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Le vent nouveau de l’innovation chinoise

Au cœur de la nouvelle innovation chinoise. Comment un pays dominé par la culture du « coupé – collé » se transforme peu à peu en « hub » de l’invention high-tech. (Photo, Wired).

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Le magazine Wired publié à San Francisco, au Canada et au Japon et, depuis 2009, en Italie et au royaume Uni avait mis en ligne fin 2015 un long article repris, en octobre 2016, par Courrier International. L’analyse revenait sur l’idée reçue de l’incapacité à innover des Chinois bridés par la culture de la répétition, socle de l’apprentissage du système éducatif et d’une société encore formatée par la verticalité paternaliste de la morale confucéenne.

Pour le périodique américain, bréviaire des utopistes appelant de leurs vœux une société post-industrielle transcendant les clivages politiques par la prévalence du marché et la technologie de pointe, militant pour la liberté d’entreprise et l’allègement du poids des pouvoirs publics dans la vie sociale – toutes caractéristiques encore dans les limbes en Chine -, les vieilles lunes sociales chinoises de relations hiérarchiques verticales contraintes entre générations, de la sanction des erreurs, de la peur et de la condamnation de l’échec, sont en train de voler en éclat dans le secteur des nouvelles technologies de l’information, remises en question par les jeunes informaticiens chinois.

Un esprit créatif contre la culture de répétition.

Issus de la nouvelle classe moyenne aux revenus allant de 8000 à 30 000 € par an (près de 70% de la population), produisant un nombre toujours croissant de diplômés dépassant les 7 millions annuels, les nouveaux entrepreneurs chinois de la high-tech informatique, souvent très jeunes et à peine diplômés, ou même ayant abandonné leur études pour se lancer dans les affaires, sont à la pointe de l’innovation. Fascinés par les succès d’Apple, Amazon, Facebook, e.bay et Twitter, ils bénéficient d’un engouement sans précédent des investisseurs chinois en capital risque ayant injecté en 2014 14 Mds d’€ dans le secteur.

La vague de capitaux investis dans la high-tech informatique est certes très inférieure à celle qui inonde la sphère numérique aux États-Unis (47 Mds d’€), mais elle permet déjà de créer des « incubateurs » générant un nouvel esprit d’entreprise multipliant les créations de mini-sociétés par des jeunes d’une vingtaines d’années. L’article cite l’exemple d’un développeur débutant ayant subjugué sa hiérarchie avec un projet de site de rencontres lancé en 2013 dont les revenus ne sont pas générés par la publicité, mais par un pourcentage prélevé sur les achats en ligne de cadeaux virtuels effectués par les clients du site à leurs partenaires potentiels.

Croisement entre la tradition et le « high-tech ».

Géniale rencontre croisée entre l’ancestrale culture chinoise du cadeau, la quête d’imaginaire et la high-tech informatique, l’idée qui surfe à la fois sur de vieilles traditions, l’attrait du rêve et les nouvelles technologies a, en 2015 permis de réaliser un chiffre d’affaires de 830 Millions d’€.

Quatre ans après son introduction au Nasdaq, sa capitalisation boursière atteint plus de 2 Mds d’€. La vague de cette « silicon valley » chinoise encore dans les limbes enfle, portée par les répliques pour le moment plus ou moins réussies, que sont Alibaba, Wechat, Renren.com, Weibo, Baidu et Youku Tudou ou Douban, créées pour compenser l’interdiction totale ou partielle des géants américains Twitter, Amazon, Facebook, Goggle, Youtube.

Clairement, le mouvement passe de la copie approximative des années 2000 à des innovations originales portée par des idées chinoises ayant réussi la synthèse entre les besoins de la nouvelle classe moyenne et quelques vieilles traditions de convivialité locale chinoises.

