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Corée du Nord. Wang Yi met Washington au pied du mur

Le 8 mars, au cours de la conférence de presse annuelle de la réunion de l’ANP, Wang Yi a, par le jeu habituel de questions réponses, abordé 24 sujets différents. Parmi eux, la question nord-coréenne, marquée par de nouvelles tensions. A cette occasion, le ministre des AE chinois a réussi un rétablissement spectaculaire, inversant par sa rhétorique, l’équation qui, à la suite des provocations nord-coréennes avait mis Pékin en porte à faux.


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Pyongyang a le sens de l’a propos. Au moment où à Pékin s’ouvrent les deux réunions annuelles de la Conférence Consultative du Peuple Chinois et de l’Assemblée Nationale Populaire, si le régime nord-coréen avait voulu à la fois torpiller toute possibilité de reprendre le dialogue à 6, objectif de la Chine depuis 2009, embarrasser le Politburo chinois dans son dialogue avec Washington et accélérer le déploiement de système anti-missiles de théâtre américain dont Pékin ne veut pas, il n’aurait pas procédé différemment.

Mais à y regarder de plus près, on mesure une fois de plus la difficulté de prendre Pékin à contrepied. Partant d’une situation très compromise où son allié de l’époque de la guerre froide ne cesse de mettre la Chine en porte à faux, le ministre des Affaires Wang Yi a, lors de la conférence annuelle de la réunion de l’ANP réussi un rétablissement spectaculaire.

Tirant profit de la menace de sécurité posée par Pyongyang, il a, dans une situation bloquée où montent les tensions et les risques de conflit, posé la Chine en seul médiateur crédible capable de désamorcer la crise.

A cet effet, renvoyant dos à dos Washington et Pyongyang, il a proposé que chacun fasse un geste de conciliation, préalable indispensable à la reprise des négociations du dialogue à 6 interrompu depuis 2009. La Corée du Nord cesserait ses violations des résolutions du Conseil de sécurité, tandis que les États-Unis et la Corée du Sud renonceraient aux vastes exercices militaires sur la péninsule que le régime nord-coréen perçoit comme des provocations inacceptables.

Du même coup, Wang Yi a rejeté les Américains, leurs exercices militaires, leur déploiement du système anti-missiles de théâtre (THAAD) et leur inflexibilité dans le camp des fauteurs de guerre.

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C’est peu dire que la manœuvre met les nébuleuses militaro-industrielles sud-coréenne et américaine en porte à faux et en face d’un choix difficile. Donald Trump, dont l’ADN à l’arrière-plan commercial est dominé par une tendance à monter les enchères, sera t-il en mesure de résister à la mouvance néo-conservatrice qui tient aujourd’hui le haut du pavé sur la question ? Animé par le complexe de la fermeté assimilant la moindre concession à un « Munich asiatique », ce courant de pensée conseille la fermeté sans esprit de recul.

Mais l’histoire des 20 dernières années montre, à l’évidence, que le raidissement assorti de sanctions et conditionnant la reprise des négociations à un démantèlement préalable des installations nucléaires, sans une concession de Washington sur la reconnaissance du régime, était un cul-de-sac. Certains experts américains de la zone pointent même du doigt, avec la Chine, que l’intransigeance opiniâtre de Washington avait été un facteur aggravant. Lire notre article Le nucléaire nord-coréen et l’illusoire solidarité face à Pyongyang. Réflexions sur un cul-de-sac stratégique.

Pyongyang fait monter les enchères.

Le 6 mars la Corée du nord a lancé 4 missiles dont la trajectoire s’est terminée en Mer Jaune dans la ZEE japonaise.


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Depuis le pas de tir de Tongchang-ri sur la presqu’île de Changya Dong à 50 km de la frontière chinoise, Pyongyang a, le 6 mars, lancé 4 missiles – qui n’étaient pas intercontinentaux -, tirés simultanément en direction de la mer du Japon où ils se sont abîmés à 200 nautiques de la préfecture japonaise d’Akita, située 470 km au nord de Tokyo, sur la grande île de Honshu.

Ce tir suivait l’essai balistique du 12 février dernier d’un missile Pukguksong 2 à carburant solide effectué durant la visite de Shinzo Abe à Washington et au lendemain de l’appel de Donald Trump à Xi Jinping. Premier test missile de Pyongyang depuis l’investiture de Donald Trump, le tir venait après une année 2016 où les essais balistiques et nucléaires frappés d’interdiction par des résolutions des NU et passibles de sanctions, se sont succédés à un rythme plus rapide qu’à l’habitude. A cette occasion, le président américain avait réaffirmé à Shinzo Abe sa solidarité sans faille avec Tokyo.

Ce n’est pas la première fois que Pyongyang tire des missiles de portée intermédiaire à l’ouest des côtes du Japon. En août et septembre 2016, deux tirs s’étaient respectivement abîmés à 125 et 155 nautiques de l’archipel.

