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›› Editorial

Les drones tueurs. La Chine entre en lice, entre commerce, rivalité stratégique, efficacité tactique et controverses morales

Le drone chinois CH-4 développé par l’institut de recherche 701 de la CASC fait partie de la famille Cai Hong (彩虹 arc-en-ciel). Les modèles de 1 à 5 sont des drones armés. Le CH-5, dernier modèle de la série a été testé fin août dans le Gansu.

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La publication récente par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) de l’état des ventes d’armes dans le monde, commentée sur le site OSINTPOL par Aude Florent, franco-canadienne, Directrice du programme sur l’évolution des dépenses militaires et d’armement au SIPRI, confirme l’évolution constatée lors des années précédentes. Après une baisse régulière entre 1985 et 2005, les transferts d’armes sont repartis à la hausse, avec, en 10 ans, une augmentation des ventes de 40%.

Globalement, les exportations de la Chine, aujourd’hui classée 3e rang mondial avec 5,9% des ventes (devant la France à 5,6%) – il est vrai loin derrière les États-Unis (33%) et la Russie (25%) - fondent la plus grande part de cette hausse avec une augmentation de plus de 85% entre 2006 et 2015.

Les autres fournisseurs dont les ventes ont fortement augmenté sont l’Espagne et l’Ukraine (+50%), l’Italie (+45%) et, dans une moindre mesure, les États-Unis, la Russie et le Royaume Uni (+25%). En revanche, les exportations de l’Allemagne, des Pays Bas et de la France sont en recul (respectivement de 50%, 25% et 10%).

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Dans ce tableau, le SIPRI pointe du doigt une évolution en marche depuis 2011 : l’augmentation de la demande globale pour la technologie des drones armés, dont le complexe militaro-industriel chinois tire profit.

Attisant une nouvelle inquiétude face à une nouvelle prolifération dangereuse dont les implications morales, juridiques et stratégiques font débat aux États-Unis depuis 2013, à la suite de l’usage immodéré de ce type d’armes par le Pentagone, la China Aerospace Science & Technology corp. CASC – 中国 航天 科技 集团 公司 - a vendu au moins 5 drones armés du modèle CH-3 au Nigeria et 4 autres à l’Irak.

Quant aux clients du CH-4, le modèle au-dessus, la liste est mal connue. Selon Vasily Kashin, expert russe de la question, ce modèle aurait été vendu à l’Égypte, à l’Arabie Saoudite et à l’Irak. Pour le SIPRI, en revanche, seul le Pakistan aurait bénéficié de ce transfert, mais le nombre d’exemplaires vendus n’est pas connu [1].

La nouvelle tendance chinoise s’invite dans une controverse en cours aux États-Unis, articulée autour de deux thèmes essentiels :

1) la prolifération dangereuse d’une technologie qui risque de se banaliser par le truchement d’une approche purement commerciale, sans garde-fous juridique et moral (selon Pieter Wezeman chercheur au SIPRI, « la Chine ne fixe pas de limites politiques à ses ventes d’armes. Seule l’opportunité d’affaires importe ») ;

2) la sensibilité morale et légale d’un mode d’action à distance dont la généralisation meurtrière véhicule une image de l’Amérique de moins en moins capable de s’engager au sol, insensible aux dommages collatéraux qu’elle provoque, véhiculant à terme, le risque que, par le truchement des proliférations, la menace se retourne contre les États-Unis eux-mêmes.

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Déjà, oubliant que le Pentagone est de très loin l’utilisateur le plus prolifique des drones armés [2], les experts américains considèrent que la Chine qui vend à des pays pauvres en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie Centrale et au Pakistan, un mode de bombardement relativement bon marché, abaisse dangereusement le seuil d’utilisation des frappes létales à distance.

Sarah Kreps experte de la prolifération des armements, ajoute que, dans un contexte où la Chine semble vendre des drones y compris à des États dont les relations avec Washington sont tendues, les efforts pour contrôler la prolifération seront sans effet [3].

Selon le centre de recherche « New America » (anciennement New America Foundation) 78 pays se sont dotés de drones de surveillance, parmi lesquels une vingtaine développent des versions armées. En Syrie, tous les acteurs – Bashar el Asad, la Russie, l’Iran, l’Etat Islamique - utilisent des drones de reconnaissance, tandis que Londres et Washington mettent en œuvre des drones armés de la classe « Reaper. »

Il reste qu’aux États-Unis mêmes, ces précautions qui se réclament aussi des restrictions du Missile Technology Control Regime (MTCR) datant de 1987 ayant pour objet de limiter la prolifération des missiles balistiques, ne parviennent pas à rassurer les principaux contempteurs de ce type d’équipement et du mode d’action d’assassinat à distance.

