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Quel futur pour le partenariat stratégique entre le Japon et Taïwan ?

En complément de l’article traitant de la rupture des relations diplomatiques du Panama avec l’Île qui, dans son dernier paragraphe, spécule sur le rapprochement de Taïwan avec le Japon, l’interview du Dr Kuo Yujen réalisé par Hugo Tierny le 7 mai dernier offre, sur ce sujet, la perspective plutôt optimiste d’un universitaire taiwanais donnant corps à la déclaration de Tsai Ing-wen de reconsidérer la politique de l’Île dans le Détroit.

S’il est vrai que Kuo évoque l’attitude très sourcilleuse de la Chine, ses capacités de représailles et l’impossibilité d’établir une véritable relation stratégique, sans parler de l’hypothèse surréaliste d’un traité de défense, il semble estimer, faisant peut-être preuve d’un optimisme excessif, que si la relation restait suffisamment discrète elle ne provoquerait pas de réaction de Pékin. A terme, Kuo n’exclut ni les échanges de renseignements ni à plus long terme une coopération dans le secteur de l’armement. La rédaction.

Entretien avec le Docteur Kuo Yujen

Le Docteur Kuo Yujen 郭 育 仁 est un universitaire taïwanais directeur exécutif de l’Institute for National Policy Research, INPR, à Taipei. En même temps il est également professeur associé à l’Institut d’étude de la Chine et de l’Asie Pacifique à l’Université Nationale Sun Yat-sen à Kaohsiung.


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Les domaines d’expertise du Docteur Kuo comprennent la politique étrangère du Japon, les relations entre le Japon et les États-Unis ainsi que les alliances militaires et enjeux de défense d’Asie du Nord-Est. Ses propos ont été recueillis par Hugo Tierny, à Tainan, le 7 mai 2017.

Comment définir le partenariat stratégique ?

Vus les défis posés par la Chine, les liens sécuritaires entre Taïwan et le Japon sont pour le moment assez faibles.

Par exemple, le Japon et Taïwan pourraient et devraient profiter d’une solide coopération dans les domaines de la sécurité maritime ; ce n’est pas le cas. Le Japon et Taïwan pourraient et devraient aussi procéder à des échanges de renseignements ; ce n’est pas non plus le cas.

De plus, et puisque certaines îles japonaises sont si proches de Taïwan, nous devrions pouvoir nous entre-aider dans le domaine logistique, et ce n’est toujours pas le cas. Enfin, même si les industries taïwanaises et japonaises ont déjà développé de solides liens entre elles, il n’existe aucune coopération dans l’industrie militaire.

Actuellement, nos deux gouvernements tentent de rentrer en contact afin de combler ces lacunes. Un des aspects positifs est que le Premier Ministre japonais Shinzo Abe se montre très favorable à l’élargissement des liens entre Taïwan et le Japon.

L’aspect négatif est que la vision de l’intérêt national nippon par la bureaucratie japonaise inclut moins Taïwan que la Chine. Heureusement pour Taïwan, Shinzo Abe bénéficie actuellement d’une solidité et d’un pouvoir inédits pour un premier ministre japonais. Les chances sont donc réelles que celui-ci réussisse à imposer ses vues à la bureaucratie et donc que le rapprochement Taïwan – Japon s’accélère.

Prochaines étapes du rapprochement

Pour le moment, les deux administrations travaillent à l’amélioration de la coopération entre nos gardes côtes autour des îles Diaoyutai / Senkaku.
Pour ne pas brûler les étapes, nous commençons par des choses aussi basiques que le maintien de l’ordre et la réglementation de nos quotas de pêche respectifs. Cette coopération devrait logiquement s’étendre à la sécurité maritime, à l’aide humanitaire et aux secours en cas de catastrophe naturelle.

Le but est de favoriser la confiance entre les deux pays en entraînant nos administrations à travailler ensemble. Plus nous coopérerons, plus nous nous connaîtrons et plus nous nous ferons mutuellement confiance. Après quoi, nous pourrons aller de l’avant.

Les Japonais nous traitent déjà comme des alliés fiables et nous appellent officiellement « partenaires spéciaux », ce qui est significatif pour un pays aussi particulier que le mien ! Le Premier Ministre Abe très favorable à Taïwan, sera au pouvoir jusqu’en 2021 au moins. Cela nous donne du temps pour travailler sur tous ces chantiers.

Comme je viens de le mentionner, je suis optimiste sur le fait que l’influence d’Abe devrait bientôt dépasser celle de la bureaucratie. Les choses vont donc s’accélérer pour nous à Taïwan.

Nous obtenons aussi un coup de pouce des Américains, qui ne voient que des avantages au rapprochement entre Taïwan et le Japon. Les États-Unis sont très positifs à l’idée d’un rapprochement entre Taïwan et le Japon tout comme ils favorisent aujourd’hui l’élargissement de la coopération entre la Corée du Sud et le Japon sur le dossier nord-coréen. Ce scénario est valide tant que le triangle stratégique en question partage des intérêts et enjeux sécuritaires communs.

