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›› Editorial

Le « China Quaterly » et la rigueur académiques aux caractéristiques chinoises

Volte-face de Cambridge.

Confrontée à la protestation du monde académique et craignant pour sa réputation, le 21 août, Cambridge University Press est revenu sur sa décision de censurer 315 articles en Chine.


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Le 21 août, coup de théâtre, trois jours après l’annonce qu’il se soumettrait à la censure du parti communiste chinois, l’éditeur de Cambridge, impressionné par la levée de boucliers faisait marche arrière, déclarant que l’accès à ses mémoires serait garanti.

La volte-face eut lieu alors que le « Journal of Asian Studies », vieux de 70 ans, également édité par Cambridge et lui aussi sommé de censurer ses articles sensibles, s’était au contraire braqué contre les injonctions chinoises : « Nous sommes opposés à la censure dans toutes ses formes et continuons de promouvoir l’échange gratuit de la recherche universitaire parmi les étudiants du monde entier ».

A l’annonce du revirement, nombre d’universitaires chinois ont exprimé leur soulagement avant que leurs réactions soient effacées des réseaux sociaux par la censure. Ainsi Zhang Lifan, historien ancien chercheur de l’Académie des Sciences Sociales dont il avait démissionné « C’est un triomphe de la morale » ; lire : Le Parti à l’épreuve de la démocratie.

Sun Peidong, historienne à Fudan a posté sur sa page Weibo que le revirement avait été rendu possible par le tollé des intellectuels occidentaux. Quelques internautes ont également réagi favorablement « Brillante décision. Bien joué Cambridge ».

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On aurait cependant tort de considérer que l’affaire est close. Tout indique qu’elle n’est qu’un épisode d’une rivalité plus vaste dont l’enjeu est exprimé par une réaction d’Andrew Nathan « Si l’Occident ne se bat pas pour ses valeurs, alors les autorités chinoises nous imposeront les leurs. »

Le 20 août un éditorial du Global Times aligné sur le Quotidien du Peuple, expliquant que la censure tentait de faire la part des informations et des « menaces extérieures contre la société chinoise » qualifiait les défenseurs de l’indépendance académique « d’étrangers arrogants et absurdes ». Il ajoutait que si les institutions occidentales n’aimaient pas la manière chinoise, elles étaient libres de s’en aller.

En revanche, si elles souhaitaient tirer partie du marché chinois, elles devaient se conformer aux lois chinoises. Pour finir, cette prévision recoupant le souci d’Andrew Nathan : « Les valeurs occidentales ont constitué le cœur des société humaines du fait de la force de l’Ouest. Devenue elle aussi puissante, la Chine est désormais en mesure de défendre ses intérêts ».

La rigueur académique et le marché.

En plaçant la polémique sur l’histoire et la rigueur académique au niveau de la rivalité Est – Ouest, le Global Times cherche en réalité à protéger les intérêts nationaux chinois et la prévalence du parti contre les critiques et la diffusion d’idées qui menacent son magistère.

Le discours stéréotypé sur l’obéissance aux lois et règlements chinois est le même que le parti adresse à Apple, Intel, Qualcomm, Mitsubishi, Areva, Safran, Airbus, et Boeing dont il exige des transferts de technologies en échange de l’accès au marché, parfois en violant le droit de propriété intellectuelle [1]. Sauf que dans le cas du China Quaterly, le prix à payer n’est pas l’abandon ou le pillage des secrets industriels, mais l’occultation de pans entiers de l’histoire et la réputation de l’Université.

Dans sa volonté de détacher la Chine du reste du monde, l’éditorial oublie que la recherche académique n’est pas une entreprise commerciale ou industrielle dont la stratégie pèserait les avantages, les risques et les inconvénients d’un engagement sur le marché chinois. Elle prétend à l’objectivité et à l’exactitude de la connaissance sans laquelle le progrès humain est impossible. Universelle et disponible à tous, sans distinction, elle ne se monnaye pas en échange d’un marché.

Une stratégie globale.

La une du journal Clarté 光明 日报 – Guagming Ribao - du 17 novembre 1978, renvoie à la période de la campagne « antidroitière » (1957 – 1959) dont, selon une étude de Glenn Tiffert, toutes les archives des débats sur la justice qui mentionnaient, entre autres, la nécessité d’une justice indépendante et le droit à la présomption d’innocence ont été supprimées dans les bases de données officielles du régime.

