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›› Chronique

Le « Monstre céleste constructeur d’îlots »

Le « Monstre céleste » sorti début novembre des chantiers navals de Qidong au nord de Shanghai a été baptisé « constructeur d’îlots miracle 造 岛神器 » par les ingénieurs qui l’on imaginé et construit. Fiers de leur réalisation, ils en font une publicité qui soulève l’inquiétude des voisins.


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Le 4 novembre le China Daily publiait un article étonnant accompagné d’une navigation sur 9 pages de photos spectaculaires présentant un nouveau vaisseau de 140 m long et jaugeant 17 000 tonnes, baptisé Tian Kun 天 鲲 (Monstre céleste) évoluant pour des essais dans le site du chantier naval de Qidong dans le Jiangsu, situé sur la rive nord de l’embouchure du Jiangzi.

Ceux qui avaient espéré que Pékin ralentirait ses constructions autour des îlots en mer de Chine du sud en seront pour leurs frais : l’article publié en anglais sonne comme une provocation. Intitulé « La Nation lance un nouveau “constructeur d’Îles“ », l’article présente ce qui est en réalité un engin automatisé, hybride entre une drague géante et un puissante bétonneuse navale.

Imaginé et construit par l’institut d’architecture navale de Shanghaï qui désigne fièrement l’équipement comme « un constructeur d’îles “magique“- 岛 造 神器 - », le Tian Kun, peut draguer 6000 m3 de sable en une heure jusqu’à une profondeur de 35 mètres, soit l’équivalent de 3 piscines standard, disent les auteurs. Equipé de 4 sortes de têtes de dragage, capable de « traiter » à la fois des fonds sablonneux, argileux, des coraux ou des rochers, il peut ensuite les évacuer en mer jusqu’à une distance de 15 km par une conduite - elle aussi « géante » - « où ils seront réutilisés pour construire une nouvelle île. »

S’il est mis en œuvre en mer de Chine du sud, le système augmentera notablement la capacité chinoise d’élargissement des îlots. Mais la manœuvre ne manquera pas d’indisposer les riverains tandis que le battage des techniciens autour de leur engin et de ses capacités à draguer n’importe quel fond, y compris les récifs coralliens, touche un point sensible du droit de la mer au nom duquel le Cour d’arbitrage de Laye avait, le 12 juillet 2016, condamné la Chine, accusée d’avoir « infligé des dommages irréversibles à l’écosystème des récifs coralliens et détruit de façon permanente les preuves de l’état naturel des structures en question. »

Lire notre article : Arbitrage de la Cour de La Haye. Tensions et perspectives d’apaisement.

Inquiétude des voisins.

Contredisant l’article, Li Jie, analyste des questions militaires, tentait de calmer les inquiétudes exprimées depuis une semaine dans toute la région, en expliquant que la Chine respecterait le code de conduite et n’utiliserait pas le nouvel équipement pour de nouveaux élargissements.

Mais, à Singapour Collin Koh, chercheur à l’Institut de Défense et d’études stratégiques de Singapour, explique qu’en dépit des bonnes intentions affichées – dont certaines avancent l’idée que le navire pourrait être utilisé pour relever le niveau d’îlots et de zones côtières menacés par la montée des eaux du réchauffement climatique –, le lancement du Tian Kun soulèvera des spéculations inquiètes et probablement des ripostes tant que son emploi ne serait pas clairement établi.

Il est vrai que le passé récent ne plaide pas pour une totale confiance dans les déclarations d’apaisement chinoises, d’autant que les rodomontades des ingénieurs navals, fiers de leur exploit technique, mais pas très conscients de leur effet irritant, jettent de l’huile sur le feu.

Elargissement et militarisation des îlots.

La piste d’aviation de Fiery Cross dans les Spratly. Longue de 3000 m, elle peut accueillir tous les avions de combat et gros porteurs de l’armée de l’air chinoise en service. L’îlot abrite également une garnison militaire. En 2016 l’APL y a installé des armes anti-aériennes, missiles et canons.


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Remontant au mois d’août dernier, une controverse avait opposé le ministre des Affaires étrangères Wang Yi au Centre de recherches américain Asia Maritime Transparency Initiative (AMTI) hébergé par le Center for Strategic and International Studies, cercle de réflexion et d’influence américain basé à Washington créé en 1964 par un courant de pensée conservateur. Alors que le MAE chinois assurait que les élargissements avaient cessé depuis 2015, le 9 août, le AMTI produisait des photos prouvant le contraire.

On y voyait la construction d’un nouveau port de 10 hectares sur « l’îlot des arbres – Tree Island – 赵 述 岛 – zhaoshu dao », situé au nord de l’archipel des Paracel, à 162 nautiques au sud-est de Hainan. D’une surface totale de 22 hectares, l’îlot que les Vietnamiens appellent Dao Cay, est également réclamé par Hanoi et par Taïwan. Le génie maritime chinois y a installé un héliport, des éoliennes et des panneaux solaires. Ces équipements complètent la mise en place de radars sur au moins 6 îlots de l’archipel.

L’îlot Woody (Yongxing Dao 永兴岛), situé immédiatement au sud de l’îlot des arbres est le territoire de la mer de Chine du sud ou la présence chinoise est la plus aboutie.

