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›› Editorial

Hu Shuli, le Brexit, la démocratie et la Chine

Hu Shuli, lors du 6e sommet Caixin en décembre 2015. Classée en 2014 par le magazine Forbes au 84e rang des femmes les plus influentes de la planète, elle est une de pionnières du journalisme en Chine.

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Le 6 juillet, Hu Shuli, célèbre éditrice en chef de Caixin Media, connue en Chine et à l’étranger pour ses éditoriaux sans concessions, s’attaquant sans complexe à la corruption, aux problèmes d’environnement, aux trafics d’influence et aux délits d’initiés qui plombent les marchés financiers chinois, a livré sa vision du Brexit et de ses conséquences.

Sans se prononcer sur ses effets économiques autres que les premiers reculs de la Livre Sterling et les risques d’un freinage de la reprise provoqué par l’incertitude sur le taux du Yuan, la mise à mal des espoirs de redressement en Chine et les hésitations des investisseurs chinois en Europe, Hu hausse sa réflexion au niveau politique et appelle le politburo à ne pas remettre en cause ses efforts pour une gouvernance modernisée du pays.

Un vote populiste instrumentalisé par les politiques.

Provoqués par les excès de la bureaucratie européenne, une distance croissante entre les élites et les préoccupations socio-économiques des peuples ayant télescopé les effets néfastes de la globalisation que furent la crise financière et celle des migrants auxquelles Bruxelles peine à donner une réponse coordonnée, les résultats du référendum britannique constituent, à ce jour, le plus grave revers jamais enregistré par le projet d’intégration européenne.

Constatant, avec ses lunettes chinoises, que la marge de victoire des partisans de la rupture n’était que de 4% sur les 1,27 millions de suffrages exprimés, Hu estime aussi que le rejet fut le résultat d’une instrumentalisation des sentiments populistes anti-systèmes par « des hommes politiques irrationnels dépourvus d’esprit de dialogue et de compromis ».

Ce jugement mérite attention. Exprimé depuis l’Orient extrême par une intellectuelle chinoise réfléchie, il tranche avec nombre d’analyses jetant le bébé du projet d’Union avec l’eau du bain des dysfonctionnements bureaucratiques, des peurs et des égoïsmes nationaux.

Posant la question qui irritera les thuriféraires inconditionnels de la voix des peuples et, au risque d’entonner elle-même une chanson répétée par les ennemis de la démocratie en Chine, elle s’interroge sur la valeur politique réelle de ce qui pourrait être l’utilisation abusive d’un scrutin, en réalité « kidnappé par des politiciens sans scrupules », pour décider, au moyen d’un vote unique et sans appel, de questions aussi fondamentales que les rapports entre les nationalismes et l’intégration politique régionale.

Elle ajoute que la question est d’autant plus lourde de sens que la très mature démocratie britannique est plus attachée à la force de la démocratie représentative qu’aux consultations populaires directes.

L’Union Européenne un projet exemplaire.

Après quoi, elle rappelle que le projet européen est une expérience d’intégration politique inédite tentée après des siècles de conflit dévastateurs dont la valeur d’exemple est remarquable. Ayant éliminé le spectre de la guerre, elle a, durant 60 ans, favorisé la paix et la prospérité et installé sur tout le continent la matrice politique d’un système où les peuples ont le loisir d’exprimer pacifiquement et sans contraintes leurs doléances.

Techniquement, l’intégration européenne a progressé à la faveur des crises. Celle de l’effondrement en 1971 du système monétaire international de Bretton Woods qui fut à la racine de l’Euro en 1999 ; celle de la crise pétrolière ayant conduit à la création du Conseil européen ; celle enfin de la crise globale de 2008, favorisant les prémisses d’un système financier et fiscal européen mieux coordonné.

Au total, avec le recul du temps et de la distance, vus à travers le prisme de la culture chinoise et des aléas du régime communiste, Hu Shuli estime que les États-Unis d’Europe ne sont pas une utopie.

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Puis viennent quelques réflexions à double sens embrassant à la fois les questions du Brexit, des dérives bureaucratiques de l’UE et celle de la situation politique dans son pays enfermé dans un rejet méfiant de la démocratie considérée comme une menace pour l’harmonie sociale et la pérennité du régime.

S’adressant à la fois à ses compatriotes qui saisissent l’occasion du Brexit pour stigmatiser les « embardées » de la démocratie et tenir à distance toute réforme politique, et aux responsables européens qui laissèrent s’installer un infranchissable fossé entre l’oligarchie et le peuple, elle rappelle que la démocratie ne se limite pas seulement au scrutin d’un jour.

Il s’agit, dit-elle, d’une astreinte d’abord ancrée dans l’obligation constante imposée aux élus de réduire les inégalités sociales amplifiées par la globalisation et la crise ; elle est aussi une exigence de réactivité aux inquiétudes du peuple au-delà des entraves de la bureaucratie que les responsables européens doivent s’appliquer à effacer.

Sa conclusion devrait donner à réfléchir aux Européens trop souvent critiques d’eux-mêmes. Pour elle, le référendum sur le Brexit ne peut pas se résumer, comme l’a souligné David Cameron, à la simple expression de la volonté du peuple britannique. Il faut l’insérer dans le paysage plus large de l’expérience européenne qui, en dépit de ses insuffisances et de ses défaillances, est lourde de sens pour nombre de peuples dans le monde. A ce titre dit-elle, elle mérite toute notre attention.

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Mais en récusant l’utopie du projet, Hu Shuli manque une partie importante de l’image. La chimère des fondateurs de l’Union n’était pas tant la création des États-Unis d’Europe, mais le rêve d’échapper au poids de l’histoire dans une vision post-moderne articulée autour d’une bureaucratie fonctionnelle débarrassée des passions nationalistes rendues responsables des catastrophes morales qui plombèrent l’histoire européenne du XXe siècle.

Cette vision désincarnée d’une construction politique par la raison économique et la bureaucratie fut à l’origine de deux très insidieux effets pervers dont le premier éloigna les peuples de leurs élites politiques. Quant au deuxième, enraciné dans un réflexe moral d’aversion à l’idée de puissance, né dans le sillage de la peste nationale-socialiste, attisée par le populisme allemand, il conduisit à la catalepsie stratégique de l’Europe et au poids exorbitant des États-Unis.


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