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›› Editorial

Globalisation des clivages stratégiques et des postures militaires

Les fractures stratégiques entre Pékin, Moscou et Washington se creusent en Europe, au Moyen Orient et en Asie.

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Alors que les anciennes contrées de la Mésopotamie sont en plein chaos et que le cessez-le-feu en Syrie se délite à grande vitesse, les 3 premières puissances militaires de la planète qui devraient coopérer pour assurer la sécurité du monde se défient encore à propos de l’Asie Pacifique.

Comme si, tournant le dos à l’imbroglio insoluble du Moyen Orient, traversé par les transes religieuses radicales pour l’heure hors de portée d’une manœuvre diplomatique intelligible, les puissants se réfugiaient dans des jeux de rôles connus répétés à l’infini. Celui de la sécurité de la péninsule coréenne, dernier avatar de la guerre froide, objet des récentes controverses, elles aussi très anciennes, du déploiement d’anti-missiles de théâtre et celui des crispations nationalistes autour des revendications territoriales de Pékin en mer de Chine du sud.

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Moscou s’invite dans les crispations sino-américaines en Corée…

Sur la péninsule coréenne pour Moscou, comme pour Pékin, la priorité n’est plus au désarmement nucléaire de Pyongyang, mais à la critique des déploiements anti-missiles américains.

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Le 29 avril, à Pékin, les ministres des Affaires étrangères chinois et russe Wang Yi et Sergey Lavrov se sont à nouveau dressés ensemble contre les projets de déploiement du système THAAD américain sur la péninsule coréenne. Lire notre article Le THAAD du Pentagone est en Corée et le HQ-9 chinois dans les Paracel. Jeu de missiles et parfum de guerre froide

Pour Lavrov qui, comme Pékin, craint à juste raison que l’installation d’un équipement de haute technologie dont les clés seront détenues par le Pentagone, confère à Washington une influence incontournable, les États-Unis ne devraient pas tirer profit des tensions en Corée pour accroitre leur présence militaire sur la péninsule. Par ailleurs, répétant la position chinoise sur les tensions en mer de Chine du sud, Lavrov a considéré que les États-Unis, n’étant pas partie prenante des réclamations devraient se tenir à l’écart des controverses [1].

Du coup, au fil du temps, l’Asie Pacifique devient elle aussi le théâtre d’un affrontement crispé, pour l’heure virtuel, entre, d’une part les États-Unis et le cercle de leurs alliés coréens, japonais et philippins, autour duquel Hanoi gravite avec insistance et, d’autre part, Pékin et Moscou, appelant à la fin des interférences américaines en mer de Chine du sud et au retour du dialogue à six sur la question coréenne, dénoncé par Pyongyang en 2009.

Mais au lieu d’aller vers un apaisement, la situation régresse. Sur la péninsule coréenne, la vieille connivence vertueuse des accords KEDO [2] suivie de la bonne volonté au moins affichée du dialogue à six impliquant enfin Pékin et Moscou, a volé en éclats. S’il est vrai que le n°1 chinois a, depuis 2012 exprimé une profonde méfiance à l’égard de Kim Jong-un jamais invité en Chine, le fait est que depuis 2009, et en dépit de quelques expressions d’agacement lors des provocations nucléaires et balistiques de Pyongyang, parfois ponctuées du vote des sanctions au conseil de sécurité, la diplomatie chinoise s’est souvent positionnée contre Washington et Séoul.

Aujourd’hui, la Corée du nord est redevenue ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être : un dialogue impossible entre Pyongyang et Washington et l’enjeu de la rivalité sino-américaine auquel s’est invité Poutine. Dans l’esprit des Russes et des Chinois, la question n°1 n’est plus la dénucléarisation de la péninsule, mais le risque de l’enkystement définitif sur la péninsule de l’influence américaine, attisé par les provocations de Pyongyang où le « parti des travailleurs » s’apprête à tenir son congrès après la déconvenue du 28 avril, date du 2e échec balistique enregistré en quelques semaines par l’appareil militaire.

…et cautionne la position chinoise en mer de Chine du sud.

Le 29 avril à Pékin, Wang Yi et Lavrov ont exprimé des positions similaires critiquant les stratégies américaines en mer de Chine du sud et sur la péninsule coréenne.

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Les clivages sans esprit de recul sont aussi à l’œuvre en mer de Chine du sud où la Chine appuyée par la Russie rejette par avance l’arbitrage du tribunal sur le droit de la mer attendu à l’été sur les différends entre Pékin et Manille, tandis que Washington qui s’est rapproché de Hanoi, a contribué à renforcer la posture militariste des Philippines.

