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Les retours de flamme de la « politique d’une seule Chine »

L’inflexibilité de la position chinoise, teintée de menaces et ponctuée de harcèlements à l’égard du nouvel exécutif taiwanais enferme le dilemme dans un cul de sac politique et alimente les tensions qui inquiètent l’opinion de l’Île.


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Si on en croit l’activisme de Stephen Yates, ancien conseiller pour la sécurité nationale de Georges Bush et membre de Heritage Foundation, le think tank conservateur ayant participé à l’élaboration de la pensée stratégique de Donald Trump, lequel met par ailleurs un point d’honneur à réaliser ses promesses, la question de Taiwan, déjà passée au rouge, a toutes les chances de s’envenimer encore.

Le 17 janvier, le South China Morning Post révélait que Yates avait rencontré Tsai Ing-wen en décembre 2016 et qu’il argumentait sur « l’anomalie » de « la politique d’une seule Chine », dont il faut rappeler qu’avant même les déclarations iconoclastes de D. Trump, elle était au cœur des tensions dans le Détroit depuis l’élection de Tsai.

En représailles du refus du nouvel exécutif taiwanais d’en reconnaître le principe, Pékin a en effet fermé unilatéralement tous les canaux officiels de contact réactivés par Ma Ying-jeou en 2008 et, depuis, cherche à isoler encore plus l’Île dont les réseaux diplomatiques officiels sont déjà misérables.

Pour Yates qui conseillait Dick Cheney, la politique taiwanaise de la Maison Blanche doit être révisée et il est logique que Washington ne tolère pas les restrictions imposées par Pékin aux contacts entre Tsai Ing-wen et l’administration américaine. Tout en niant qu’il avait visité Taipei en tant qu’envoyé de Trump, il a reconnu qu’avant son voyage il avait rencontré l’équipe du Président, ce qui lui donne, aux yeux des observateurs, le statut d’un émissaire politique ayant une forte capacité d’agacer la direction politique chinoise.

Quoi qu’il en soit, la rhétorique de l’ancien membre de l’administration Bush qui ne manque pas de logique, touche quelques points sensibles à Pékin et Taïwan.

Remise en cause d’un tabou.

1.- Qu’un simple échange téléphonique entre Tsai et le futur président ait été perçu comme une secousse stratégique était « pathétique » et signalait à quel point le veto chinois sur les contacts officiels entre l’administration américaine et l’exécutif taiwanais n’était en réalité que le résultat de concessions américaines acceptées par des « seconds couteaux » et jamais corrigées par les responsables de haut niveau.

2.- La Chine n’a pas la légitimité pour dicter aux États-Unis le type de relations qu’ils entretiennent avec Taiwan.

3.- Le statut-quo au cœur des malentendus et que Pékin dit vouloir préserver pour isoler le seul système politique démocratique ostracisé par la communauté internationale est, en réalité, que la Chine ne peut se prévaloir d’aucune prérogative politique sur l’Île. A ce titre, elle n’a pas non plus la légitimité pour décider à quelle organisation internationale Taiwan peut ou non appartenir et avec qui l’Île peut développer des relations commerciales.

4.- Si Pékin voulait sérieusement la réunification, le Politburo devrait d’abord accepter la situation telle qu’elle est et consentir à négocier sur un pied d’égalité avec une entité sur laquelle il n’a aucune prise politique. Le projet de rattachement de l’Île au Continent ne sera pas pris au sérieux aussi longtemps que la Chine tiendra un langage dont chacun sait à Taiwan et aux États-Unis qu’il repose sur une fiction.

Les réflexions de Yates renvoient à l’essentiel auquel est aussi liée la question du statut-quo : jamais clarifiée, la nature même des relations entre Taipei et Pékin est enfouie sous la rhétorique chinoise « d’une seule Chine ». Françoise Mengin développe ce point dans un article très fouillé paru en 2000 dans la revue « Critique Internationale » (Presse de Sciences Po).

La souveraineté oubliée.

A Taiwan domine à la fois un sentiment identitaire séparé du Continent et une inquiétude attisée par les harcèlements chinois contre le nouvel exécutif de l’Île. Les banderoles déployées par des militants indépendantistes lors d’un match de baseball entre Taiwan et le Japon s’opposent à l’appellation « China – Taipei » par laquelle l’Île sera, comme à l’habitude, désignée lors des JO d’été de 2020 au Japon.


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La puissance de la rhétorique chinoise qui argumente en réalité à partir d’un malentendu sur ce que devrait être une négociation entre les deux rives, est son inflexible continuité. Entre la déclaration en 9 points du Maréchal Ye Jianying (1980), celle de 1982 de Deng Xiaoping qui réservait à Taiwan le même sort qu’à Hong Kong et Macao dans le cadre « d’Un pays deux systèmes », jusqu’à celle du Livre Blanc de 2000 en passant par celui de 1993 et la déclaration en huit points de Jiang Zemin de 1995, tout est négociable sauf l’appartenance de l’Île à la Chine.

Eventuellement défendu par la force, ce dernier point est aussi présenté par Pékin comme le préalable indispensable à toute négociation et aux contacts entre les deux administrations.

Or, passer sous silence la souveraineté, seule question du dilemme qui vaille, tout en ignorant la volonté des Taiwanais, interdisant même qu’on en parle, revient à définir un préalable qui place d’emblée l’Île dans une position subalterne. Biaisant toute négociation dont le résultat serait connu d’avance, la position chinoise installe, dans un contexte où le statut-quo n’est qu’un leurre, la fatalité d’un glissement inéluctable vers la réunification.