Bons plans de consommateurs de quartiers, réservations de restaurants et tickets de cinéma en ligne sont le terrain de chasse de Meituan (conseils et idées de consommation) et Dianping (restaurants) ayant fusionné fin 2015 dont le chiffre d’affaires a, en 2015, atteint 24 Mds d’€. Le tout surfe sur la puissante vague du commerce en ligne et du paiement par smartphone dont le succès en Chine est foudroyant. Lire notre article La bourrasque du paiement en ligne

Au passage, les engouements du secteur participent de la lente bascule de l’économie chinoise de l’investissement public vers la consommation. Ainsi, selon le cabinet conseil McKinsey, l’économie de services dopée par les nouvelles technologies aurait en 2013 drainé 44% des dépenses de la classe moyenne. En 2022, la part des services portée par cette lame de fond atteindrait 50%.

La nouvelle vague transparente contre les opacités.

Lee Kai-fu, ancien responsable de Google en Chine, reste lucide sur les rémanences opaques du commerce chinois, obstacles à l’innovation. Il espère que la mouvance des jeunes entrepreneurs innovants apportera un vent de modernité et de confiance.

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Les spécialistes du secteur, à cheval sur l’entreprise, le capital et la high-tech, comme Lee Kai-Fu, Américain d’origine chinoise investisseur en capital risque, écrivain et ingénieur informatique, ancien responsable de Google en Chine, revenu à ses racines chinoises et résidant à Pékin, ne sont cependant pas dupes d’une situation encore en devenir, dont le potentiel de profit porté par la force du nombre, est encore handicapé par de nombreux obstacles. Selon lui, « si aux États-Unis, les activités commerciales sont devenues relativement transparentes grâce à des centaines d’années de concurrence honnête, ce n’est pas le cas en Chine ».

L’accusation de ce sino-américain qui sait de quoi il parle, est grave et renvoie à la jungle du commerce en Chine où, en dehors, du cercle de confiance articulé autour des « guanxi » et de la culture de la « face » qui interdit les dérapages condamnés par la « morale du visible », toutes les transgressions sont possibles, y compris celle de modifier le termes d’un contrat en cours de route.

Précisément, l’espoir de Lee est que la suppression des intermédiaires opaques, gangrène commerciale nourrie par une infinité de parasites et la possibilité donnée aux consommateurs de poster leurs avis en ligne pourraient ordonner le commerce autour de la confiance dans le foisonnement des concurrences plus ou moins sérieuses et plus ou moins honnêtes. « Celui qui sort indemne de ces batailles sans merci est », conclut l’article, « particulièrement aguerri ».

C’est le cas de Wang Xing, « à mi-chemin entre l’ancienne garde et la nouvelle ». « Devenu l’investisseur providentiel (« business angel »), en quête de jeunes pleins d’idées », il finance, innovation originale s’il en est, le site eDaijia, dont l’application permet à des automobilistes ayant trop bu de trouver un conducteur occasionnel pour les reconduire à la maison. Succès immédiat en Chine et en Corée du sud où la culture de la sobriété n’a pas encore effacé la tradition des banquets arrosés et du « cul sec » ravageur.

Une autre pépite est « Zepp Labs » créée par Robin Han, jeune Pékinois de 32 ans créateur d’un capteur fixé sur un club de golf ou une raquette de tennis et permettant de corriger ses défauts au jeu. Docteur en informatique, ancien stagiaire chez Microsoft, mais avide de liberté, Han a créé son entreprise avec un ami, en commençant par le golf. L’expérience a si bien réussi qu’elle a attiré un émissaire d’Apple en voyage d’exploration commerciale en Chine à la recherche d’applications pour Apple Store. Depuis, au prix de nombreuses heures de travail pour satisfaire aux critères de qualité d’Apple, l’idée est disponible moyennant finances dans le monde entier.

L’élan international contre la censure

En 2015, séminaire organisé en Israël au profit de jeunes entrepreneurs et ingénieurs chinois à Tel-Aviv dans les bureaux de Google, interdit en Chine.

