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›› Taiwan

Pour la première fois un président chinois rencontre le chef de l’exécutif taïwanais en exercice

Le 7 novembre Xi Jinping et Ma Ying-jeou se sont rencontrés à Singapour. Hormis la décision d’installer une ligne directe entre Taipei et le Bureau des Affaires taïwanaises à Pékin, la réunion, organisée pour peser sur les élections présidentielles de janvier 2016, n’aura aucun effet politique sur la relation dans le Détroit. A Taïwan elle risque d’affaiblir encore le candidat du KMT tout en compliquant le jeu de Tsai Ing-wen.

En commentant la rencontre qualifiée d’historique par de nombreux observateurs, entre Xi Jinping et Ma Ying-jeou à Singapour, le 7 novembre dernier, le Global Times croyait au passage pouvoir affirmer que la « question de Taïwan n’était plus un problème ».

Mais, 48 heures après la longue poignée de main de 90 secondes entre le n°1 du Parti Communiste chinois et le Président Taïwanais, tous deux héritiers de Sun Yat Sen et de la guerre civile chinoise, le Quotidien du Peuple expliquait que l’événement était avant tout une profession de foi contre l’indépendance. Ce qui suggère qu’à deux mois des élections présidentielles dans l’Île, la perspective d’une victoire de Tsai Ing-wen ravive les contradictions, les frustrations, les lourdes ambiguïtés et, in fine, les alarmes de la relation dans le Détroit.

Nervosité de Pékin. Forte inquiétude au KMT

La réalité est qu’après huit années d’apaisement et de progrès qui faisaient suite aux transes créées par la présidence Chen Shui-bian au cours de laquelle le Parti communiste chinois avait, en 2005, fait voter la loi anti-sécession autorisant l’usage de la force en cas de déclaration d’indépendance, à Pékin, le régime est à nouveau saisi par la vieille crainte que la mouvance séparatiste fasse dérailler le projet de réunification douce, arrière plan des vastes concessions commerciales de l’accord cadre signé entre les deux rives en 2010.

Il est impossible de minimiser l’importance que, dans l’histoire du Parti, les héritiers de Mao accordent au symbole taïwanais, à la fois réminiscence de la guerre civile, témoin d’une victoire incomplète sur les Nationalistes, obsédant avatar démocratique sous le nez du régime et objet de la mystique de réunification, consubstantielle de la légitimité du pouvoir chinois.

La même angoisse saisit le KMT dont l’idéologie nationaliste est elle aussi articulée autour de la réunification, Taïwan n’étant à l’origine que la base temporaire en vue de la reconquête du Continent. Au plus bas dans les sondages - que l’investiture d’Eric Chu ne parvient pas à redresser -, les héritiers de Tchang Kai-chek sont de surcroît hantés par la très néfaste perspective d’une lourde défaite aux législatives qui, pour la première fois dans la courte histoire démocratique de l’Île, donnerait la majorité absolue à un Parti décidé à affirmer son identité politique particulière face au Continent.

Quelles conséquences ?

En première analyse, compte tenu des expériences passées et de la réactivité de l’opinion taïwanaise, en général systématiquement hostile aux ingérences électorales chinoises, le risque existe pour le Parti nationaliste que la rencontre de Singapour aggrave le rejet du KMT par les électeurs, pavant la route à une nette victoire du DPP.

Les premiers sondages valident cette hypothèse. Une enquête d’opinion sur un échantillon de 1014 personnes, réalisée le lendemain de la rencontre par une association dédiée à la politique dans le Détroit révélait que 48,6% des sondés soutenaient Tsai Ing-wen, tandis que seulement 21,4%, en légère baisse par rapport à un sondage effectué en octobre, apportaient leur appui à Eric Chu. Répondant à une autre question, 46,8% estimaient que Ma Ying-jeou n’avait pas contribué à protéger la souveraineté de l’Île, contre seulement 32,9% qui pensaient l’inverse.

Mais la situation est plus complexe qu’il n’y paraît. S’il est vrai que la société taïwanaise se défie des projets de réunification rampante inscrits en filigrane dans la vision chinoise du statu-quo, les relations amicales, le dialogue, le partenariat et la densité des échanges devant favoriser la maturation vers le rattachement définitif de l’Île au Continent, en revanche l’opinion reste sensible aux projets d’apaisement et très hostile à ceux susceptibles de rallumer les tensions.

