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›› Société

Regards sur l’islamophobie des internautes chinois

Les internautes chinois ont engagé un virulent débat en ligne accusant le pouvoir de trop bien traiter sa minorité musulmane. Au cœur de la controverse, la nourriture Halal et, cause initiale de l’effervescence virale du net, le faible nombre de restaurants non Halal dans les universités du Ningxia.


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La 14 septembre dernier un long article du Global Times signé Liu Xin faisait état d’une controverse publique autour des pratiques sociétales et religieuses des Musulmans Hui de la province de Ningxia dont ils constituent 36% de la population.

En cause, entre autres : l’extension des pratiques « Halal » qui conduisit certains commentaires du net à qualifier la province de « Ningxiastan » en référence aux États d’Asie Centrale et d’Asie du sud à forte présence musulmane où le suffixe « stan » d’origine perse désigne « un lieu ».

Après que d’autres commentaires regrettèrent que l’Université du Ningxia manquait de réfectoires « non Halal », l’affaire se dilata en une dispute nationale où les internautes se lamentèrent que les Musulmans bénéficient d’un traitement privilégié par rapport aux autres étudiants. Toujours sur le qui-vive et soucieuse d’éviter l’explosion sociale des polémiques, l’administration locale s’en est mêlée, peut-être à contre temps.

Alors qu’au Ningxia même où la proportion de femmes portant un voile est importante, les réactions anti-Halal furent plus mesurées, « ne pas manger du porc est un petit sacrifice s’il s’agit de maintenir la paix sociale » écrivait un étudiant, le gouvernement de la province a pris des mesures pour freiner la contagion du Halal étendu par certains hommes d’affaires, pour d’évidentes raisons commerciales, à l’eau et au riz.

La réactivité suppressive du pouvoir.

La mosquée de Nanguan à Yinchuan est une des attractions touristiques de la ville et un des symboles de la tolérance religieuse du pouvoir politique chinois. Reconstruite en 1981, elle couvre plus de 2000 m2 et permet d’accueillir 1300 fidèles. Mais au printemps 2017, l’administration locale, inquiète des réactions des internautes, a décidé de freiner le développement de la nourriture halal, utilisée comme un levier publicitaire par certains hommes d’affaires, mais dont certains chercheurs chinois craignent les effets clivant dans la société.


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En mars dernier, dans son rapport à l’ANP, Li Jianhua 63 ans, membre du Comité Central et n°1 de la province depuis 2013, écrivait que la Commission des Affaires ethniques jugeait que « la contagion Halal devait être freinée par des mesures appropriées pour éviter des tensions entre les communautés ».

Deux mois plus tard, la même Commission annonçait qu’elle surveillait les conversations sur le net et avait entrepris une campagne idéologique destinée à promouvoir les « valeurs socialistes » contre les tendances à « l’arabisation » attisées par des discours théologiques venant du Moyen Orient, tandis que les commerçants du Ningxia furent mis en demeure de retirer leurs enseignes en langue arabe.

Lors de l’Exposition annuelle sino-arabe de Yinchuan du 6 au 9 septembre (voir la note de contexte), le bureau de la propagande du parti demanda aux médias locaux d’éviter de focaliser sur les signes culturels musulmans tels que les vêtements, le voile, l’architecture et de rester discrets sur le rapprochement politique sino-arabe. La prudence des autorités était motivée par des commentaires agressifs du net qui, en juillet, avait déjà ciblé à Shanghai la société Meituan de livraison de repas à domicile ayant fait une publicité autour des repas Halal.

Après que Meituan ait indiqué que ses coursiers auraient désormais 2 boîtes de livraison séparées sur leurs vélos, l’une pour le Halal, l’autre pour les « repas normaux », 50 000 commentaires stigmatisèrent la discrimination des Han et des Bouddhistes : « je n’aime pas le mouton. Les livreurs auront-ils une boîte spéciale pour moi ? » ; ou encore : « séparer les livraisons pour les Musulmans est immoral » ; un autre : « on viole le principe d’harmonie ». A propos du Halal à Yinchuan même : « supprimez les études religieuses avant 18 ans, construisez des édifices religieux au style chinois ; la Chine d’abord, la religion après ».