Aux États-Unis la controverse tactique tourne à la réprobation morale.

Affiche critiquant le mode d’action des « drones tueurs » au Yemen. En novembre 2015 un documentaire intitulé « Drone » a été projeté aux États-Unis à partir des expériences de 4 opérateurs de drone dont 3 étaient des pilotes. Le 19 novembre, Brandon Bryant, l’un d’entre eux a donné une conférence de presse à Manhattan dans laquelle il insistait sur les conséquences psychologiques qu’il a ressenties à la suite des frappes à distance déclenchées par lui. Sa conclusion mérite attention : « Le prix de la vengeance et de la sécurité a t-il été d’oublier notre humanité ».

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En 2014, un rapport rédigé par le Général en retraite John Abizaid, ancien chef du Central Command, d’origine libanaise et Rosa Brooks, une juriste, professeur de droit à la Georgetown University, assistés par des experts du renseignement et des hommes politiques des deux partis, soulignait : « Nous sommes préoccupés par l’emploi abusif de drones pour traiter des objectifs, mal identifiés à partir de renseignements ou d’analyses douteux ».

Une autre partie de l’analyse laissait entendre que l’usage des drones « fabriquait des terroristes à mesure qu’on les éliminait ».

Le rapport abordait aussi un point de droit international mettant en question l’usage du tir à distance contre un pays avec lequel les États-Unis ne sont pas formellement en guerre : « pour de nombreux observateurs, les États-Unis s’arrogent le droit de tuer toute personne identifiée comme appartenant à Al Qaeda ou à ses alliés, n’importe où, n’importe quand, à partir d’informations tenues secrètes dont la validité est elle-même évaluée par des anonymes, au travers des procédures également secrètes ».

Surtout, les auteurs signalaient que la facilité tactique de l’emploi des drones abaissait le seuil d’entrée en guerre dans une spirale funeste, augmentant mécaniquement la dimension et le nombre des conflits. Enfin, commentant le rapport, un article du Washington Post, peu suspect de pacifisme, mettait en garde contre les retours de flammes d’une banalisation de l’emploi des drones par des hostiles qui pourraient imiter le précédent créé par l’Amérique.

« Des douzaines de pays maîtrisent l’usage des drones. A quoi ressemblerait le monde si chacun les employait comme nous le faisons ? ».

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Le débat n’est pas clos, alors que la Chine se lance dans cette course à la prolifération tandis que tous les observateurs constatent que l’usage des drones tueurs a considérablement augmenté sous la présidence d‘Obama, dans un contexte où aux États-Unis, ce mode d’action est de plus en contesté.

En novembre dernier, 4 anciens membres de l’armée de l’air américaine, dont 3 étaient d’anciens pilotes à distance de drones tueurs, ont adressé une lettre ouverte au président Obama dans laquelle ils le mettaient en garde contre les effets pervers du programme d’élimination de terroristes par des tirs à distance de drones.

Prenant le contrepied du Pentagone pour qui la stratégie de « décapitation » des groupes terroristes avait une réelle efficacité, le groupe, reprenant les arguments du rapport Abizaïd et les commentaires qui l’avaient entouré, considérait que le mode d’action contribuait à attiser les haines anti-américaines et accélérait le recrutement de nouveaux terroristes.

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S’il est vrai que la Chine ne s’est jamais laissée aller à l’usage des drones tueurs commandés à distance pour, au risque de graves dommages collatéraux, exercer des représailles ciblées contre des responsables de la mouvance islamiste radicale, n’importe quand et où qu’ils se trouvent, il n’en est pas moins préoccupant que Pékin se lance aujourd’hui dans la « vulgarisation » commerciale des ces engins de mort à distance.

Qu’elle semble vouloir s’y livrer au profit de pays eux-mêmes soumis aux affres du chaos terroriste pose la question de la prolifération d’une arme dotée d’une grande capacité subversive qui ne tient compte ni des frontières ni des espaces aériens nationaux. Que les stratèges de Pékin le veuillent ou non, ils ne pourront pas échapper à ces questionnements faisant débat aux États-Unis qui télescopent de plein fouet les élans commerciaux du complexe militaro-industriel chinois et les stratégies d’influence de Pékin.

