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›› Editorial

Nouvelle charge de Wu Jinglian contre les conservateurs

Un exercice très prisé par les « China Watchers » consiste à tenter de décrypter les intentions du pouvoir, les rivalités entre factions ou les crises qui couvent à partir des articles publiés dans la presse du régime ou des interventions de quelques vieux sages reconnus, s’exprimant sur les grandes chaînes de la télévision nationale. Mais le pouvoir étant devenu collégial, les signaux envoyés par les médias sont aujourd’hui plus subtils qu’à l’époque où Peng Dehuai, Peng Zhen ou Lin Biao, en disgrâce ou menacés par les purges brutales, étaient purement et simplement effacés de la photo.

La ligne politique suggérée est moins nette qu’à l’époque des grandes campagnes de masse maoïstes, puisqu’en apparence jamais arrêtée et toujours plus ou moins en cours d’élaboration, elle flotte entre les factions qui s’observent, se jaugent et testent leur audience, à un moment crucial pour l’avenir du pays. On ne dira jamais assez à quel point les intentions affichées du 3e Plenum envisageant de séparer l’argent public et la politique de la gestion des entreprises d’État constituent un cataclysme pour l’ancien système dont l’épine dorsale est aujourd’hui encore constituée par la collusion opaque entre les banques, l’exécutif du Parti et les grands groupes nationaux.

Mise en garde contre le retour des féodalités

Ainsi, alors que personne n’est encore en mesure de dire si le pouvoir sera capable de secouer cette gangue qui le paralyse et gaspille ses ressources, la participation de Wu Jinglian (84 ans), le 5 décembre dernier à un colloque sur la réforme financière organisé par la chaîne centrale de télévision publique CCTV2 a donné l’occasion d’une nouvelle mise en garde. La vieille conscience économique du pays, ancien conseiller de Deng Xiaoping et du réformateur Zhao Ziyang, diplômé de Fudan qui fut professeur associé à Yale, au Massachusetts Institute of Thechnology, à Stanford et à Oxford, donne à nouveau de la voix, face à ce qu’il perçoit comme l’accumulation des obstacles conservateurs sur la route des réformes.

On peut conjecturer que l’alerte qui fait suite à d’autres avertissements tous très pressants, est adressée au pays par la mouvance aujourd’hui conduite par des hommes comme le premier ministre Li Keqiang, Zhou Xiaochuan le gouverneur de la Banque Centrale, ou Zhou Qiang, le nouveau Président de la Cour suprême et leurs équipes, tous conscients que si le pays ne parvenait pas à relever les défis de la modernisation, il risquait un accident politique.

Le spectre de la révolution culturelle

Or, pour Wu qui s’est aussi félicité des annonces du 3e Plenum, les réformes et les remises en ordre avaient régressé. Les mauvaises habitudes de gaspillage des ressources financières par des investissements massifs, resurgies à la faveur de la crise de 2008, ont renvoyé le pays dans l’état où il se trouvait avant les réformes des entreprises publiques décidées par Zhu Rongji à la fin des années 90, tandis que la corruption rampante des responsables qui vivent de rentes de situations, crée des tensions entre le peuple et le pouvoir.

Pour bien enfoncer le clou de l’urgence, Wu n’a pas hésité à réveiller le spectre de la révolution culturelle, souvenir funeste pour la presque totalité des cadres aux commandes du pays qui renvoie à une des situations les plus chaotiques qu’ait traversé la Chine contemporaine. En soulignant que seul le consensus pour les réformes avait permis d’y mettre un terme, il sous-entendait que si le Parti perdait sa cohésion et abandonnait la voie de la modernisation, il risquait une nouvelle transe politique.

Ce n’est pas la première fois que le vieil économiste mettait en garde l’appareil. A la mi-juillet 2011, dans une interview au magazine Caixin, il avait déjà prévenu que si la Chine ne parvenait pas très vite à éliminer les obstacles institutionnels qui bloquent l’ajustement de son modèle de croissance, elle devrait inévitablement faire face à un désastre économique et social.

Au demeurant Wu est bien placé pour savoir que nombreux sont ceux qui, dans l’appareil, se satisferaient de l’état actuel des choses et le considèrent comme leur ennemi. Sa position de sage conseiller économique du régime n’a en effet pas été toujours si assurée. En 2008, alors que la Chine traversait une phase de sévères crispations, favorisées par le défi des Jeux Olympiques et les extraordinaires emphases nationalistes qui les avaient entourés, le Quotidien du Peuple l’avait désigné comme un « espion des États-Unis ».

Aujourd’hui, le vent a tourné. La prestation télévisée de Wu a été reprise par le même Quotidien du Peuple, apparemment à nouveau aligné sur les réformateurs. Mais l’épisode Bo Xilai en 2012 et 2013, qui avait fait peser la menace d’une solution populiste renvoie à la remarque de Wu en 2009, reprise par un article du New-York Times qui dissertait sur la survivance du Maoïsme : « les maoïstes radicaux ont gagné en influence depuis 2004, tandis que la clique des capitalistes ne pense qu’à faire de l’argent ».

Clarifier les objectifs, répartir les tâches, améliorer la cohérence

Au demeurant, le conservatisme qui se nourrit de l’enchevêtrement des affaires et de la politique, se lit aussi dans quelques hésitations, contradictions et incohérences observées dans les directives définies par le pouvoir. Un article de Caijing publié le 2 janvier souligne que quand le Plenum concentre ses directives sur la bascule du modèle économique, les injonctions de la Conférence centrale économique semblent privilégier le maintien de la croissance qui, à court terme, ne pourra que s’alimenter des anciennes recettes d’allocation de fonds publics à la grande satisfaction des conservateurs dénoncés par Wu Jinglian.

De fait parmi les 6 objectifs fixés par la Conférence économique, seuls deux ont un rapport avec l’exigence d’ajuster le modèle de développement vers plus de consommation intérieure, encore leur faisabilité est-elle aléatoire.

L’objectif de rehausser le niveau de protection sociale serait financé par une ponction publique de 30% sur les bénéfices des entreprises, une décision qui, même étalée sur 15 ans, risque de créer de sévères controverses internes. De même, les appels de la Conférence à réduire les surcapacités sont cohérents avec l’intention de renforcer l’économie de marché. Mais là aussi, il y a loin de la coupe aux lèvres, compte tenu des intérêts retranchés dans la myriade d’industries locales non rentables, soutenues par les administrations locales.

Surtout, l’accumulation des plans quinquennaux, des Plenums et des Conférences centrales dont les objectifs ne sont pas toujours cohérents, crée une confusion dont les conservateurs tirent profit. En conclusion l’article exhorte la direction chinoise à cesser de focaliser sur un taux de croissance, à clairement séparer, d’une part les mesures de stabilisation économique, domaine de la Banque Centrale, et, d’autre part, les objectifs stratégiques de restructuration du modèle de développement à la charge de la Commission de réforme aux ordres du Président, et enfin, à clarifier ses intentions de manière plus explicite.


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