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›› Politique intérieure

A Hong-Kong, théâtre des luttes de clans, Pékin réduit la liberté d’expression


Début mai, manifestation devant le siège du Ming Pao pour protester contre le limogeage le 20 avril du directeur adjoint du journal sanctionné pour avoir écrit un article sur les révélations des « Panama papers »

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Hong-Kong est depuis 1997 une Région Administrative Spéciale, objet de l’expérience inédite « Un pays deux systèmes » par laquelle Pékin avait accepté un cloisonnement de fait entre le Continent et l’ancienne colonie britannique, marqué par les contrastes entre les niveaux de développement et ceux de la philosophie politique démocratique entérinée à contre cœur par le Parti lors de la rétrocession.

Progressivement, la liberté d’expression autorisée dans la R.A.S a non seulement favorisé la contestation mais également l’expression ouverte des luttes de clans et des oppositions internes au sérail exprimées par des revues critiques et un incessant flot de rumeurs et de provocations parfois difficilement vérifiables dont certaines sont de qualité académique douteuse.

Tenue « rênes courtes » par Pékin, l’ancienne colonie britannique s’affirme aussi, de plus en plus, comme le lieu de la résistance nationaliste et idéologique du Parti aux critiques internes et aux influences politiques extérieures considérées par la direction du régime comme une menace pour la pérennité de son magistère.

Les contrefeux aux ingérences extérieures et aux critiques internes s’expriment de plusieurs manières. Rebuffades publiques et officielles aux intrusions étrangères, harcèlement contre les médias et les journalistes trop critiques ou trop irrévérencieux et manœuvres occultes développées dans l’ombre. La force des ripostes est d’autant plus vigoureuse que les critiques attaquent la tête du régime.

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Rebuffades contre les ingérences occidentales.

Le 1er mai, le porte-avions nucléaire John Stennis, photographié ici à Singapour n’a pas été admis à faire escale à Hong-Kong. En revanche l’autorisation a été accordée à l’USS Blue Ridge, navire amiral de la 7e flotte.

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Récemment, les rebuffades à propos de Hong Kong ont émaillé les relations de la Chine avec les États-Unis et, à l’occasion, avec Londres dans un contexte où Pékin soupçonne l’intrusion dans la situation de la R.A.S d’ONG des droits financés par les États-Unis en appui du mouvement « Occupy Central ».

Le Bureau Politique est aussi sérieusement agacé par les ingérences de l’US Navy en mer de Chine du sud. En décembre 2014 Pékin avait, en contradiction avec les accords de rétrocession et au motif justifié qu’elle était « une interférence inappropriée dans les affaires intérieures chinoises », refusé l’entrée à Hong Kong d’une délégation de députés britanniques chargés d’une mission d’enquête sur le respect de la Loi fondamentale du territoire et l’application du schéma « un pays deux systèmes ».

Le 28 avril dernier, Pékin a refusé d’accorder de droit d’escale pourtant planifiée au porte-avions John C. Stennis et à sa flottille d’accompagnement après que le Secrétaire d’État à la défense Carter en visite sur le bâtiment qui croisait en mer de Chine eut critiqué les revendications territoriales « excessives » de la Chine.

Quelques titres alarmistes de la presse américaine spéculent sur une escalade des tensions. En réalité, sans être une routine, ce n’est pas la première fois que la marine américaine essuie un refus. Le dernier en date remonte à 2014 quand le destroyer lance missiles USS Halsey avait été tenu à longueur de gaffe. En 2007, le porte-avions Kitty Hawk accompagné de ses 2 dragueurs de mines, et 5 ans plus tôt le destroyer lance missiles Curtis Wilbur avaient subi le même sort.

Et, preuve que les tensions restent mesurées, la marine chinoise a, en même temps qu’elle a refusé d’accueillir le porte-avions, autorisé l’escale dans la R.A.S du navire amphibie Blue Ridge, bâtiment de commandement de la 7e flotte. Un autre indice qu’en arrière pensée subsiste une marge de compromis est qu’à la date du 6 mai, les États-Unis et la Chine confirmaient la participation de la marine chinoise à l’exercice RIMPAC.

Lire notre article Entre raison, émotions et rivalités stratégiques, la marine chinoise participe à RIMPAC

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Lieu de frictions récurrentes entre les espoirs de liberté nourris par les militants démocrates et le souci du Bureau Politique d’en limiter les exigences d’ici 2047, année du retour plein et entier de la R.A.S dans le giron de la constitution nationale chinoise, Hong Kong est aussi depuis 1997 le théâtre où s’expriment ouvertement les rivalités entre les clans rivaux du Continent.

Hong-Kong, reflet des luttes de clans du Continent.

Yu Jie, réfugié aux États-Unis a publié plusieurs livres critiques sur les dirigeants chinois, dont Wen Jia Bao, le grand acteur 温家宝 影 帝 et 習近平, 中國 教父, Xi Jinping, le parrain chinois.

