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« Le pouvoir est au bout du fusil. 枪杆子里出政权 »

Le 21 avril Xinhua a annoncé que le président Xi Jinping avait formellement pris le commandement de l’état-major général. Même si dans les pays occidentaux les chefs d’État, chefs des armées sont de plus en présents dans les salles d’opérations, ils ne sont jamais formellement parés de ce titre. (Photo Xinhua)

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Récemment, tous les médias occidentaux, aux États-Unis et en Europe, ont commenté une information, en effet particulière, révélée par les organes d’information officiels du régime. Après la visite du Président Xi Jinping au nouveau Centre de commandement interarmées de l’APL, on apprenait qu’il assumerait désormais la Direction des opérations des armées chinoises.

Déjà « chef des armées », comme le sont les chefs d’État dans la plupart des pays, son autorité avait été encore renforcée après les réformes rendues publiques le 1er février dernier (lire notre article Vaste réorganisation des forces armées) quand les responsabilités directes de la Commission Militaire Centrale dont il est le président avaient été sérieusement rehaussées alors que l’influence des « départements généraux », jusque là véritables « États dans l’État », était éclatée et diluée dans 15 départements, Bureaux et Commissions.

Il est vrai qu’aujourd’hui aucun chef d’État moderne n’affirmerait aussi clairement prendre sans intermédiaire la direction des opérations militaires. Prenant au mot l’acceptation littérale de « chef des armées » et réduisant en théorie à peu de choses l’initiative au combat des chefs militaires, Xi Jinping instaure de surcroît une capacité de contrôle direct sur l’ouverture du feu dans des situations ponctuelles ainsi que sur le mouvement et l’engagement des unités.

Les commentateurs occidentaux se perdent en conjectures sur les raisons d’une telle annonce qui, au passage, donne prise aux critiques déjà fréquentes sur la tendance de Xi Jinping à concentrer tous les pouvoirs entre ses seules mains. Lire notre article La justice entre morale et politique. Spéculations sur le retour des luttes de clans

Ils oublient cependant que, dans les forces armées modernes, la tendance à l’intrusion directe du politique dans les opérations armées se développe également, rendue nécessaire par la sensibilité parfois exacerbée et explosive des engagements militaires et facilitée par les nouveaux moyens de communication qui permettent aux chefs d’État de communiquer directement avec les unités engagées.

Il reste que la plupart des réactions occidentales sont sceptiques voire critiques, tandis que très peu vont au-delà des apparences spéculant qu’en Occident la conduite des opérations serait strictement l’affaire des militaires, alors que la réalité est tout autre.

La complexité des situations pouvant dégénérer en un clin d’œil, fait en effet que l’intrusion directe du politique sur le terrain des opérations devient un phénomène général. Et s’il est vrai que, dans les armées occidentales, la séparation formelle des rôles et des responsabilités est préservée, la réalité n’en est pas moins que les chefs d’État sont de plus en plus présents dans les salles d’opérations.

En Chine, l’exigence d’un contrôle serré des unités de combat est tout aussi nécessaire alors que la situation en mer de Chine du Sud, marquée par la présence de navires américains dans des eaux contestées par Pékin, frôle de plus en plus souvent le dérapage militaire.

Pourtant, parmi les « China Watchers » rares sont les commentaires qui évoquent cet impératif de sécurité et de contrôle des éventuels dérapages militaires. La plupart préfèrent focaliser leur attention sur l’autre aspect de l’événement, renvoyant à la situation intérieure et à la tendance centralisatrice de Xi Jinping, dont beaucoup commencent à considérer qu’elle devient une vulnérabilité politique.

Le contrôle serré de l’APL, précaution politique interne.

Les intellectuels chinois ne sont pas en reste. Zhang Lifan, 65 ans, historien, ancien membre de l’Académie des Sciences Sociales dont il avait démissionné en 2000, critique bien connu des tendances à la censure et à la mise au pas des médias, ne nie pas que les nouvelles dispositions du commandement des forces augmentent la réactivité opérationnelle de l’APL, la rapprochant de ce qui se fait aux États-Unis. Mais il y voit aussi la manifestation d’une affirmation politique interne, en lien avec l’histoire du Parti et le précepte Maoïste que le « pouvoir est au bout du fusil 枪杆子里出政权 »

C’est aussi l’analyse de Georges Friedman, créateur du site « Stratfor » qui, dans un long article paru le 25 avril dernier, propose une mise en perspective critique de l’installation formelle de Xi Jinping directement aux commandes des forces.

Elle affirme d’emblée le risque du mélange des genres quand les chefs politiques en charge de la direction d’un pays s’insinuent dans le détail du commandement - « micromanagement » - des unités de combat,créent en général des situations « désastreuses. ».

Selon Friedman, qui mentionne à la marge la tendance au mélange des genres créée par la réactivité des transmissions modernes, la raison d’une initiative selon lui calamiteuse pour l’image du n°1 et l’efficacité de son magistère, ayant cependant le mérite de tenir « rênes courtes » la hiérarchie de l’APL, ne peut être que liée à de graves tensions internes menaçant la prévalence du Parti.

…Pour tenir à distance une rébellion militaire.

