août dernier, l’USS John McCain est entré dans les 12 nautiques autour du récif des Mischief situé à 600 nautiques au sud-est de Hainan et à 170 nautiques à l’ouest de l’île philippine de Palawan. Depuis l’investiture de D. Trump c’est la troisième fois que la marine américaine contredit ainsi les affirmations chinoises de souveraineté par des missions baptisées « Freedom of Navigation Operation – FONOP » Les deux précédentes missions de ce type avaient eu lieu en mai, également près du récif des Mischief et juillet dans les Paracel.

Notons que la mission du 2 juillet dernier du destroyer Stephen près de l’îlot Triton dans les Paracel ne contestait pas des eaux territoriales générées par un élargissement artificiel de l’île comme dans les Spratly. En revanche il récusait deux affirmations de souveraineté chinoises : 1) l‘appartenance de l’îlot Triton lui-même à la Chine et 2) la ligne en 9 traits de Pékin. En infraction avec la convention de Montego Bay, ces deux revendications empiètent sur la ZEE vietnamienne. L’îlot Triton et la ligne de base chinoise se trouvent en effet à 133 nautiques et à 120 nautiques des cotes du Vietnam, soit respectivement à 67 et 80 nautiques à l’intérieur de ZEE vietnamienne.

[2Les activités d’exploration de ONGC Videsh.ltd (OVL) ont commencé en 1988 avec l’acquisition des droits sur le Block 6.1 où elle détient 50% des droits, puis en 2006 sur les Bocks 127 et 128, dont seul le 2e s’avéra profitable. Après l’exigence chinoise que les droits fassent l’objet d’un appel d’offre, en riposte Hanoi accorda une première extension des droits à OVL et un augmentation des droits d’OVL à 50% ce qui entraîna une mise en garde de Pékin à la société indienne. OVL possède également 40% des parts dans le Block 102/10 et 50% dans le 106/10 tous deux situés hors des zones réclamées par la Chine.

 

 

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