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Pour l’heure, les principales critiques adressées à l’actuel n°1 focalisent leurs reproches contre la tendance autocratique de Xi Jinping de concentrer tous les leviers politiques entre ses mains et de tourner le dos au précepte de gouvernance collégiale énoncé par Deng Xiaoping.

En réalité, la confiscation des pouvoirs par un homme ou un clan est une constante du régime. Soit qu’elle s’exprime ouvertement comme du temps de Mao, soit qu’elle s’exerce depuis une position excentrée derrière le rideau des anciens retraités ou à partir de la Commissions Militaire Centrale. Deng Xiaoping avait ainsi, presque jusqu’à sa mort en 1997, beaucoup influencé Jiang Zemin qui lui devait sa promotion à la tête du Parti. Ce dernier, resté à la tête de la CMC entre 2002 et 2004, s’était également ingéré dans les affaires publiques pendant tout le mandat de Hu Jintao.

Aujourd’hui encore il est probable que les critiques adressées à Xi Jinping expriment une rivalité du clan Jiang Zemin encore vivace par le truchement de Zeng Qinghong, ancien vice-président de 2003 à 2008, principal artisan du pouvoir de Jiang Zemin à la tête de la Chine de 1989 à 2002. Son influence dans la constitution des bureaux politiques de 2002, 2007 et même 2012 fut importante. Par ce canal, La résistance politique aux réformes reste encore très vive au point que le 4 mars 2016 une lettre ouverte réclamant la démission de Xi Jinping a brièvement été publiée par piratage du site du journal Wu Jie 无 界 -en Anglais « Watching News ».

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Durcissement et reprise en main politique.

Les 5 journalistes de Hong Kong enlevés par le gouvernement chinois à la fin 2015. En médaillon, à gauche, dans le sens des aiguilles d’une montre Gui Minhai, Lam Wing-kee, Lui Por et Cheung Chi-ping. A droite Lee Po. 4 d’entres eux sont réapparus sur CCTV pour faire acte de contrition. Tous les 5 étaient impliqués par la publication d’informations intimes sur le couple présidentiel et les élites chinoises par le biais de la maison d’édition Mighty Current.

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Mais dans la R.A.S les choses sont en train de changer et l’immunité des publications critiques s’étiole sous les menaces de l’appareil décidé à mettre fin aux libertés d’expression jugées d’autant plus menaçantes que la transition socio-économique dans laquelle le régime s’est embarqué est acrobatique.

Alors que depuis 2013, la violente lutte contre la corruption a notablement affaibli les résistances du clan rival et de ses parrains, simultanément [1], l’offensive de Xi Jinping s’est tournée vers les libraires de Hong Kong lieux où s’exprimaient dans des livres interdits en Chine les rivalités internes au sérail souvent par le truchement d’intenses critiques du système assorties de pronostics catastrophiques.

Ainsi, « 2016 : l’effondrement du Parti Communiste chinois – 2016 中共 崩溃 - », écrit en chinois sous le pseudo 东方亮 liang (Lumière de l’Est) était l’un des livres les plus en vogue à la librairie de Causeway Bay avant que son patron Gui Minhai et 5 de ses employés se soient volatilisés, pour réapparaitre quelques mois plus tard dans une séance d’autocritique à la télévision centrale.

Une dérive « People » que le Parti supporte mal.

Les magazines de la « presse people » à Hong Kong parlent des luttes de pouvoir, des secrets d’alcôve de l’élite, de la préparation du 19e congrès, des relations de Xi Jinping avec l’armée etc., autant se sujets interdits en Chine. »

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Dans la R.A.S le très lucratif commerce des revues et livres censurés mais avidement lus par les membres du Parti qui y cherchent des informations sensibles sur l’évolution des clans et des allégeances, est assez souvent animé par des journalistes en rupture avec l’appareil.

Ainsi furent publiées en 2009 à Hong Kong les mémoires secrètes de Zhao Ziyang, à partir de 30 cassettes enregistrées alors que le successeur de Hu Yaobang limogé en 1989 était en résidence surveillée. L’éditeur était Bao Pu, fils de Bao Tong qui fut le secrétaire particulier de Zhao (la version française de « Prisonner of the State » est parue aux éditions du Seuil éditée par Anne Sastournet en 2011 sous le titre « Zhao Ziyang Mémoires. Un réformateur à la tête de l’État »).

Toutefois, la vérité oblige à dire qu’au fil du temps, probablement pervertie par l’appât du gain qui attise la témérité iconoclaste des éditeurs, la valeur académique des ouvrages sensibles et censurés s’est dégradée.

S’il est vrai qu’il existe toujours des publications utiles pour la connaissance de l’histoire réelle du Parti, pour les relations entre Mao et Zhou Enlai et les arrières pensées de la « révolution culturelle » ou celles de la répression de Tiananmen, proposées par des éditeurs comme Paul Tang propriétaire de « People’s Book Cafe à Causeway, le goût des commérages et des histoires troubles et salaces a assez souvent pris le dessus. [2]

Ainsi a t-on vu fleurir chez Mighty Current une des plus grandes maisons d’édition « people », au cœur de la controverse, des titres qui ont fait fureur et la fortune de Gui Minhai.