Plus largement, la controverse témoigne des craintes latentes des Han à l’égard les Musulmans. Une histoire postée par une femme d’affaire sur la montée de l’Islamisation a été partagée par 40 000 internautes et suscité des commentaires mettant en garde les femmes Han contre l’influence croissante de la culture musulmane. En septembre 2016, le journaliste chinois Mu Chunshan faisait le point sur le sujet des Musulmans ciblés par les internautes dans « The Diplomat ».

Internet, exutoire des angoisses identitaires.

Strictement contrôlée depuis les origines du régime par la censure du parti, l’expression officielle a toujours rigoureusement tenu à distance les polémiques ethniques et la stigmatisation d’un groupe particulier. Logiquement articulées au principe cardinal de maintien de la stabilité sociale et de l’harmonie, les contributions de la propagande ont sans cesse été axées sur la présentation vertueuse des originalités culturelles des ethnies, souvent utilisées à des fins touristiques ou politiques.

Se référant au chant en l’honneur des « 56 nationalités 民族 » assimilées à « 56 fleurs », dont la phrase finale est « aimer notre Chine – 爱 我们的中国 - », l’auteur rappelle que l’arrière pensée du Parti est de tenir à distance toute manifestation particulariste ou dissidente de groupes tels que les Hui ou les Ouïghours musulmans à forte personnalité culturelle.

La libération de l’expression privée par le biais des réseaux sociaux a mis à jour des sentiments moins nobles s’épanchant avec d’autant moins de retenue qu’ils furent longtemps brimés. Sur la toile et Weibo, les exemples sont nombreux indiquant une montée de l’hostilité à l’égard des Musulmans désignés par le vocable devenu péjoratif de « Verts ».

Chaque fois qu’un attentat est commis en Occident, les réseaux se déchaînent pour stigmatiser la responsabilité des « Verts ». L’attaque suicide contre l’ambassade de Chine au Kirghizstan, le 30 août 2016, à quoi s’ajoute (note de l’éditeur) l’assassinat au Baloutchistan de deux jeunes chinois en juin dernier, après la mort de trois dirigeants de China Railway à Bamako en novembre 2015, ont brutalement rappelé aux Chinois la possibilité d’une menace terroriste directe.

Le miroir déformé de la situation internationale.

La chaîne Al Jazeera du Qatar, déjà sanctionnée par le pouvoir politique en 2012 qui l’obligea à fermer son bureau de Pékin après avoir accusé journaliste américaine Melissa Chan d’origine chinoise de ne focaliser que sur des informations négatives, est aujourd’hui la cible de l’islamophobie des internautes.


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Alors que la Chine est elle-même confrontée au Xinjiang à des attentats commis au nom de l’Islam, les attaques frappant les pays occidentaux deviennent un facteur aggravant l’image négative des Musulmans en Chine. Ils inversent même la perception dans l’opinion du conflit palestinien. Alors que Mao et Deng répétaient aux Chinois de soutenir les Arabes et la cause palestinienne, aujourd’hui, les internautes sont, dans leur très grande majorité, devenus des partisans d’Israël. Certains appellent même de leurs vœux une attaque militaire de Tel Aviv contre les pays arabes.

A Pékin, le Directeur en Chine de la chaîne Al Jazeera subit régulièrement des agressions verbales hostiles sur son compte Weibo : « fais tes valises et retourne au Moyen Orient » ; parfois les commentaires sont extrêmement violents « Nous espérons qu’Israël vous tuera tous ».

La crise des réfugiés a également contribué à cette tendance islamophobe débridée. Alors que les Chinois tirent gloire de leur image de travailleurs infatigables, beaucoup d’internautes méprisent les migrants du Moyen Orient qu’ils voient comme des tricheurs et des fainéants ayant rejoint l’Europe en fraude. Considérant que nombre d’entre eux sont à la solde de l’Etat Islamique, ils les voient comme un problème de sécurité pour la planète.