Le Parti Communiste agite le spectre d’un retour des tensions.

Malgré les démentis, il est évident qu’à 2 mois des élections présidentielles, la rencontre est destinée à peser sur le scrutin. La caricature a été publiée par South China Morning Post.

Conscient de ces dispositions d’esprit à la fois lucides et inquiètes des électeurs taïwanais, le régime chinois a, au cours de la rencontre, agité les sombres perspectives portées par un retour au pouvoir des indépendantistes.

Des confidences faites par Zhang Zhijun, 61 ans, membre du Comité Central et Directeur du Bureau des Affaires taïwanaises et présent à la réunion, il ressort qu’au cours de l’entretien, Xi Jinping a certes d’abord mis en avant les arguments sentimentaux de la relation dans le Détroit : « même si nous sommes couverts des blessures que nous nous sommes infligées, nous sommes des frères de sang » (…) « rien ne pourrait nous séparer ».

Mais le n°1 du Parti a aussi affirmé sa détermination sans faille à protéger la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays, rappelant au passage son hostilité à tout mouvement séparatiste. Selon Zhang, ce rappel avait pour but de dissiper l’illusion de certains politiques taïwanais selon laquelle le Parti communiste accepterait de nouer des relations avec le DPP, quand bien même celui-ci, à l’instar de Tsai, refusait d’endosser la politique d’une seule Chine. Le 9 novembre, un éditorial du Global Times renchérissait sur un ton menaçant : « si Tsai accédait à la présidence, son projet d’indépendance ferait face à de puissantes ripostes du Continent ».

La rencontre met Tsai Ing-wen sous pression.

La prudence inquiète de l’opinion était reflétée par un deuxième sondage réalisé après la rencontre, sur un échantillon de 1330 personnes par un nouveau groupe fondé par des universitaires taïwanais, où Eric Chu était encore plus affaibli, avec seulement 21,1% des opinions favorables, mais où Tsai elle-même ne recueillait plus que 32,7% des réponses (soit près de 16 points de moins que le sondage cité plus haut de l’association pour l’étude de la politique dans le Détroit). Le reste des réponses était soit sans opinion, soit en faveur de candidats minoritaires. S’il était confirmé, ce frémissement indiquerait que le DPP aurait des difficultés à conquérir la majorité absolue au Yuan Législatif.

Après la réunion qui mit habilement en scène « le consensus de 92 » et les risques en cas de rejet, articulés autour du vaste éventail dont dispose Pékin pour faire pression sur l’Île, allant de menaces militaires au chantage indirect par le truchement des relations sino-américaines, en passant par les éventuelles pressions économiques et commerciales directement exercées contre Taïwan, la tâche de Tsai Ing-wen, mise au défi d’être tenue pour responsable de l’aggravation des tensions dans le Détroit, se complique.

Une première réunion aux suites politiques improbables.

A Taïpei, des manifestants du DDP opposés à la réunion de Singapour. La banderole rappelle que les sociétés de part et d’autre du détroit sont différentes et exhortent Ma Ying-jeou à ne pas rencontrer Xi Jinping.

L’événement qui, en Chine, rehausse sans conteste le prestige de Xi Jinping, premier Président à avoir réussi à organiser une réunion avec un président Taïwanais depuis 1949, était certes une première.

A l’inverse de la rencontre en mai 2005 à Pékin entre le président Hu Jintao et Lien Chan, à l’époque président du KMT, il se déroulait entre les deux chefs des exécutifs en exercice de part et d’autre du Détroit, en territoire neutre, les insignes de souveraineté ayant été supprimés et les deux évitant de s’adresser l’un à l’autre par leur titre. Mais, il faudra encore beaucoup de temps avant que se noue un véritable dialogue politique, tant les positions sont éloignées.

La vacuité politique de la rencontre a d’ailleurs été confirmée par le cabinet du président taïwanais lui-même avant le départ de Ma Yin-jeou pour Singapour : « il n’y aura pas d’accord et le président rentrera à Taïwan immédiatement après l’entrevue ». Pendant ce temps, à Taipei des manifestants protestaient contre la rencontre, agitant des banderoles sur lesquelles ont pouvait lire l’hostilité à une réunion organisée sans concertation 2 mois avant les élections et le désaveu de Ma Ying-jeou à qui les manifestants niaient le droit de parler au nom du peuple taïwanais.


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