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›› Editorial

Feu sur les retraités du Parti et remises en question en série

En haut deux membres de la garde rapprochée de Xi jinping. A gauche Wang Huning, diplômé de droit, 60 ans, membre du Bureau Politique, théoricien du Parti et conseiller stratégique du Président. A droite Wang Qishan, membre du Comité Permanent et Président de la Commission Centrale de discipline, artisan de la campagne anti-corruption qui a ciblé plusieurs hauts retraités du Parti comme Zhou Yongkang, et les généraux Xu Caihou et Guo Boxiong. En bas Jiang Zemin ancien n°1 qui, pendant toute la mandature de Hu Jintao n’avait cessé d’intervenir dans l’exécutif, alors qu’il était à la retraite. Une pratique à laquelle l’actuel pouvoir pourrait tenter de mettre fin. La manoeuvre n’est pas sans risques.

Les deux premières semaines d’août furent une période de sévères remises en question où coïncidèrent les interrogations du régime sur la sécurité civile après le désastre de l’explosion de l’usine chimique de Tianjin, le 12 août dernier (à la date du 20 août, le bilan était déjà lourd : 114 morts, dont 101 ont été identifiés et 674 hospitalisés dont 37 dans un état grave) et la colère des familles des victimes mécontentes de la communication des responsables sur les lacunes de sécurité et les responsabilités.

A quoi s’ajoute la remise en cause politiquement la plus significative depuis 2012 : une attaque directe du Quotidien du Peuple contre les vieilles habitudes d’ingérence des anciens retraités qui s’immiscent dans les affaires politiques au risque de gêner le travail de l’exécutif.

En apparence sans lien direct avec l’accident de Tianjin et ses conséquences, le pavé jeté dans la marre des anciens, accompagné par - nouvelle entorse radicale aux vieilles routines - l’annulation du rituel estival secret du Parti à Beidaihe qui continuait plus ou moins sous diverses formes en dépit d’un ordre d’annulation en 2004 par le Président Hu Jintao, n’est pas seulement un appel à la clarification des positions entre les actifs en charge et les retraités.

Il est aussi une mise en garde contre les manœuvres occultes des clans et des obédiences rivales dont les premiers effets sont de perpétuer l’enchevêtrement des allégeances, des affaires et de la politique, de brouiller l’autorité de l’exécutif, tout en favorisant le clientélisme, la corruption et la dilution des responsabilités, probables causes profondes de la catastrophe de Tianjin.

In fine, la charge de l’organe de presse officiel du Régime contre les ingérences des anciens cible de plein fouet la vielle notion de gouvernance collégiale. Alors que la tradition de consensus inter-générations était initialement vue comme une garantie contre la résurgence de la lutte des clans et les risques d’instabilité politique, l’exécutif considère qu’elle est devenue un prétexte au nom duquel certains retraités s’autorisent à peser sur le cours des affaires, y compris pour entraver l’élan réformiste du pouvoir.

Du coup l’article du Quotidien du Peuple est également un brutal coup de semonce contre les freins aux nettoyages éthiques dont les objectifs sont de redresser la gouvernance et d’améliorer le fonctionnement du Parti. Dans ce domaine de l’efficacité administrative, les progrès doivent précisément permettre de réduire le nombre de accidents dans le secteur industriel comme dans celui de la sécurité alimentaire, responsables à la fois de nombreux décès et de catastrophes écologiques dont l’accumulation contribue à l’effritement de la légitimité du Parti.

Aujourd’hui la question que se posent nombre d’observateurs est de savoir si ce remède de cheval n’est pas pire que le mal. Des éléments de réponse apparaîtront peut-être à l’occasion du prochain plenum du Comité Central à l’automne après la commémoration de la victoire sur le Japon.

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Questions sur la communication de crise et les compromis avec la sécurité.

Le 19 août, une semaine après l’accident de Tianjin, le Quotidien du Peuple publiait un article critiquant la manière de communiquer du gouvernement et appelait - ce qui est rare - à prendre exemple sur les techniques des porte-paroles occidentaux.

A l’annonce d’un désastre, expliquait le journal, ces derniers préfèrent surestimer les dégâts humains et matériels quitte à les corriger à la baisse, alors que la tendance chinoise est de les sous estimer ou de les cacher, ce qui induit mécaniquement la colère des familles des victimes et détruit la confiance dans les pouvoirs publics. Mais, en insistant sur la forme et la communication de crise, le journal officiel du régime est resté en marge des vrais problèmes qui dépassent largement l’art de la relation avec les médias.

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En revanche, le fond des choses a été évoqué sans détours par le quotidien de l’économie Caixin. Dans un papier du 17 août, il dénonçait en vrac les absences aux premières conférences de presse des vrais responsables - notamment celle de He Shushan vice-maire chargé de la sécurité - ; les réponses floues sur la nature des substances chimiques en cause (en réalité du Cyanide) par des sous-fifres envoyés à la curée par leurs chefs ; l’utilisation de pompiers très jeunes, inexpérimentés, sous-payés (moins de 2000 RMB par mois – 280 € -) et recrutés parmi des migrants du Hebei ; le silence des principaux responsables qui ont attendu la 5e conférence de presse pour se montrer, mais sont restés muets aux questions sur la présence de 3 zones résidentielles fortement peuplées à moins d’un kilomètre du site de l’usine ; enfin la censure par la télévision d’État et la chaîne locale de Tianjin qui coupèrent le direct des conférences de presse au moment des questions gênantes.

