Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Chine - monde

Pekin met l’embargo sur le charbon nord-coréen. Décryptage

La frontière entre la Chine et la Corée du Nord à Dandong. La résolution 2270 adoptée en mars 2016 à l’unanimité par le Conseil de sécurité limitait déjà les exportations annuelles nord-coréennes de charbon à 7,5 millions de tonnes soit 400 milions de $, en baisse de 62% par rapport à 2015. La décision d’embargo jusqu’à la fin de 2017 se conforme à cette restriction, la limite haute des importations autorisées ayant été atteinte après une hausse importante en 2016 qui tirait profit des « exceptions humanitaires ».


*

Le 18 février dernier, le ministère du commerce chinois annonçait que la Chine suspendrait ses achats de charbon à la Corée du nord durant toute l’année 2017.

Plusieurs organes de presse occidentaux dont le New-York Times, l’AFP et Reuters ont souligné que, si elle était appliquée à la lettre, la mesure constituerait un coup sévère porté à Pyongyang dont 90% du commerce extérieur se fait exclusivement avec la Chine, 40% des échanges consistant précisément en des achats de charbon (chiffres du rapport publié le 24 septembre 2016 dans Nikei Asian Review).

On peut cependant douter que Pékin, pour qui la Corée du Nord, son allié de la guerre froide, est un véritable « airbag » stratégique tenant à distance les vélléités américaines de contrôler toute la péninsule coréenne jusqu’aux portes de la Chine, prenne le risque de mettre en danger le régime de Pyongyang, quand bien même elle le juge dangereux et rétif.

Le fait est qu’en dépit des résolutions des NU imposant des sanctions à la Corée du Nord après les 2 explosions nucléaires et les essais balistiques de 2016 (Résolutions n°2270 et n°2321 votées en mars et novembre), les importations chinoises de charbon nord-coréen ont augmenté de 12,4% en moyenne en 2016. A cet effet, l’exécutif chinois n’a pas formellement violé les sanctions, puisqu’il a tiré profit de la clause autorisant, jusqu’à un plafond limite, d’acheter du charbon à Pyongyang pour des raisons « humanitaires », cependant difficiles à caractériser.

Effet d’annonce. Avertissement sans frais.

Plus encore, l’effet d’annonce du 18 février qui, à l’évidence est un nouvel « avertissement sans frais » adressé à Pyongyang en même temps qu’un signal de bonne volonté en direction de Washington, a toutes les chances d’être également lié à deux occurrences pratiques contredisant la réalité du durcissement chinois : 1) Après le détournement des sanctions « à des fins humanitaires », le quota autorisé par les résolutions a déjà été atteint ; et 2) la Chine a elle-même décidé de réduire sa consommation de charbon pour lutter contre la pollution.

Pour autant, force est de constater que, contraint par le durcissement de l’arsenal des sanctions fixant désormais un plafond aux achats à des fins humanitaires, l’exécutif chinois sort progressivement des vieilles stratégies à double sens jouant sur les failles des résolutions onusiennes pour les contourner tout en affirmant qu’il les respecte. Mais chacun aura compris que l’objectif de Pékin n’est toujours pas de précipiter la chute du régime nord-coréen.

Alors quoi ?

En l’absense de commentaires officiels sur la décision, la meilleure hypothèse de décryptage est qu’il s’agit d’une nouvelle mise en garde après les tests nucléaires et balistiques de 2016 à quoi s’ajoute, cette fois, l’expression de l’agacement chinois après la nouvelle de l’assassinat en Malaisie du frère aîné de Kim Jong Un, dont Pékin soupçonne qu’il a été perpétré aux ordres de Pyonyang (voir la note de contexte).

Ce retour aux pires pratiques de la guerre froide articulées autour d’assassinats, d’attentats et d’enlèvements, donnant de son vieil allié une image internationale peu recommandable affaiblit la position chinoise. Elle est d’autant plus inacceptable que l’embargo sur le charbon est aussi parti d’une stratégie de marchandage chinois à l’usage de Washington, visant à prouver la bonne volonté de Pékin.

Un signal adressé à Washington.

Début février, le secrétaire d’État à la défense américain Mattis et le président sud-coréen par interim Hwang Kyo-ahn ont à Séoul et contre la volonté chinoise, réaffirmé la validité du THAAD pour la défense de la péninsule.


*

Réagissant aux reproches du président Trump qui l’accusait de manquer de sincérité dans sa stratégie nord-coréenne, la Chine signale à la fois sa mauvaise humeur à l’égard de Pyongyang et, par ce geste symbolique, son désir que Washington assouplisse sa position pour faciliter la reprise des négociations. Après la volte-face de Washington sur la question taïwanaise, il n’est en effet pas impossible que Pékin juge le moment propice pour inciter la Maison Blanche à amender sa stratégie nord-coréenne.

