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ChemChina se paye SYNGENTA. Objectifs : progrès technologiques et modernisation des campagnes

Un rachat stratégique pour ChemChina et la Chine.

43 Mds de $ (soit 5 fois plus que le budget de la justice français ou près des 2/3 de celui de notre éducation nationale) : c’est la proposition faite le 3 février dernier par le groupe chimique chinois China National Chemical ou Chinachem 中国化工集团公司 pour racheter le suisse Syngenta (28 000 personnes dans le monde, dont plus de 3000 en Suisse) spécialisé dans l’agrochimie, né de la fusion en 2000 des sociétés Astra Zeneca et Novartis, aujourd’hui n°1 mondial de la recherche agricole pour les produits phytosanitaires, les pesticides et les semences.

Les experts de HSBC le rappellent, le rachat annoncé par l’un des groupes publics chinois qui, depuis une dizaine d’années a, à plusieurs reprises, fait parler de lui en Europe [1] constitue la plus grande opération de l’industrie chimique jamais réalisée dans le monde, le plus important accord payé cash en Europe et le plus grand investissement jamais consenti par une société chinoise à l’étranger (l’ancien record était détenu par le géant du pétrole CNOOC qui, en 2012 avait racheté le canadien Nexen pour 15,1 Mds de $).

*

Pour Alain Sépulchre, auteur avec Philippe Lecorre de « L’offensive chinoise en Europe » Fayard 2015, avec ce rachat, Chemchina change de nature et devient une entreprise globale aux dents longues. Aux 5% des parts du marché de l’agrochimie détenus par ChemChina, s’ajouteront en effet les 19% de Syngenta. Mais il y a plus.

Choisie avec « 117 campions nationaux » par le pouvoir chinois dans le secteur sensible de l’agrochimie dont l’importance pour les ressources alimentaires du pays est capitale, le géant (140 000 employés dans le monde, dont 30% hors de Chine, 45 Mds de $ de vente en 2015, mais au moins 25 Mds de dettes – soit 5 fois ses liquidités) est aussi désigné comme un des fers de lance expérimentaux de la réforme des grands groupes chinois, dans le cadre de la modernisation du tissu industriel engagée depuis 2012.

Un choix stratégique, partie du rêve chinois.

Ainsi, pour Pékin où se trouve le siège de Chemchina, l’opération a une importance considérable. Elle s’inscrit à la fois dans la restructuration et la modernisation industrielle (réduction des gaspillages, amélioration de la productivité, meilleure gouvernance) et dans les projets d’ouverture à l’étranger, articulés depuis 2013 autour des nouvelles routes de la soie. Elle procède aussi de la quête chinoise des technologies de pointe de l’agrochimie indispensables à la modernisation de l’agriculture chinoise et à l’amélioration des rendements.

L’ampleur des bénéfices attendus qui, on le voit, ne sont pas seulement commerciaux ou financiers, explique l’insistance du groupe chinois en lice contre l’Américain Monsanto. En juin 2014 et mai 2015 ce dernier avait déjà fait 2 offres d’achat refusées par Syngenta. La dernière s’élevait à 47 Mds de $, mais était seulement composée à 45% de liquidités, complétées à 55% par des échanges d’action.

En novembre 2015, Chemchina s’est mis sur les rangs avec une première proposition de 42 Mds de $, elle aussi refusée. En 2016, la proposition de 43 Mds de $ en liquidités a finalement convaincu le PDG intérimaire excédé par la manœuvre hostile de l’Américain. Elle a aussi séduit les actionnaires du groupe suisse, apparemment plus intéressés par les profits rapides que par le développement à long terme [2]

Un apport décisif pour améliorer la qualité et les rendements.

Le PDG de ChemChina, Ren Jianxin, explique avec raison que Syngenta contribuera à nourrir la Chine en « apportant des solutions pour améliorer les récoltes et en contribuant à modifier les mentalités ». Il est un fait que, résultat entre autres de longues années de cultures intensives, d’irrigation par des eaux polluées, d’abus désordonné de pesticides et d’engrais chimiques, les rendements de l’agriculture chinoise sont faibles, tandis que seulement 10% des exploitations ont une bonne productivité.