La catastrophe de Tianjin a donc logiquement exercé une pression sur les pouvoirs publics et leur fonctionnement, mettant notamment le doigt sur la tendance de certains dirigeants à fuir leurs responsabilités, aggravée par les réflexes d’omerta de la télévision d’État. Mais l’une des plus sérieuses remises en question politique de ces dernières années dont il est impossible de sous estimer la portée parce qu’elle remet en cause le consensus pour une « gouvernance » collégiale où il était admis que les anciens avait toujours leur mot à dire, est survenue tout juste deux jours avant l’explosion de l’usine de Tianjin.

Les retraités du Parti brutalement rappelés à l’ordre.

Le 10 août, le Quotidien du Peuple publiait un commentaire critiquant les responsables à la retraite qui continuaient à se mêler des affaires publiques. L’auteur ajoutait que, quand des décisions officielles ne leur plaisaient pas, certains n’hésitaient pas à formuler ouvertement leur avis contraires, mettant l’exécutif en position difficile.

La charge contre les anciens venait juste après que Xinhua ait précisé que, cette année, le séminaire politique annuel à huis clos de Beidaihe, héritier de la période maoïste qui s’était tenu ces dernières années, alors même que le tandem Hu Jintao - Wen Jiabao l’avait supprimé en 2004, n’aurait pas lieu. Commentant la décision, Xinhua expliquait que les dirigeants qui s’étaient rendus cette année à Beidaihe y étaient pour un séminaire sur l’innovation et non pas pour arrêter en secret la politique du gouvernement. Celle-ci avait, précisait l’agence, déjà été décidée à Pékin et le Conseil des Affaires d’État communiquerait en temps voulu à son sujet de manière ouverte.

Dans la foulée, le journal Beijing News distribuait les bons points à quelques un des retraités discrets, tandis qu’il ne ménageait pas les critiques aux trublions interventionnistes, cependant choisis avec soin. Parmi les lauréats de la réserve prudente figuraient Wan Li, récemment décédé à 99 ans ancien membre du politburo, ancien président du Comité Permanent de l’ANP (1988 – 1993), Tian Jiyun, 86 ans également ancien du politburo et ancien vice-président du Comité permanent de l’ANP (1998 – 2003), Zhu Rongji (87 ans), ancien premier ministre (1998 – 2003) et Hu Jintao, prédécesseur de Xi Jinping (2002 – 2012).

En contrepoint, mais en prenant soin de limiter les attaques aux membres du Parti déjà discrédités, jugés et emprisonnés, on fustigeait les perturbateurs nommément désignés tels que « Zhou le tigre » en référence à Zhou Yongkang accusé d’avoir continué à agiter ses réseaux depuis sa retraite par le truchement de Jiang Jiemin ancien président de CNPC et ancien n°2 de la Commission des actifs de l’État (SASAC) démis de ses fonctions pour corruption en 2013 et de Li Chuncheng ancien n°1 du Parti à Chengdu, mis en examen en 2012 et exclu du Parti en 2014.

Rupture avec la culture du consensus.

Mais les médias manquèrent l’essentiel. L’habitude d’ingérence « derrière le rideau » avait été prise par Deng Xiaoping lui-même et perpétuée par Jiang Zemin qui, avec infiniment moins de légitimité que celle du Petit Timonier, ne cessa de parasiter le mandat de Hu Jintao. Au point que les décisions par consensus large y compris celui des retraités, devint la marque de la présidence du très discret Hu Jintao à tort ou à raison plus considéré comme le premier des membres du Comité Permanent que le véritable n°1 incontesté de la Chine.

S’il est vrai qu’il fut d’abord un homme de consensus, médiateur entre les factions rivales, capable à l’occasion de fermeté, Hu ne fut pas perçu comme le chef charismatique capable d’imposer les réformes difficiles à l’appareil. Par contraste avec l’actuelle campagne d’éradication de la corruption, celles menées par Hu Jintao touchèrent parfois des grands responsables comme Chen Liangyu à Shanghai qui ouvrit d’ailleurs à Xi Jinping la voie vers le sommet, mais elles n’allèrent jamais aussi loin que l’actuelle tornade nettoyeuse qui ébranle le Parti et l’armée.

Mais s’il est un exemple cité par les médias chinois de discrétion à la retraite, c’est bien celui de Hu Jintao qui refusa de rester à la tête de la Commission Militaire Centrale comme l’avaient fait avant lui Deng Xiaoping et Jiang Zemin. Faisant cela, il envoyait un puissant message de reproche et une leçon de rigueur institutionnelle à son prédécesseur connu pour avoir fixé des règles – comme celle de la mise à la retraite - qu’il ne respecta pas lui-même.

Risque de résurgence des luttes claniques.

Aujourd’hui, après avoir sévèrement sanctionné plusieurs hauts responsables retirés des affaires dont Zhou Yongkang, ancien responsable de la sécurité d’État, le général Xu Caihou ancien Commissaire Politique de l’APL et, tout récemment, le Général Guo Boxiong, ancien premier vice-président de la CMC, tous convaincus de « manquements grave à la discipline du Parti », la tête de l’appareil enfonce encore ce clou pour, consolidant l’autorité de Xi Jinping, affirmer sa capacité à poursuivre les réformes, qu’elles soient ou non populaires chez les retraités.

Il reste que, tournant le dos aux exigences de consensus politique affirmées par Deng Xiaoping à la suite du chaos de la révolution culturelle qui coûta si cher au Parti, la rupture avec les anciens errements de collégialité est radicale et confine à une brutalité qui tranche avec la souplesse des mandats précédents. Ajoutée à la vaste tourmente de la lutte anti-corruption menée à partir d’une épidémie de délations, cette évolution notable du style de gouvernance porte en elle le risque non négligeable d’une riposte politique et d’un retour aux luttes de clans.


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