Notes :

[1La série des CH armés (Caihong – 彩虹, arc-en-ciel) se décline en 5 modèles allant du CH-1 au CH-5, dont les performances ont été régulièrement améliorées. Le CH-3 – charge militaire de 60 à 80 kg, un rayon d’action de 960 km, pouvant évoluer à 4 km d’altitude – a été vendu dès 2014 au Nigeria. Un exemplaire s’est écrasé en janvier 2015 au nord du pays au cours d’une opération contre le groupe terroriste Boko Haram.

Le CH-4B qui ressemble au drone américain MQ-9 Reaper, est un engin mixte de reconnaissance et d’attaque avec une charge militaire de 250 à 345 kg et un rayon d’action de 3500 à 5000 km, capable d’engager une cible au sol à 5000 m d’altitude, hors de portée de la plupart des armes anti-aériennes classiques.

Le CH-5, dernier né de la série des drones armés chinois, a un poids total au décollage de 3 tonnes, emporte une charge militaire de 900 kg, avec une trentaine d’heures d’autonomie et un rayon d’action de 3000 km. Selon CCTV, un vol d’essai a eu lieu dans le Gansu à la fin août 2015, juste avant la parade militaire du 3 septembre commémorant la victoire sur le Japon.

[2Selon des observateurs indépendants, au cours des 10 dernières années plus de 500 frappes américaines à distance ordonnées par la CIA ou le Pentagone ont tué 3800 militants terroristes, avec des dommages collatéraux d’au moins 400 civils, dont au moins 8 Américains.

[3Même si le Département d’État a récemment donné son accord pour alléger les restrictions des ventes de drones, le marché reste sévèrement contrôlé par le Congrès, chaque vente étant soumise à un accord parlementaire. Au total, seules deux ventes ont été autorisées, au profit de l’Espagne (version de reconnaissance) et de l’Italie (version armée équipée de missiles Hellfire et de bombes laser).


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Par Camille Le 2/03/2016 à 04h08

A propos des drones

La reaction des pilotes de drones me fait penser au roman "Forever Peace" de Joe Haldeman, ou les armes a distances sont generalisees. Ca en deviendrait presque de l’anticipation...

Par Olivier Le 9/08/2016 à 00h39

Les drones tueurs. La Chine entre en lice, entre commerce, rivalité stratégique, efficacité tactique et controverses morales.

J’ai lus sur ce site spécialisé dans le drone que la chine avait réalisé des partenariat stratégiques avec les constructeurs de drone civils afin que les vidéos filmés via les caméra embarqués des drones soient automatiquement envoyés dans des centrales de télésurveillances chinoises , avez-vous vus circulez cette infos ? J’ai des doutes car cela me parait très gros !

Par La Rédaction Le 20/08/2016 à 13h08

Les drones tueurs. La Chine entre en lice, entre commerce, rivalité stratégique, efficacité tactique et controverses morales.

L’information est exacte. L’article ci-dessous publié par Bloomberg fait état d’une étroite coopération entre le gouvernement chinois et Da Jiang Innovations Science & Technology (DJI) basé à Shenzhen. Le réflexe sécuritaire du Politburo exigeant de partager les données et de les censurer à sa guise a touché Google et a contribué à laisser Facebook et Youtube à la porte de la Chine. En 2007, Yahoo avait été attaqué en justice par la famille de deux dissidents chinois emprisonnés après que ses bureaux à Pékin avaient fourni à la police chinoise des renseignements sur leurs messages personnels. En mars 2015, les bureaux de Yahoo à Pékin ont été fermés, mais à l’époque Marissa Mayer, ancienne de la direction de Google avait expliqué que la décision n’avait pas été prise en réaction contre la censure. (C’est en partie vrai). A l’avenir les tendances observées en Chine risquent de s’étendre dans de nombreux autres pays au prétexte de la lutte contre le terrorisme.

Quant à DJI qui est Chinois, il n’a pas le choix. Enfin, il est probable que le considérable attrait du marché chinois arrive assez vite à convaincre des sociétés de NTI comme Google à revenir en Chine en acceptant de se plier aux injonctions du contrôle chinois où se croisent la tendance à la censure et la volonté de favoriser les sociétés high-tech chinoises contre leurs concurrents étrangers, pour la plupart américains.

Lire à ce sujet : http://www.questionchine.net/uber-en-chine-reflexions-sur-la-concurrence-la-jurisprudence-le-droit-et-les

Et : http://www.bloomberg.com/news/articles/2016-04-20/drone-maker-dji-willing-to-share-data-with-china-s-government

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