Or, au cours des dix dernières années, la situation a évolué selon deux directions imposant à la Chine d’augmenter radicalement la qualité et la productivité de son agriculture : 1) la consommation de viande de porc, de bœuf et de volaille ayant augmenté de 1,7 millions de tonnes par an, la pression sur la production de céréales s’est accrue, tandis que 2) les surplus de céréales et de soja ont tiré les prix vers le bas, réduit les investissements dans le secteur et obligé les groupes agricoles mondiaux à se regrouper, plaçant l’agriculture chinoise en position plus fragile.

Le rachat de Syngenta par la Chine est donc bien plus qu’une opération financière et industrielle classique. Il est aussi au cœur d’une stratégie de développement où la Direction chinoise envisage de renforcer les capacités internes du pays et ses maîtrises technologiques par le truchement d’un engagement extérieur de grande ampleur dont, compte tenu de la demande interne de céréales, l’agrochime constitue un des piliers majeurs. Étant donné l’avancement de la recherche au sein de Syngenta, il faut, après le rachat, s’attendre à ce que la question de l’utilisation des OGM se pose rapidement en Chine.

La direction chinoise complètement investie dans le rachat d’abord financé par la CITIC et des fonds chinois en même temps que par une participation d’HSBC (la structure exacte du capital n’est pas connue) ne voit pas l’événement comme une simple acquisition, mais comme une forte et décisive opportunité de progrès technologique pouvant contribuer à la modernisation de l’agriculture et surtout à la réduction de la dépendance de la Chine aux importations de céréales (entre janvier 2014 et mai 2015, les seules importations de sorgho sont passées de 100 000 tonnes à 1 million de tonnes, entre 2000 et 2015, les importations de soja sont passées de 10 à 80 Mds de tonnes).

La meilleure indication de cet état d’esprit attentif à tirer la meilleure part du niveau de la R&D de Syngenta pour le bénéfice de l’agriculture est l’arrangement de gestion conclu entre les deux parties. Au moins à moyen terme, ChemChina qui a acquis 100% du groupe a accepté de céder 40% de son pouvoir de gestion à Syngenta avec le souci prioritaire de préserver la stratégie. La gouvernance conjointe ainsi décidée donnera aux représentants suisses la capacité de bloquer une décision majeure relative par exemple à la situation géographique du siège de la société à Bâle, à la réduction du budget de R&D ou à des transferts d’actifs.

Notes :

[1En 2005 le groupe avait racheté le fabricant de produits plastic australien Qenos et en 2006, le Français Adisseo (acides animés et nutrition animale). En 2015, il faisait l’acquisition du géant italien du pneu Pirelli pour 7,3 Mds de $ et du fabricant norvégien de Silicone Elkem. Enfin, en janvier 2016, il s’est approprié Krauss Maffei, fabriquant allemand d’engins de chantier et de véhicules militaires pour 1 Md de $. En même temps, le groupe chinois prenait une participation de 12% dans le capital du suisse Mercuria Energy Group (négoce de pétrole et de produits pétroliers).

[2Autant qu’on puisse juger les dessous d’une acquisition par un géant chinois dont la maîtrise technologique et la gestion sont aléatoires, ciblant un groupe international suisse dont le chiffre d’affaires augmente avec une part de marché globale des semences et des produits high-tech de l’agrochimie atteignant 19%, il semble que la Direction de Syngenta a été mise sous pression, non seulement par les offres d’achat de Monsanto ayant sous-évalué la valeur de la société, mais également par la critique des actionnaires reprochant au groupe suisse une attitude de gestion trop prudente, responsable de la faiblesse des dividendes.

Convaincu que le groupe pourrait sortir seul de l’ornière, Mike Mack, le PDG du groupe depuis 7 ans avait rejeté l’offre de l’Américain. Après quoi il avait été obligé de démissionner en octobre 2015. Mais, note le journal « Le Temps », « Ironie de l’histoire, Syngenta a annoncé en février une amélioration de sa marge bénéficiaire qui représente désormais un confortable 20,7%, contre 19,3% en 2014. Syngenta gagne donc beaucoup d’argent et était sur le chemin du redressement de ses affaires. L’impatience de ses propriétaires conduit à la perte de contrôle d’un fleuron de l’industrie chimique bâloise. ».


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