Le premier avait été effectué à partir d’un sous-marin croisant au large de Sinpo, base navale de la côte Est nord-coréenne et le deuxième était une salve de trois missiles tirés 4 jours seulement avant le 5e test nucléaire de Pyongyang du 9 septembre.

A Tokyo et Séoul, les experts balistiques estiment – et l’hypothèse est crédible à défaut d’être vérifiable - que la répétition des tirs par salves sont des essais de tirs de saturation destinés à contourner les défenses anti-missiles.

Lancements de missiles à partir de sous-marins, essais balistiques, tirs par salves, tests nucléaires, constituent la panoplie des provocations de Pyongyang pour se rappeler aux bons souvenirs de Washington et de ses grands voisins russes, chinois, japonais et sud-coréens.

Le message est toujours le même : affirmer sa capacité de nuisance stratégique pour tenir à distance toute ingérence dans ses affaires intérieures, avec l’espoir qu’un traité de paix signé d’abord avec Washington, puis avec l’ONU, scellerait sa reconnaissance définitive par la communauté internationale et la sécurité du régime.

Ruine apparente des perspectives de négociation.

Le photomontage montre un véhicule de tir du système THAAD que les Etats-Unis ont commencé à installer sur la péninsule coréenne, le 7 mars, avec au premier plan les drapeaux sud-coréens et chinois. Pékin est fermement opposé au déploiement, tandis qu’en Corée du Sud, des voix se font également entendre pour s’opposer à la décision du président intérimaire Hwang Kyo-ahn, accusé d’avoir cédé aux pressions de Washington pour le déploiement du système.


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Mais pour l’heure, l’accélération des tests balistiques et nucléaires, à quoi s’ajoute l’épisode de l’assassinat du demi-frère de Kim Jong-an à Kuala Lumpur par l’application sur son visage d’un neurotoxique classé comme une « arme de destruction massive » réveillant aussitôt les pires cauchemars de guerre chimique, ont deux conséquences directes : 1) le message d’apaisement de Pékin en vue d’une reprise des dialogues à 6 est une nouvelle fois devenu difficilement audible ; 2) Washington a commencé le déploiement en Corée du sud de son système anti-missiles à haute altitude (THAAD).

Tous les grands médias ont en fait état, depuis le 7 mars, les États-Unis installent en Corée du sud les premiers éléments du THAAD arrivés sur la péninsule coréenne pendant que le Président sud coréen par intérim justifiait le déploiement en commentant la menace de Pyongyang et après que Shinzo Abe, le premier ministre Japonais, ait lui aussi expliqué ses soucis de sécurité à la Diète.

On le comprend. Peu après la salve de 4 missiles tombés à l’intérieur des 200 nautiques de la ZEE japonaise, le quotidien Mainichi Shimbum publiait un article sur l’inquiétude des pêcheurs de la préfecture d’Akita que la fréquence des tirs nord-coréens ne laisse plus indifférents.

Le Pentagone est lui aussi préoccupé par la sécurité de ses bases au Japon ou stationnent 50 000 hommes. Le 6 mars, l’agence de presse nord-coréenne KCNA annonçait en effet que la salve de 4 missiles tirée le jour même était partie d’un exercice destiné à préparer les unités de missiles à une frappe contre « les forces de l’agresseur impérialiste stationnées au Japon ».

A l’ONU, le représentant nord-coréen Ja Song-nam dénonçait l’exercice conjoint « Fol-Eagle » et mettait en garde contre une dérive pouvant conduire « au bord d’une guerre nucléaire. ». Au passage, la déclaration qui réagissait à l’exercice annuel de l’alliance militaire Séoul – Washington, mettait à mal les espoirs Chinois d’une reprise des négociations qui, selon Pékin, devait permettre de sortir du « cercle vicieux des provocations - représailles ».


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Par Guy Baudoux Le 13/03/2017 à 18h03

Corée du Nord. Wang Yi met Washington au pied du mur.

Bonjour !

Il me semble que votre article est basé sur l’hypothèse que les autorités chinoises peuvent être de vrais médiateurs entre Pyongyang et Washington. Mais je pense plutôt que la Corée du Nord est un simple instrument de la politique étrangère chinoise. Et la proposition de Wang Yi serait donc une duperie, pour se faire passer pour un artisan de paix. Qu’en pensez-vous ?

Bien cordialement,

Guy Baudoux

Par La Rédaction Le 14/03/2017 à 08h16

Corée du Nord. Wang Yi met Washington au pied du mur.