D’où la concession de l’embargo sur le charbon dont Pékin attend une réciprocité américaine pour relancer les négociations, tout en veillant cependant à ne pas acculer Pyongyang dans une impasse. Compte tenu des tiraillements internes à l’éxécutif américain dont les stratégies sont devenues illisibles et imprévisibles, la réaction de la Maison Blanche est hypothétique. Pour l’heure celle-ci, qui n’a donné aucun signe d’ouverture, entend mettre en oeuvre le projet THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) auquel la Chine est farouchement opposée.

A ce state et en attendant mieux, si on voulait résumer les limites de la stratégie chinoise on pourrait l’articuler autour de deux déclarations récentes de responsables chinois.

Sortir du cercle vicieux des sanctions.

Wang Yi le MAE chinois le 17 février, lors de son discours à Munich à l’occasion de la 53e conférence sur la sécurité. Il a promis que la Chine respecterait résolutions onusiennes, mais il a mis en garde contre le « cercle vicieux » des sanctions en représailles des tests nucléaires, fermant la porte à toute négociation. Pour la Chine, la reprise du dialogue à 6 est possible. Mais l’assassinat à Kuala Lumpur du demi-frère de Kim Jong-un complique la manœuvre chinoise et conforte l’intransigeance américaine.


*

Le premier est Zhou Qi, directeur de l’Institut de la sécurité nationale de l’Université Qinghua à Pékin, dont les chercheurs constatent que la vieille alliance avec Pyonyang apporte des soucis et des complications : « Nous voyons que Pékin se montre aujourd’hui plus disposé que par le passé à amener le régime nord-coréen à résipiscence (…). Le Bureau Politique chinois dispose encore d’une marge de manœuvre mais la stratégie est risquée ».

L’analyse est complétée et nuancée par Wang Yi, ministre des Affaires étrangères. S’exprimant le 18 février à la conférence sur la sécurité à Munich, il a à la fois réaffirmé la volonté de la Chine d’appliquer strictement les résolutions 2270 et 2321 « 我们当人要继严格执行联合国安理会决议, 特别是 2270 和2321决议 », tout en répétant que la reprise des négociations et le retour à la paix étaient possibles « 复谈 还有 机会 ;和平仍 有 希望 ».

Il a aussi mis en garde ceux qui pourraient ajouter aux tensions en répétant le cercle vicieux des sanctions « 各方 都 不要 采取 任何 导致 局势 紧张 激化 的 行动 », à l’œuvre depuis la rupture du dialogue en 2009 autour d’une successions de tests nucléaires, de sanctions, de nouveaux tests et de nouvelles sanctions « 呈现 出 核试, 制裁, 再 核试, 再 制裁 的 负面 循环 ».

Pour le régime chinois, l’avertissement adressé à Pyongyang le 18 février n’ira donc pas jusqu’à risquer de bouleverser la stabilité de la péninsule et mettre en péril la Corée du nord. Tout en reconnaissant l’acuité de la question nucléaire et acceptant le risque posé par le durcissement face à son partenaire rétif, Pékin ne dévie cependant pas de l’idée consistant à donner la priorité à la négociation.

Evidemment, la Direction chinoise espère qu’à Séoul, le successeur de Madame Park, la présidente discréditée dans les sondages et « empêchée » en décembre dernier, sera sur cette même ligne accommodante, plus souple que celle de Washington.

La réponse viendra très rapidement puisque, selon la constitution sud coréenne des élections présidentielles doivent être tenues dans les 60 jours après un « empêchement » du président. En arrière plan montent les tensions entre Pékin, Washington et Séoul sur l’installation autorisée par Park des missiles de théâtre américains en Corée du sud, précisément pour protéger la zone d’une attaque missiles de Pyongyang.

Enfin, pour Pékin, la nouvelle de l’assassinat du demi-frère de Kim Jung-nam donnant une image effrayante du caractère erratique du régime est une mauvaise nouvelle affaiblissant ses arguments en faveur d’une reprise des négociations et contre l’installation en Corée du sud du système de défense anti-missiles THAAD, lui-même conforté par le caractère imprévisible de la menace de Pyongyang.

Pour l’heure, la Chine ne peut que constater la détermination de Séoul à installer le système anti-missiles auquel elle est fermement opposée et qui soulève de nombreuses critiques en Corée du Sud. Le 23 janvier, le président par interim Hwang Kyo-ahn a confirmé la décision considérée par lui comme « une condition préalable » au renforcement de la défense du pays.

Lire notre article Le nucléaire nord-coréen et l’illusoire solidarité face à Pyongyang. Réflexions sur un cul-de-sac stratégique


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

Centrales nucléaires en mer de Chine. Pékin s’installe, les voisins s’inquiètent

Les BRICS à Xiamen. Contraste entre les discours et la réalité

Corée du Nord. Le jeu croisé des menaces et du dialogue. Pékin spectateur de premier rang, Washington à la manœuvre

La marine chinoise devient un outil diplomatique et stratégique de portée globale

Condamnés à cohabiter en Asie Pacifique, Pékin et Washington reprennent le dialogue