Vaste de 2,6 km2, il a été incorporé en 2012 à la province de Hainan avec le statut de sous préfecture, sous le nom de Sansha Shi - 三沙市-, dont Pékin clame qu’elle contrôle administrativement les Paracel, les Spratly, l’atoll coralien submergé de Macclesfield, à l’est des Paracel et le récif de Scarborough 黄岩岛 également réclamé par Taïwan et les Philippines [1].

Abritant une garnison militaire de 1400 hommes, doté d’installations portuaires, l’îlot Woody peut accueillir des navires jaugeant 5000 tonnes. Sa piste de 2700 m achevée en 1990 permet un trafic régulier vers le Continent par des appareils bimoteurs Y-7 à hélices, dérivés de l’Antonov 24 russe. Si nécessaire la piste pourrait accueillir tous les appareils de combat chinois en service depuis le J-10 au Sukhoi 30 en passant par le J-11.

Depuis 2016, l’Asia Asia Maritime Transparency Initiative a signalé la présence d’équipements militaires. En février 2016, il faisait état de l’installation d’une batterie de missiles sol-air HQ-9 ; 5 mois plus tard, il annonçait le déploiement de chasseurs J-11 dont la présence permanente n’a cependant pas été confirmée.

Ailleurs, dans les Spratly, 800 nautiques plus au sud, Pékin a multiplié les installations militaires ou duales sur 7 îlots – les 3 plus grands des Mischief (美济礁 - Meiji jiao - à 120 nautiques de Palawan), Subi (渚碧礁 - Zhubi jiao -) et Fiery Cross (永暑岛 – Yongshu Dao -) sont équipés de pistes d’atterrissage, de hangars capables d’abriter des chasseurs de combat et dotés de ports en eau profonde terminés comme à Fiery Cross ou en construction.

Les 4 autres groupes d’îlots plus petits - Gaven (Nanxun jiao 南薰礁), Hugues (Dongmen Jiao 东门礁), Johnson (Chigua Jiao 赤 瓜 礁) et Cuarteron (Huayang dao 华阳岛), récifs submergés à marée haute sont équipés d’héliports et de radars.

Accusée de militariser les îlots en contradiction avec les principes du « code de conduite » en cours de négociation entre la Chine et l’ASEAN, Pékin objecte que les installations sont défensives et qu’elles visent à protéger des emprises territoriales chinoises.

Mais la nervosité de tous les voisins face aux empiètements territoriaux chinois sur des zones contestées n’est pas seulement alimentée par le développement des installations militaires. Elle se nourrit surtout de l’intention chinoise d’annexer toute la mer de Chine du sud.

Desserrer « l’encerclement. »

Carte des bases militaires américaines dans le Pacifique occidental autour de la Chine. Ces déploiements qui s’ajoutent aux barrières d’îlots fermant la mer de Chine de l’Est tandis qu’au sud, les débouchés de la marine chinoise se heurtent aux archipels philippin et indonésien, naît un sentiment d’encerclement expliquant les efforts chinois pour contrôler et militariser le plus d’îlots possibles. Créant l’inquiétude des voisins et l’augmentation des budgets de dépense, le but ultime de Pékin est d’exercer sa souveraineté sur toute la mer de Chine du sud.


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L’objectif stratégique de Pékin est triple. Il vise d’abord à contrôler le premier espace de manœuvre de ses sous-marins stratégiques basés à Haïnan ; ensuite à maîtriser des points d’appui maritimes constitués par les îlots pouvant être utilisés en cas de conflit contre la Chine par les États-Unis et ses alliés de la zone.

Plus largement, les réclamations chinoises en mer de Chine du sud et de l’Est sont une réaction au « complexe » d’encerclement. Ce dernier est géographiquement matérialisé par la succession des archipels et îlots qui, du Japon au nord, jusqu’à l’Indonésie au sud, en passant par Taïwan, les Philippines et la Malaisie ferme l’accès de la marine chinoise au Pacifique. Que ces verrous soient en partie contrôlés par les États-Unis et leurs alliés historiques ou de circonstance, Tokyo, Séoul, Hanoi, Manille et Djkarta fonde l’hostilité de Pékin estimant que Washington est un intrus dans la région.

Il reste que l’obstination chinoise dont la dernière provocation du « Monstre céleste » aux capacités de dragage inédites est un exemple, produit des réactions adverses. Après l’information sur les « centrales nucléaires flottantes », la révélation de la prochaine mise en service d’un navire « constructeur d’Îlots » provoque mécaniquement l’inquiétude des voisins et, éventuellement, leur alignement opportuniste sur Washington et Tokyo. Lire à ce sujet : Centrales nucléaires en mer de Chine. Pékin s’installe, les voisins s’inquiètent.

Notes :

[1Le 12 juillet 2016, l’arbitrage de la Cour de La Haye n’a pas statué sur la souveraineté historique du récif entre Manille et Pékin, au motif que le récif émergé à marée haute génère des eaux territoriales et que, de ce fait, il ne peut être considéré comme partie de la ZEE des Philippines.

Le jugement qui a par ailleurs condamné les extensions territoriales artificielles chinoises et la destruction des récifs coralliens dans les Spratly et réfuté la légalité de la « ligne en 9 traits » de Pékin, a néanmoins considéré que la convention de Montego Bay n’avait pas annulé les droits de pêche traditionnels des Chinois autour des Scarborough. En même temps il a dénoncé le caractère illégal des actions des garde-côtes chinois qui tentaient d’exclure les pêcheurs philippins de la zone.

 

 

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