En riposte, la Chine fait grand cas d’une récente déclaration d’intention de Brunei, du Laos et du Cambodge, 3 pays de l’ASEAN opposés à la prise en compte coordonnée par l’association des différends en mer de Chine du sud. Si la portée de la déclaration de seulement 3 des 10 membres de l’ASEAN est discutable, la conséquence n’en est pas moins qu’une fracture s’est amorcée au sein de l’association, provoquée par les rivalité à l’étage supérieur entre Washington, Moscou et Pékin. Les deux derniers s’étant, depuis la fin des années 90 engagés sur une trajectoire anti-américaine.

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Le clivage nationaliste est-ouest obstacle à l’apaisement.

Articulée autour de leur retour de puissance, s’appuyant sur les bévues stratégiques américaines au Moyen Orient, tirant profit des proximités russes et chinoises avec l’Iran et la Syrie, l’opposition systématique à l’Amérique affirme la volonté de Pékin et Moscou de participer au pilotage du Monde autrement que comme des supplétifs.

Force est cependant de constater que le raidissement stratégique de la Chine et de la Russie encombré d’arrière-pensées nationalistes faisant pendant à l’angoisse américaine du déclin, produit aujourd’hui des clivages allant exactement à l’inverse de l’utopie d’une gouvernance harmonieuse de la planète.

Confronté aux immenses défis de la démographie, des écarts de développement, des migrations et de l’environnement, à quoi s’ajoutent aujourd’hui ceux de la prolifération nucléaire et de la résurgence chaotique du fait religieux traînant dans son sillage un retour barbare, le monde, toujours fracturé entre pôles d’intérêts stratégiques rivaux, n’a pas la moindre chance d’avancer vers des solutions globales capables de tenir à distance les crises qui accompagnent l’agonie du modèle international né après les grands massacres de la 2e guerre mondiale.

Postures martiales.

Véhicules de combat russe et chinois lors de manœuvres terrestres de l’Organisation de coopération de Shanghai en 2014.

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Le pessimisme est d’autant plus de rigueur qu’en parallèle des luttes d’influence se reconstruisent les alliances militaires rivales face à celles développées dans le sillage des États-Unis en Occident au sein de l’OTAN ou, en Asie, avec Tokyo, Séoul et Manille. Alors que Lavrov était à Pékin, le ministre de la défense chinois, Chang Wanquan rencontrait à Moscou son homologue russe, Sergey Shoigu dans le cadre de la 5e conférence de sécurité internationale organisée par la Russie.

A cette occasion, tous deux ont affirmé qu’en 2016 ils augmenteront le nombre d’exercices militaires conjoints. Même s’ils n’ont pas signé d’alliance militaire formelle, au cours des années Moscou et Pékin ont multiplié les exercices, soit en format bilatéral, soit dans le cadre de l’Organisation de Coopération de Shanghai. 2015 a, dans ce domaine, été une année faste avec des manœuvres navales en Méditerranée et en mer du Japon, comprenant des exercices anti-sous marins et des exercices de débarquement de vive force.

Plus généralement la coopération militaire renforce l’interopérabilité des unités et des équipements. Malgré les dénégations de Moscou et Pékin, elle affirme un contrepoids aux alliances militaires de Washington dans la région.

Notes :

[1Ces prises de position faisaient suite à l’interview donné à CBS par Barack Obama, lors de son récent voyage en Europe, après un semaine passée au Moyen Orient. A propos de la Corée, le chef de l’exécutif américain a répété que sa priorité était de protéger les déploiements militaires des États-Unis en Asie Pacifique ainsi que les alliés coréens et japonais de l’Amérique menacés par les provocations de Pyongyang.

A propos de la mer de Chine du sud, il a accusé Pékin de ne pas se conformer au droit international et de jouer de sa surpuissance régionale pour imposer sa loi à Hanoi et Manille. « Nous n’avons pas l’intention de nous heurter à la Chine, mais nous tiendrons Pékin comptable de ses transgressions ».

[2KEDO (Korean Peninsula Energy Development Organization) terminé en 2006, 7 années après son lancement, le programme visait à financer et construire en Corée du nord un réacteur à eau légère et à fournir annuellement à Pyongyang 500 000 tonnes de pétrole en échange de l’abandon de son programme nucléaire.

Talon d’Achille du programme, celui-ci se développait sans la Russie et sans la Chine hostile à un arrangement où elle n’avait pas un rôle direct. En revanche KEDO bénéficiait de la participation du Japon, de la Corée du sud, des États-Unis, de l’UE, de l’Australie et de 18 autres pays.


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