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La bourrasque transfrontière nourrie et attisée par le désir d’entreprendre de cette nouvelle génération chinoise décomplexée, met également en liaison les innovants chinois avec des entrepreneurs du monde entier capables de construire les équipements nécessaires à la réalisation des projets. Là aussi les jeunes chinois sont présents.

David Li a ainsi créé un « hackerspace » (ou « kacklab ») offrant des espaces de rencontre en ligne permettant échanges d’idées et « brainstorming », un peu, dit David Li, comme dans une salle de gym, où les membres paient un abonnement qui leur permet d’utiliser les équipements du club et de bénéficier des idées et des conseils des clients de la salle, et dans ce cas, des autres candidats entrepreneurs.

Il est vrai qu’aujourd’hui la Chine offre encore deux visages. Le premier est celui d’un vaste atelier du monde fabricant plus de « hardware » que de logiciels performants, dans les sites de Shenzhen et Canton où pullulent les ateliers de production travaillant pour les géants mondiaux de l’informatique.

Mais cette réalité coexiste avec celle, toute récente, des entreprises chinoises défiant les grands noms internationaux du secteur. Les entrepreneurs étrangers défilent à la recherche d’idées et d’opportunités et « débarquent régulièrement dans les accélérateurs de start-up des villes côtières pour rencontrer des partenaires locaux ou dénicher des usines ».

Aujourd’hui, conclut l’article, peut-être avec un fort parti pris d’optimisme, pas toujours justifié, « la Chine devient en quelque sorte la Mecque des gens pleins d’idées. Un peu comme la Silicon Valley, il y a une génération ».

Enfin, la dernière idée suggérée par l’article, non évoquée par l’auteur qui se tient à distance des considérations politiques, est que le grand vent innovant soufflé par cette nouvelle génération de jeunes chinois connectés avec l’étranger prend directement à contrepied la tendance à la censure qui s’aggrave, fermeture mise en œuvre par le régime pour se protéger des influences politiques étrangères qui, selon le Parti, menacerait son magistère. [1].

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A cet égard, il faut cependant reconnaître que les anciennes illusions selon lesquelles le développement socio-économique et la puissance des classes moyennes pourraient subjuguer l’autoritarisme du régime, sont en train de perdre leur prévalence et leur impact.

La raison en est d’abord que l’idéal démocratique est aujourd’hui gravement affaibli par la culture de l’information parcellaire et tronquée abimée dans une excessive marchandisation et dans l’obsession de l’image émotionnelle remplaçant la connaissance. Un autre facteur militant pour la suivie de l’autoritarisme du régime est la montée d’un puissant patriotisme nourrissant une connivence entre la classe moyenne et le Parti contre les effets déstabilisateurs des influences étrangères.

Notes :

[1Le 7 novembre 2016, l’assemblée nationale chinoise a adopté une loi dont les activistes des droits estiment qu’elle resserre le contrôle sur les compagnie étrangères opérant en Chine, réduisant leur accès aux marché des hautes technologies en Chine. Le gouvernement justifie la loi en évoquant non seulement la lutte contre la criminalité et le terrorisme, mais également par le souci d’éviter une déstabilisation de son système politique à parti unique par une propagande inappropriée sur le net.

La vision chinoise d’internet (710 millions d’usagers) est connue : elle pousse à l’usage de la toile pour les affaires et la connectivité, notamment entre différents partenaires scientifiques et industriels. En même temps elle tente de bloquer l’accès à la pornographie et aux discours politiques subversifs.

La nouvelle loi exige que les compagnies chinoises et étrangères contribuent mieux à la censure et apportent leur soutien aux enquêtes de la sécurité d’État notamment sur le stockage des données. Pour James Zimmerman, président de la chambre de commerce américaine en Chine, il s’agit d’une régression qui handicapera l’innovation et compromettra la protection des données.


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