En Chine, la sagacité de notre analyste, tendance néoconservateur réaliste, à l’occasion cynique et sans état d’âme moral, très écouté de l’oligarchie stratégique américaine et otanienne, voit au moins deux faisceaux de tensions possibles porteuses de menaces dont Xi Jinping chercherait à se prémunir. Les premières, évidentes et directes, se cristalliseraient dans l’APL, au sein des officiers secoués par la très sérieuse mise au pas de l’encadrement.

Mais Li Zheng (China Leadership Monitor, Université de Stanford) rappelle que le Président a déjà allumé des contrefeux par les mutations de généraux fidèles et le nettoyage des écuries d’Augias opéré sans faiblir par campagne anti-corruption ayant déjà purgé plus de 40 généraux remplacés par des cadres proches du n°1 qu’il avait connus dans des responsabilités politiques antérieures au Zhejiang et au Fujian.

Les autres nuages amoncelés dans le ciel du Parti seraient, selon Friedman, plus diffus et plus lointains, mais plus dangereux. Résultats des écarts de développement entre régions côtières arrivées à une maturité économique de pays développé qui, à l’avenir, rendra leur croissance plus difficile et, d’autre part, et les vastes régions de l’intérieur regroupant 60% de la population dont le niveau de vie est généralement très inférieur à celui de la côte.

…et parer aux effets sociaux des inégalités.

Vient ensuite ce constat très sensible, mais qui n’est pas faux. Arrivée au pouvoir en tirant parti des inégalités de classes, la machine politique du régime est aujourd’hui confrontée aux inégalités crées par le développement, non seulement entre individus, mais également entre régions. Tandis qu’une grande part des fruits des trente glorieuses chinoises a, dans le sillage du slogan de Deng Xiaoping « Chinois enrichissez vous », été accaparée par une oligarchie d’affaires ayant subjugué le pouvoir.

L’analyse rejoint la formule de l’historien Zhang Musheng dans son livre que Xi Jinping connaît bien : « Aujourd’hui il n’y a pas seulement une collusion entre des bureaucrates corrompus, le capital et des intermédiaires parasites, il y a aussi les dirigeants qui se vendent et la manipulation du pouvoir politique corrompu par des réseaux criminels ».

S’il est vrai que la lutte contre la corruption déclenchée en 2012 a un arrière plan moral, son principal objet est cependant de remettre la main sur les richesses détournées et de les redistribuer, tout comme il sera nécessaire d’effectuer les transferts de la côte vers l’intérieur.

Or, dans un contexte où le rééquilibrage rencontre déjà la résistance des féodaux et des réseaux d’affaires hostiles, le strict contrôle de l’APL est une nécessité politique de première importance. Xi Jinping, lui-même ou ses proches, auront un accès direct aux plans d’opérations et aux mouvements des unités.

Ainsi, dit Friedman, seront-ils en mesure de détecter à l’avance une éventuelle conspiration dans laquelle quelques chefs militaires se seraient laissés embarquer, frustrés par les récentes secousses subies par les armées et hostiles aux réformes ayant mis à bas leurs anciennes connexions de pouvoir et leurs prébendes.

Remise en ordre de l’APL et resserrement répressif.

Vu sous cet angle qui décrit une transition économique et politique acrobatique visant, au milieu de fortes résistances corporatistes, à réduire la dette et à redistribuer plus équitablement la richesse, le filet de sécurité de l’APL pourrait bien être un point clé de la prévalence du Parti.

Enfin, dans un contexte périlleux où, la crise globale et l’essoufflement de la machine économique chinoise aidant, ce dernier ne peut plus se prévaloir partout d’apporter le bien être au peuple, on comprend que l’ambiance ne soit plus à l’ouverture politique et que les critiques soient censurées et leurs auteurs régulièrement harcelés.

Le dernier en date dans la longue liste des contestataires récemment entrés dans le radar de la répression du régime est le magnat de l’immobilier à la retraite Ren Zhiqiang 64 ans, membre du parti, ancien officier subalterne du génie jusqu’en 1981 et fils de Ren Quansheng qui fut vice-ministre du commerce.

Proférant souvent des critiques violentes parfois insultantes contre des institutions comme la ligue de la jeunesse ou CCTV, Ren qui anime un blog lu par 37 millions de lecteurs s’est taillé une réputation de trublion politique incontrôlable.

Le 1er mai, après la critique publique qu’il avait diffusée sur Weibo contre Xi Jinping fustigeant les exhortations du n°1 à la fidélité des médias à la ligne officielle, la Commission de discipline a sifflé la fin de la récréation et condamné Ren à l’exclusion du Parti, lui accordant cependant une année de sursis après avoir fermé son blog.

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Au-delà des irrévérences et des réflexions à l’emporte pièce, l’incident renvoie aux craintes du régime face aux frustrations qui montent à la fois au sein du Parti et dans certaines franges de la classe moyenne. Ainsi s’expliquent la sérieuse reprise en main qui, depuis 2013, ferme toute perspective d’ouverture politique et le récent recadrage de l’APL depuis toujours considéré par le Parti comme la source essentielle du pouvoir.


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