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›› Editorial

Les incertitudes de l’année du Coq

La Chine est entrée dans l’année du Coq le 28 janvier. La plupart des Chinois retourneront à leur travail le 3 février après une semaine de vacances et une visite à leurs familles.


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A l’orée de l’année du Coq et à 9 mois de grande messe quinquennale du 19e Congrès, la Chine est confrontée à la tourmente adverse, difficile à décrypter, du surgissement de Donald Trump et du raidissement antichinois de l’Amérique.

Déjà en proie aux crispations internes de la guerre contre la corruption et aux difficultés des réformes sur fond de lutte contre les groupes de pression, le surendettement et les évasions de capitaux évaluées à 500 Mds par an [1], la Direction politique chinoise se prépare à réagir aux effets des tensions avec son principal rival stratégique en Asie.

Non seulement surgit la perspective d’une dangereuse guerre commerciale avec l’un de ses tous premiers partenaires économiques et son plus grand client dont les effets pourraient être dévastateurs pour les deux géants. Mais encore, les déclarations de la nouvelle équipe du Pentagone laissent-elles présager le spectre d’un durcissement militaire en mer de Chine du sud, tandis que Trump lui-même et l’entourage des stratèges conservateurs ont commencé à piétiner le tabou en vigueur depuis 1979 de « la politique d’une seule Chine » permettant à Pékin de lier sans esprit de recul, le destin des Chinois de Taiwan à ceux du Continent.

Quel que soit l’angle de vue, cette dernière incertitude créée par le nouvel hôte de la Maison Blanche, affranchi de toute subtilité diplomatique, constitue pour la Chine une remise en question stratégique et politique d’autant plus sensible qu’elle touche aux racines historique mêmes du régime et à sa légitimité.

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Pour autant, le surgissement provocateur de Trump, prétendant inverser la course du déclin américain par la confrontation qui chambarde les repères stratégiques hérités de la chute du mur de Berlin, n’a pas pour Pékin que des effets négatifs ou inquiétants.

Une opportunité stratégique pour la Chine.

Le 31 janvier Duterte annonçait qu’il avait demandé aux garde-côtes chinois de lutter contre les pirates du groupe islamiste Abu Sayyaf.


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L’abandon en rase campagne par la Maison Blanche des Traités Transpacifique (TPP) et Transatlantique (TAP) ouvre en effet, en théorie, de nouvelles perspectives globales aux stratèges chinois. Déjà en Asie, quelques uns des anciens partenaires du TPP, comme l’Australie ont immédiatement proposé d’y inclure la Chine ostracisée par l’administration Obama, ou, à défaut, de s’aligner eux-mêmes aux traités de libre échange déjà signés par Pékin avec tous les pays de l’ASEAN.

Dans l’accélération de la dynamique prochinoise de la sphère asiatique, certains pays comme le Cambodge devenu une colonie chinoise ou les Philippines dont le Président Duterte en froid avec l’Amérique vient de demander aux garde-côtes chinois de participer à la lutte contre les pirates islamistes du groupe Abu Sayyaf, se sentiront à l’aise. D’autres, comme le Japon, l’Inde et le Vietnam, dont les relations avec la Chine sont gênées par des querelles de souveraineté observeront une prudente réserve face au vide laissé par l’échec de la bascule américaine vers l’Asie décidée par Obama en 2011.

En Europe, le profond mépris exprimé par Trump à l’égard de l’UE par le truchement d’une interview accordée à deux journalistes du Times et du Bild Zeitung n’a pas laissé les politiques indifférents. Les réactions furent un baume au cœur de Pékin depuis de longs mois aux prises avec une crispation de Bruxelles et de l’Allemagne contre les pratiques commerciales de la Chine. A Davos, Jereon Dijsselbloem, ministre des finances des Pays Bas et président de l’Eurogroup a en effet expliqué au New-York Times que si le message envoyé par les États-Unis à Bruxelles était vraiment qu’ils n’étaient plus les alliés de l’Europe, d’autres comme la Chine étaient prêts à prendre leur place.

Inversion des images.

A Davos le président chinois, ici avec Doris Leuthard présidente du Conseil fédéral suisse, s’est fait l’avocat de la globalisation heureuse et du marché libre alors que ces deux visions sont attaquées de toutes parts. C’est la première fois qu’un président chinois assistait au forum de Davos. Parmi les dirigeants occidentaux, seule Theresa May était présente.


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Les annonces du repli de l’Amérique devenue un compétiteur méfiant et vindicatif, décidé à promouvoir encore plus fermement qu’auparavant ses intérêts nationaux, mais cette fois sans les enrober du discours ambigu et assez souvent hypocrite de la défense des valeurs universelles et du bien commun, ont récemment provoqué à Davos une insolite et soudaine modification de l’image de la Chine.