Aujourd’hui comme hier, l’imperturbable rigidité chinoise réveille les groupes de pression taiwanais aux États-Unis et conforte les élites taïwanaises dans leur refus de toute négociation politique avec la Chine que le KMT subordonne à la reconnaissance par Pékin de la souveraineté de l’Île et à l’émergence sur le Continent d’une conscience politique démocratique.

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Quant au DPP, pas plus que Pékin, il ne souhaite une négociation de la souveraineté de l’Île, assimilée par lui à une trahison de sa plateforme identitaire. Il reste qu’un examen détaillé des enquêtes d’opinion à Taiwan montre la lente maturation de l’idée d’une solidarité entre les peuples cherchant à échapper, de part et d’autre du Détroit, au piège politique dans lequel les enferment les élites à Pékin et Taipei.

Ce courant de pensée avait déjà fait surface en 2012 dans un échange entre chercheurs chinois et taiwanais. Compte tenue de la faible réceptivité des intellectuels du Continent à l’idée d’une volonté populaire, le dialogue avait été assez stérile. Lire notre article Chine – Taïwan dialogue politique. Dialogue de sourds sur un terrain miné

L’idée avait été mise en avant lors d’un séminaire à Harbin entre le parti communiste chinois et le Guomindang par Zhao Chun-shan, professeur à l’Institut des études chinoises de l’Université de Tamkang. A l’avenir, avait-il dit en substance, il sera de plus en plus illusoire de croire que les pouvoirs politiques à Taipei ou à Pékin pourraient indéfiniment commander aux sociétés. Il ajoutait que seul le partage de valeurs politiques communes permettrait d’instituer une paix durable dans le Détroit.

Hésitations de l’opinion à Taiwan

Alors que les relations dans le Détroit se tendent, le 12 août 2016, Tsai Ing-wen assistait à l’exercice annuel à tir réel de l’armée taiwanaise.


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Dans l’Île, les sondages traduisent aussi une inquiétude, en même temps qu’un agacement à l’égard des classes politiques de part et d’autre du Détroit.

Selon un sondage d’octobre 2016, commandé par le Taiwan Brain Trust, seulement 51,9% des Taiwanais approuvent sans réserve l’idée que Taiwan est un pays indépendant et souverain, tandis que 23,9% le reconnaissent aussi, mais avec des réserves. En même temps, 79,8% sont en faveur du maintien du statut-quo, ce qui traduit l’inquiétude à l’égard d’une évolution radicale de la situation. Plus encore, résultat du harcèlement chinois en 2016, entre mars 2015 et octobre 2016, on constate un net fléchissement de l’opinion indépendantiste passée de 31,2% à 24,3%, le score le plus bas depuis janvier 2014.

Logiquement, au cours de la même période, les opinions en faveur du statut-quo sont passées de 55,8% à 62,4%.

La prudence contradictoire se lit aussi dans les réponses en faveur d’une éventuelle déclaration d’indépendance jugée possible pour 60,5% des sondés à condition que soit maintenu l’actuel statut-quo. Dans le même temps, moins d’un quart des réponses sont en faveur de la réunification. Mais, entre mars 2015 et octobre 2016, ce pourcentage était en nette augmentation, passé de 17,7% à 22,4%, là aussi probablement à la suite des pressions chinoises. Au cours de la même période, la proportion jugeant que la Chine avait une attitude amicale est tombée de 33,9% à 23,9%.

Ces proportions se retrouvent dans l’appréciation de la mise en oeuvre du schéma un pays deux systèmes à Hong-Kong. Alors que 55% des Taiwanais considèrent que l’arrangement a plus ou moins échoué, seulement 23,9% estiment qu’il a réussi.

Mais, s’il est vrai qu’à la question très théorique d’un choix simple entre être Taiwanais ou Chinois, une écrasante majorité de 83,3% continue à répondre « Taiwanais », la force des pressions de Pékin fait que cette proportion a baissé, puisqu’en janvier 2014, elle était de 90,2%. Simultanément la part de ceux qui souhaitent une réunification a bondi de 5,1% à 9,9%.

Enfin, dernière indication d’un flottement de l’opinion et de son agacement contre les politiques en Chine et à Taiwan, une enquête du 12 au 16 janvier commandée par le ministères des Affaires continentales à Taipei et réalisée par l’Université Nationale Chengchi, indique que 86,2% des sondés estiment que le bien-être des populations de part et d’autre du Détroit devrait être au cœur des discussions entre les deux rives.

Plus encore, s’il est vrai que 83,4% des sondés considèrent comme Tsai Ing-wen que Pékin ne devrait pas gêner la politique étrangères de Taipei, 83,1% expriment l’idée utopique que les considérations politiques ne devraient pas jouer un rôle dans les échanges, tandis que 8 sondés sur 10 jugent que Pékin et Taipei portent conjointement la responsabilité de maintenir la paix dans le Détroit.

Notons que la nature des questions posées, mettant en avant les peuples opposés aux appareils politiques, signale dans l’Île une évolution notable de la manière de considérer le dilemme taiwanais. A Taiwan, au moins, il est homothétique de l’importance croissante des réseaux sociaux. Sur le Continent, en revanche, il est pour l’heure improbable que cette vision populaire, hors système, puisse tenir le haut du pavé.


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