Pire encore, la politique d’immigration et d’accueil de l’UE, tout particulièrement celle d’Angela Merkel est devenue la risée des réseaux sociaux présentant l’Europe comme un futur « Europestan ». Quand certains responsables occidentaux avancèrent l’idée que la Chine pourrait elle aussi accepter des migrants, certains, ayant une arrière pensée de compétition avec l’Ouest, suggérèrent même que les fugitifs devaient rester en Europe pour y propager des catastrophes.

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Les Hans de la « toile » fustigent la tolérance religieuse.

Les prières de rue à Shanghai à l’occasion de la fin du Ramadan en juin 2016, près de la mosquée de la rue Changde avaient soulevé les commentaires inquiets et agressifs des internautes. Construite en 1922 et rénovée en 1935, à Xikang Lu, puis déplacée en 1994 sur Changde grâce à une souscription publique, l’édifice ne peut accueillir que 200 fidèles. Fermée durant la révolution culturelle, elle fut autorisée à reprendre ses activités en 1979.


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Enfin, le dernier argument de l’auteur expliquant la montée des sentiments antimusulmans des internautes chinois, rejoint les critiques faites en France contre le laxisme des autorités ayant laissé se propager sans réagir l’entrisme ostentatoire des pratiques religieuses dans la sphère publique.

En Chine dit Mu Chunshan, la vindicte de l’opinion est le contrecoup du parti-pris de tolérance religieuse du régime qui accepte les manifestations ostensibles de l’Islam dès lors que les fidèles ne sont pas considérés comme une menace politique pour la prévalence et la pérennité du Parti.

La profusion des mosquées construites non seulement dans l’ouest, mais également dans la région de Shenzhen, la contagion des écoles coraniques, l’apprentissage de l’arabe à l’école par les Hui et les Ouïghour, les panneaux routiers en arabe, la mode du hijab et même des burqas noires chez les femmes musulmanes Hui ou Ouïghour, sont autant de signes visibles qui inquiètent les Han.

En 2016, lors du ramadan, la municipalité de Shanghai avait bloqué une des plus grandes artères de la ville pour autoriser une prière publique face à la Mecque. Les photos de la scène avaient touché un point sensible du nationalisme chinois et soulevé la crainte que « comme l’Europe », la Chine finisse par « tomber aux mains de l’Islam ».

En dépit de leur très forte prévalence démographique (92%) qui les protège d’une telle évolution, certains Han, souvent parmi les plus jeunes, jugent excessive la tolérance politique des pratiques de l’Islam, les plus radicaux sur le net allant même jusqu’à la comparer aux abandons occidentaux face à la montée du nazisme avant la 2e guerre mondiale.

Jamais exprimés sur les médias officiels ces sentiments à la fois confus, xénophobes et agressifs se déchaînent sur le net.

Les tensions sont avivées par les exigences des plus radicaux des fidèles musulmans qui se plaignent de l’odeur de porc dans leur environnement ou de la propreté douteuse des camions transportant la nourriture Halal qu’ils arrêtent pour les inspecter. Incidents locaux et isolés mais qui, par le truchement de l’ubiquité instantanée d’Internet, prennent rapidement une ampleur nationale.

Les réflexions à courte vue et les amalgames font le reste. Quand en septembre 2016, les internautes eurent connaissance de l’épouvantable tragédie de la misère et de la folie dans un village reculé du Gansu de Yang Gailen, une jeune femme de 28 ans découverte morte sur le pas de sa porte en compagnie de ses enfants qu’elle avait tués à la hache, la toile entra en effervescence pour blâmer la construction des mosquées privant les pauvres de l’aide que l’État devrait leur apporter.

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Le pouvoir ne s’exprime pas directement sur ces questions, autrement que par des mesures politiques conservatoires réactives destinées à préserver la stabilité sociale. Refusant d’installer un débat maîtrisé sur le sujet, unique solution susceptible d’apaiser les rancoeurs et les angoisses, il laisse quelques rares intellectuels s’emparer du sujet. Leurs réactions divergent. Pour Li Xiangping professeur d’études religieuses à l’Université Normale de Shanghai les effervescences du net autour de la question du Halal ont tort de lier l’Islam au terrorisme.