Vous avez raison. La diplomatie est un art complexe en partie fait de duperies, mais dont la vertu est d’ouvrir des portes qu’on croyait fermées. Souvent elles sont les prémisses indispensables à des solutions apaisées et, à notre avis, Wang Yi est un artiste. Objectivement, en prenant un peu de hauteur, la Chine n’est en effet pas la mieux placée pour jouer la médiation. Mais, depuis qu’il devient évident que le cercle vicieux des sanctions ne parviendra à aucun résultat, sa position se renforce.

D’autant plus que, contrairement aux autres acteurs notamment le Japon et la Corée du sud, et en dépit des provocations nord-coréennes, Pékin qui redoute l’effondrement du régime et la mainmise américaine sur toute la péninsule, ne varie pas d’un iota en insistant sur la prévalence des négociations seule solution possible. Faisant cela, Wang Yi tente de capitaliser sur cette constance apaisée alors qu’en apparence le surgissement de Donald Trump, ajouté aux errements de Pyongyang, véhicule les craintes d’une aggravation brutale de la situation.On le voit cette stratégie rencontre des échos favorables en Corée du sud, ce qui n’est pas rien.

Au passage, l’impression de fermeté dans la stratégie chinoise est confortée par le secret presque toujours bien gardé des éventuelles hésitations de Pékin. En revanche, à Washington, les cercles de recherche pullulent d’opinions diverses, parfois contradictoires. Beaucoup, aux États-Unis, chercheurs et diplomates, stigmatisent la rigidité des choix américains, estimant par exemple que l’inflexibilité de Washington exigeant sans contre partie un démantèlement complet des projets nucléaires et balistiques nord-coréens, pour seulement accepter de négocier, est un cul-de-sac.

Le meilleur indice des flottements américains est donné à la fin de l’article : « Une lueur d’espoir cependant : après avoir fustigé l’amalgame insolite fait par Pékin entre les tests nucléaires de Pyongyang et les exercices de l’alliance, Mark Toner, le porte parole du Département d’État, a reconnu que Washington devait imaginer une nouvelle approche de la question coréenne. » Ayant monté les enchères pour tester les limites du dilemme et les lignes rouges de Pékin, Donald Trump est-il prêt à adoucir sa position ? Qui sait ? Il est évident que, si c’est le cas, Pékin tentera d’en tirer profit.

Mais si Washington a ses propres embarras ancrés dans les contradictions entre d’une part les adeptes de l’ouverture et d’autre part le complexe militaro industriel appuyé par les conservateurs, Pékin a les siens qui ne sont pas minces. Ils confortent ce que vous dites : Pyongyang est une carte sauvage que le Bureau Politique maîtrise très mal. Pour autant, dans cet imbroglio qui paraît insoluble comme le sont souvent les vrais dilemmes stratégiques, Pékin a peut-être plus conscience que d’autres d’une réalité que les autres acteurs ont tendance à oublier. Les projets nucléaires et balistiques nord-coréens de Pyongyang sont la garantie de survie du régime. Il est très improbable qu’il les abandonne sans contrepartie.

Par Pascal Bonnard Le 18/04/2017 à 13h21

Corée du Nord. Wang Yi met Washington au pied du mur., mais c’est tout le contraire qu’on a vu.

A l’occasion du 105e anniversaire de la naissance de Kim Il-sung, la Corée du Nord avait annoncé un évènement important. Tandis que les média occidentaux se demandaient s’il s’agirait d’un essai nucléaire ou d’un tir de missile, les EUA envoyaient une puissante flottille sur place.

Il ne fallait pas être grand clerc pour en déduire qu’il s’agissait d’un tir de missile. Qu’aurait pu faire l’armada américaine en cas d’essai nucléaire ?

Dès lors, que pouvait faire la Corée du Nord ? Tirer un missile, qui serait intercepté par la marine adverse ? Ce serait réduire à néant le discours vindicatif. Renoncer à ce tir ? certainement pas.

Nous avons assisté à un tir raté. Que ce soit volontaire ou non, cela semble une situation acceptable par toutes les parties.

Verrons-nous dans le futur un jeu de chat et de souris, avec la Corée du Nord qui agite un chiffon rouge pour obliger les EUA à déplacer à nouveau un groupe aéronaval au grand complet, dans le but de ridiculiser l’attitude de la Maison Blanche ?

Par François Danjou Le 21/04/2017 à 08h49

Corée du Nord. Wang Yi met Washington au pied du mur.

Les Américains sont donc bien au pied du mur ou dans un cul-de-sac, l’option frappe préventive ou punitive qu’ils continuent à agiter étant très risquée. Peu à peu, Pékin acceptera d’augmenter ses pressions et, l’hypothèse de la mise au point par Pyongyang d’un missile intercontinental avec une ogive nucléaire se rapprochant, Washington évoluera de gré ou de force vers la solution d’une négociation plus ou moins directe avec Pyongyang. Washington ayant jusqu’à présent refusé cette option, il s’agira de lui sauver la face en aménageant un dialogue restreint acceptable par les deux.

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