Jusque là présentée comme une puissance ne se coulant qu’avec réticences dans le jeu de la compétition commerciale ouverte et transparente, elle s’est, par le discours de Xi Jinping affirmée comme le nouveau champion global du libre échange qui, depuis 2001 est le puissant moteur de sa croissance. Les impressions en partie façonnées par l’émotion jouant, par les temps qui courent, un rôle crucial dans le calcul du monde, la bascule des images de l’Amérique et de la Chine, avançant aujourd’hui à fronts renversés est un des symboles les plus flagrants du lent glissement des rapports de force.

Le tout nouvel engagement de la Chine pour la lutte contre le changement climatique accompagne une autre inversion. En 2009 à Copenhague, Pékin s’était aligné sur la fronde des émergents critiquant les normes écologiques des Occidentaux principaux pollueurs des cents dernières années. Aujourd’hui, face aux abandons sceptiques de Trump, Pékin est, par contraste et, contre toute attente, le nouveau hérault écologique global.

Sautant sur l’occasion, Li Junhua, à la tête du bureau des organisations internationales du Waijiaobu a exprimé son inquiétude sur la détermination des États-Unis à tenir leurs engagments et clairement réaffirmé la volonté de Pékin de tenir les siens. Sur la difficulté à tenir ses promesses et l’écart entre les discours et la réalité lire : COP 21 : entre illusions et scepticismes. Réalités et limites des contributions chinoises

一带一路 Yi Dai Yi Lu seule en en lice.

En réponse aux fermetures américaines et à la menace de guerre commerciale, le Général Luo Yuan, ancien n°2 de l’Académie des Sciences militaires connu pour ses positions très nationalistes, faisait l’apologie de l’esprit d’ouverture des routes de la soie. En janvier 2016 il déclarait aussi qu’un conflit avec Taïwan serait probable si l’Île continuait à rechercher l’indépendance.


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S’étant présenté comme le nouveau moteur de la globalisation heureuse, Pékin joint le geste à la parole. En 2017, la Chine attisera encore les feux de ses grands projets le long des routes de la soie et de leurs variantes en Afrique, au Pakistan et en Asie du Sud-est.

Après le coup fatal porté par Trump au TPP, le projet Yi Dai Yi Lu, seul vecteur désormais en lice de l’intégration économique de la région par des projets commerciaux et la constructions d’infrastructures de transport et d’énergie, sera à nouveau présenté au monde en mai prochain, lors d’une conférence de grand style à Pékin où tout le monde sera invité sans restriction.

Mais le plus fascinant dans cette permutation des images et des rôles est peut-être le contraste de bénévolence et de souplesse proposé par la Chine face aux provocations agressives de Trump.

Hormis la question non négociable de Taiwan où Pékin est prêt à se raidir sans esprit de recul, le discours chinois reste accommodant, mesuré et optimiste, y compris de la part de personnalités connues pour leur intransigeance nationaliste et leurs sentiments antioccidentaux. Ainsi, le message transmis par le régime est-il que la Chine œuvre sans arrière pensée pour créer un élan au profit du développement global, alors que d’autres, ajoute un diplomate visant les États-Unis, ne cessent de calibrer les relations internationales en termes de rivalité de puissance.

Récemment, le général en retraite Luo Yuan, pourtant connu pour être un des « faucons » de l’APL écrivait sur son blog : « Votre slogan est “America first“, le notre renvoie au destin commun des hommes ; Vous fermez votre pays, nos projets des nouvelles routes de la soie sont ouverts à tous ». Plus encore, le message comporte un codicille de modestie exprimé par Zhang Jun « Certains affirment que la Chine brûle de jouer un rôle de leader mondial. Il serait plus juste de dire que le premier des acteurs de cette compétition a laissé sa place à la Chine ».

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Les nouvelles cartes et de nouveaux rôles sont donc distribués, jetant une lumière crue sur quelques risques majeurs de l’année du Coq à Taiwan et en mer de Chine du sud. A surveiller donc tout particulièrement le détroit de Taiwan où s’est construit une « masse critique » autour des trois ingrédients explosifs que sont la quête identitaire des Taiwanais, la force du nationalisme historique des dirigeants et du peuple chinois et la réactivité brutale et aventureuse de Trump.

Aux opacités de la direction politique chinoise qui prépare dans le secret son 19e Congrès, aux défis de la modernisation et à ceux consistant pour le politburo à rester en phase avec sa classe moyenne, s’ajoutent désormais les incertitudes de la stratégie radicale du nouveau président américain.

Notes :

[1En décembre 2016, Goldman Sachs estime à 1100 milliards de $ le total des sorties de capitaux depuis août 2015, date à laquelle le Yuan a été dévalué. Ce flux qui ne peut pas être uniquement attribué à des sorties illégales dont le volume est néanmoins estimé à plusieurs centaines de milliards exerce une pression à la baisse sur les réserves de change tombées à 3 000 milliards de $ en novembre 2016.


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