Xi Wuyi responsables des études marxistes à l’Académie des Sciences Sociales, reconnaît que légiférer sur le Halal pourrait être contreproductif et contribuer par réaction à une extension de la pratique, sans compter dit-elle « qu’une loi violerait le principe de la séparation entre la religion et l’État ».

En même temps, estimant que la diffusion des habitudes Halal pourrait être le symptôme d’une politisation des Hui, elle met en garde contre l’intrusion des idées religieuses extrémistes dans la vie courante par le biais de « coutumes rigoristes » comme le Halal. C’est la raison pour laquelle, jugeant que « l’obsession de pureté » contenue dans la pratique du Halal, porte en elle un ferment de radicalité, elle suggère de mieux contrôler son usage.

Lire aussi notre article : Contrôle des religions. Islam en Chine et troubles au Xinjiang.

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NOTE de CONTEXTE.

Affiche de la foire sino-arabe d’Yinchuan du 6 au 9 septembre 2017. L’événement annuel qui fait pendant à l’exposition Chine – Asean de Nanning et aux rencontres Chine Afrique, contribue au rayonnement de la Chine et à la recherche de marchés pour ses entreprises. Cette année cependant, inquiet des réactions des internautes, le département de la propagande a demandé aux médias de réduire leur couverture sur le rapprochement sino-arabe et sur les particularités culturelles arabes de l’architecture et de l’habillement.


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La première foire commerciale Sino - Arabe fut organisée le 26 septembre 2010 à Yinchuan, capitale du Ningxia. La province qui compte plus 10% des 20 millions de musulmans chinois soit 36% de la population locale, abrite une école de formation des Imams, éduqués par le Parti aux subtilités dialectique des relations entre la politique et la religion.

La dernière exposition sino-arabe en date tenue du 6 au 8 septembre 2017 a rassemblé 57 pays et 1400 exposants en majorité chinois cherchant des débouchés au Moyen Orient et quelques étrangers. Etaient également présents une vingtaine d’officiels d’Oman, du Koweit, du Soudan, du Liban et d’Egypte dont le ministre du commerce Tareq Qabil, représentant le président Al Sisi qui s’était excusé. Au cours de l’exposition, 2,6 Mds de $ d’investissements industriels chinois ont été signés.

Des États arabes, la Chine importe surtout du pétrole. Elle y exporte de la main d’œuvre, des armements (dont des missiles et des drones à l’Arabie Saoudite) et des produits de consommation courante y compris vers les pays les pauvres. Surtout, elle est une source d’investissements vers les États en mal de cash comme l’Egypte et le maître d’œuvre de projet d’infrastructures dans un contexte général où le volume des échanges Chine – pays arabes a atteint 250 Mds de $, en hausse de 600% en 10 ans.

En avril 2015, le Qatar a ouvert la première banque de compensation des transactions en monnaie chinoise. Les compagnies chinoises construisent le métro de Téhéran, 2 ports en eau profonde en Egypte et une ligne à grande vitesse entre Médine et La Mecque. Les entrepreneurs chinois gèrent une zone économique spéciale le long du canal de Suez et le 15 juin dernier, Pékin et Le Caire ont signé pour 10 Mds de $ de nouveaux projets chinois en Egypte.

Mais, en volume, le cœur des relations reste les importations de pétrole par la Chine, véritable vulnérabilité stratégique, puisque, même si Pékin diversifie ses sources en Russie et en Angola, sur les 400 millions de tonnes importées annuellement (en hausse de près de 100% depuis 2011), 50% viennent toujours des pays du golfe, principalement d’Arabie saoudite (16%), d’Oman (10%), d’Irak (9%) et d’Iran (9%).

Tenant compte de cette dépendance persistance, en janvier 2016, une note d’orientation du gouvernement chinois sur sa politique arabe affichait l’intention d’approfondir les relations et d’augmenter la coopération militaire, y compris dans les domaines des armements, des technologies de défense, de la lutte contre le terrorisme et des échanges de renseignements.

Elle mentionnait également l’augmentation des opérations navales chinoises contre la piraterie dans le golfe d’Aden, principale raison de la création de la base de Djibouti.

Lire notre article : Les drones chinois 彩虹 en Arabie Saoudite.

 

 

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