20 ans plus tard, en pleine révolution culturelle, et près de 60 ans avant l’étude de Tiffert, le titre du journal exprime déjà une mise aux normes dont le but est d’écrire une histoire officielle débarrassée des influences occidentales, supposées véhiculées par les « Droitistes » opposés à la collectivisation : « La politique du Parti visant à régénérer les “droitistes“ est un succès. A tous les niveaux les comités de partis ont fait tomber les chapeaux de la tête des derniers “droitistes“ ». Aujourd’hui, nous en sommes à la « mise aux normes » de l’histoire par le tri des archives. Le but : conforter la notion « de caractéristiques chinoises » différentes de la culture occidentale, y compris dans les notions de droit et de justice.


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Cette vision idéale de la recherche et de l’histoire est cependant loin d’être partagée par le Parti Communiste Chinois. Pour lui, la vérité historique confine au nihilisme quand elle est défavorable à l’image qu’il entend donner de lui-même. Pour s’en protéger il est prêt à toutes les manipulations.

Et celles auxquelles il se livre aujourd’hui renvoient aux pires excès des campagnes idéologiques de l’ère maoïste et de la révolution culturelle quand les membres en disgrâce du parti étaient tout simplement restirés des photos de groupe. Aujourd’hui l’oblitération n’est pas de circonstance. Elle occulte la mémoire. Ne pas en prendre conscience expose à de graves déconvenues le monde académique occidental par ailleurs sensible aux revenus procurés par les riches familles de leurs étudiants chinois.

Dans un article du 23 août 2017, John Pomfret, parlant couramment le mandarin, ancien correspondant du Washington Post à Pékin, observateur averti de la Chine, marié à Zhang Mei, intellectuelle et femme d’affaires originaire du Yunnan, citait une étude étonnante de Glenn Tiffert, informaticien sinologue et chercheur du Centre d’études chinoises Liberthal-Roger.

Grâce à sa maîtrise de logiciels de recherche sophistiqués et ses connaissances historiques, Tiffert a mis à jour un vaste schéma d’occultation de l’histoire du système judiciaire chinois par les centres de stockage des données 国家哲学社会科学学术期刊数据库, sigle anglais NSSD et China National Knowledge Infrastructure 中国知网, CNKI, affilié à Qinghua qui servent de référence à la recherche.

En comparant les documents originaux des publications Zhengfa Yanjiu 政法研究 (études politiques et juridiques) et Faxue 法学 (Lois et Sciences), il a constaté que tous les débats des juristes de l’époque des campagnes de rectification « anti-droitières » des années 50 avaient été massivement élagués. Furent particulièrement visées les controverses sur l’indépendance de la justice, son caractère personnalisé et la présomption d’innocence.

La mise sous le boisseau de ces échanges vise à instiller l’idée que les critères d’indépendance qui fondent toutes les justices modernes, condition de leur efficacité et de la confiance qu’elles inspirent, ne sont pas enracinés dans la pensée chinoise.

En revanche, les textes conservés accordent une large part à l’ancienne tradition des légistes selon Han Feizi 韩非子, de la période des Royaumes combattants (230 av. JC) dont la pensée est articulée autour de la complémentarité d’un pouvoir fort et d’une justice implacable.

L’un des artisans de l’épuration des archives qui vient en complément du discours sur les « caractéristiques chinoises » est He Yinting, 何毅停, 65 ans, n°2 de l’Ecole Centrale du Parti, auteur d’un article paru le 29 mai 2017 dans le Xuexi Shibao, intitulé « Le XXIe siècle est le siècle du renouveau du discours chinois » 二十一世纪是中国话语复兴的世纪.

On y lit que « suivant les préceptes de Xi Jinping, tous les acteurs chinois, y compris les philosophes et les chercheurs en sciences sociales devraient développer de conserve des visions positives de la Chine et de ses accomplissements, de nos jours et par le passé, créant ainsi à la fois la cohérence et la clarté d’un discours sur la majesté de sa puissance. »

Face à cette volonté de diffusion planétaire des normes chinoises dont on peut déjà ressentir les effets dans nombre de pays d’Asie, en particulier au Cambodge où les ONG, les critiques, l’opposition et les médias subissent les harcèlements féroces de la censure et d’une justice aux ordres, les universités, les chercheurs occidentaux et leurs maisons d’édition sont face à un choix d’autant difficile que l’apport financier des nuées d’étudiants chinois constitue souvent une bouffée d’oxygène dans des situations budgétaires tendues [2].

Notes :

[1La question du viol du droit de propriété est au cœur des actuelles querelles commerciales entre Pékin et Washington. Elle fait l’objet d’une enquête du ministère du commerce américain. Lire à ce sujet : Pékin, Washington, Pyongyang. Du tambour de guerre aux conflits commerciaux.

[2Pour l’année scolaire 2015 – 2016, - les chiffres sont arrondis - 300 000 aux États-Unis, 91 000 au Royaume Uni, 50 000 en Allemagne, 30 000 en France, pour un total d’étudiants chinois dans le monde en hausse à plus d’un million.


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