Avant de disparaître en octobre 2015 avec ses collaborateurs, il avait mis en vente des ouvrages où il était question de « premiers amants » de Peng Liyuan, la « première dame » et des « six maîtresses de Xi Jinping. » La riposte du Parti a, on l’a vu, mêlé, la morale aux menaces de style mafieux, enlèvements secrets, suivis de contritions publiques télévisées à quoi s’ajoute la prise de contrôle financière des organes de presse les plus critiques.

Intimidations, pressions financières et mafieuses.

Le 26 février 2014, Kevin Lau ancien éditeur de Ming Pao avait été attaqué à l’arme blanche, un mois après avoir été limogé du journal. Deux suspects arrêtés sur le Continent ont été condamnés à 19 ans de prison. Ils n’ont pas révélé le nom des commanditaires. Pour Kevin Lau, l’incident s’inscrit dans une longue liste de pressions exercées sur les médias qui réduisent la liberté d’expression et d’information dans la R.A.S ».

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La stratégie d’intimidation des médias semble s’accélérer depuis 1997 ponctuée de menaces directes, de licenciements et d’agressions contre les journalistes de la presse écrite de la radio critiques du régime. En 1998, Albert Cheng, hommes d’affaires, membre de Legco et commentateur de presse pro-démocratie avait été poignardé. La répression s’est accélérée après le 18e Congrès.

Depuis le tabassage en juin 2013 de Chen Ping éditeur de iSun Affairs en ligne, jusqu’aux séquences larmoyantes de contrition sur CCTV des journalistes de Mighty Current en 2016, en passant par le harcèlement physique récurrent de Jimmy Lai éditeur du tabloïd Apple Daily soumis aux pressions financières des annonceurs [3], l’agression physique au couteau le 26 février 2014 de Kevin Lau éditeur en chef du très respecté Ming Pao [4], le régime fait feu de tous bois pour amener les critiques à résipiscence.

La dernière offensive en date a une fois encore été dirigée contre Ming Pao dont l’éditeur en chef adjoint, Keung Kwok-yuen, n°2 du journal a été limogé le 20 avril après la publication en première page d’un article sur les révélations des « Panama Papers » (lire Les embarras politiques des « Panama Papers »). Suite logique du limogeage de Kevin Lau en janvier 2014, un mois avant l’agression au couteau contre lui, le départ de Keung a initié une nouvelle vague de critiques stigmatisant les attaques de Pékin contre la liberté de presse.

Un communiqué de « Reporters sans frontières » très critique de la méthode, ajoutait que la manoeuvre destinée à soumettre les médias était accompagnée du rachat du South China Morning Post par Alibaba et de la prise de contrôle majoritaire de TVB par Li Ruigang, les deux célèbre magnats des affaires bien connus pour leur proximité avec Pékin. A Hong Kong des centaines de journalistes se sont rassemblés le lundi 2 mai devant le siège du Ming Pao pour protester contre ce que beaucoup voient comme la dernière main au contrôle de la presse objective.

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Lire aussi :
- Hong Kong : Pékin se cabre
- Hong – Kong sous influence
- La justice entre morale et politique. Spéculations sur le retour des luttes de clans

Notes :

[1La première charge de Xi Jinping eut clairement lieu quand Yao Wentian 76 ans éditeur de Moring Press Bell qui préparait la publication de « Xi Jinping, le Parrain chinois » écrit par le dissident Yu Jie réfugié aux États-Unis depuis 2012 a été arrêté à la douane de Shenzhen le 27 octobre 2013 puis condamné à 10 ans de prison pour « trafic de matières illicites », un délit qui remontait à 2010.

Tous les observateurs sérieux y avaient vu un « coup monté ». Mais, signe que la répression n’a, par les temps qui courent, qu’un effet limité, le livre « China’s Godfather Xi Jinping » a été publié en mars 2014 par les Éditions Open Books accessibles par internet.

[2Paul Tang qui met en vente des livres interdits en Chine depuis quelques années, souligne l’intérêt des fonctionnaires du Parti pour ses ouvrages historiques. Mais il a également publié des livres sur la vie secrète et salace des dirigeants. Dans la tourmente qui a récemment frappé ses collègues, il explique sa relative immunité par le fait que ses affaires sont de dimension plus limitée.

[3En 2003, plusieurs groupes immobiliers mirent fin à leur publicité dans le Apple Daily. En 2013 trois des plus grandes banques internationales à Hong Kong (HSBC, Hang Seng, Standard Chartered) en firent autant sous la pression de bureau de liaison de Pékin dans la R.A.S. Ce que les banques nièrent.

[4le Ming Pao (明报) est le plus sérieux et le plus respecté des journaux de Hong Kong véhiculant une tradition libérale mesurée articulée autour de capacités d’investigations équilibrées. Il est publié à Toronto, Vancouver, New-York et San Francisco.


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