Quelle réaction de la Chine ?

Je pense que la Chine va adopter deux attitudes. D’abord, elle augmentera la pression en Mer de Chine Orientale. Ensuite et si la communication est possible, les Chinois essayeront d’engager le dialogue avec Taïwan. Si la communication est impossible comme c’est le cas aujourd’hui, la Chine punira Taïwan à la place du Japon. C’est ce qu’ils ont font d’habitude.

Cependant, il sera difficile pour les Chinois d’empêcher le rapprochement entre Taïwan et le Japon car nos deux archipels ont trop d’intérêts stratégiques communs pour reculer. La réalité, c’est que les Chinois n’ont pas les moyens de nous empêcher de nous rapprocher du Japon. Mais cela ne les empêchera pas de se montrer méfiants à propos de certains domaines de coopération entre Tokyo et Taipei, en particulier ce qui concerne les sous-marins.

Le Japon et les ventes d’armes à Taïwan.

Cette question est difficile car elle comporte plusieurs niveaux de réponse. En fait, deux enjeux sont vraiment importants aujourd’hui.

Premièrement, les Japonais n’ont pas vraiment d’expérience en termes d’exportation d’armement. Ce qui veut dire qu’il n’existe pas de service ou d’institution au Japon en charge de vendre des armes à l’étranger.

Deuxièmement, Taïwan reste un enjeu diplomatique sensible pour le Japon, surtout pour leur bureaucratie. Nous ne disposons même pas d’une plateforme un tant soit peu établie pour nous parler. Franchement, parler d’achats d’armements au Japon viendra une fois que l’on aura établi ces fameux canaux de communication. Et c’est ce à quoi nous sommes occupés maintenant.

Penser armements tout de suite, c’est passer à côté du vrai enjeu. C’est la construction d’une confiance réciproque qui est la partie la plus compliquée et la plus significative. Une fois que l’on aura éprouvé nos nouveaux canaux de communication, alors seulement nos deux pays pourront graver dans le marbre leur consensus sur les questions de défense.

Si je devais vous donner une estimation, je dirai que mettre en place un niveau de dialogue acceptable nous prendra encore un ou deux ans. Pendant ce temps, les gens apprendront à se connaître et chercheront de part et d’autre les meilleurs interlocuteurs. Taïwan reste une question sensible pour les Japonais, c’est pourquoi cela prend tant de temps.

Une fois que ce sera fait, alors tout sera plus simple. On pourra envisager par exemple l’établissement de commissions en charge de transferts technologiques et pourquoi pas, alors, d’import-export d’armement.

Un partenariat stratégique officiel est-il possible ?

Certainement pas dans un futur proche.

Les Japonais jouent de leur relation avec Taïwan pour augmenter l’incertitude des stratèges chinois. Ils veulent que les Chinois fassent plus attention certes, mais ils n’ont nullement l’intention de les fâcher. Si nous contraignons la Chine à sortir de ses gonds, nous serons tous perdants. Par conséquent, je ne vois pas au nom de quoi le Premier Ministre Abe prendrait une décision aussi risquée que créer une version nippone du Taiwan Relations Act américain. Une décision de cet acabit créerait un casus belli avec la Chine, soyez-en sûrs.

Et même, vous auriez à estimer les coûts et les bénéfices de cette action. La question ne serait pas de se demander quel avantage nous pourrions tirer de la signature d’un quelconque traité, mais plutôt quel serait le coût sur le plan politique. Personnellement, je pense que nous pouvons nous passer, pour le moment, d’un tel projet.

On ne peut pas se permettre de faire perdre la face à la Chine. Si tel était le cas, notre rapprochement avec le Japon se retournerait contre nous car Pékin nous infligerait une punition mémorable à la place de Tokyo. En guise d’avertissement, les Chinois nous sanctionneraient au niveau commercial. Si Taïwan s’obstine, ils pourront aussi restreindre l’émission de documents de voyage. Environ deux millions de Taïwanais se rendent régulièrement en Chine. S’ils limitaient brutalement ce nombre à 500 000, ceux restés à la porte d’embarquement se fâcheraient et le gouvernement taïwanais en serait tenu responsable.

C’est pourquoi, au lieu de prendre un tel risque, nous devons rester dans l’ambiguïté pour ne pas risquer de provoquer l’agressivité chinoise.

Pourquoi la Chine ne réagit-elle pas plus ?

Je pense que le Japon n’a jamais fait de secret à propos de ce rapprochement avec Taïwan. Les Chinois n’ont pas été pris par surprise.

Si l’on prend par exemple le changement de nom du Bureau de Représentation de Taïwan au Japon [1], la Chine a bien compris qu’il ne s’agit que d’un petit pas rendant compte du rapprochement actuel. En revanche, le timing de la décision est, lui, significatif. Il s’agit bien là d’un avertissement destiné à la Chine.

Si je devais définir le rapprochement entre Taïwan et le Japon, je parlerais de陽 謀 (Yáng móu), ce qui, en français, signifie « conspiration transparente ». Les Taïwanais et les Japonais ne se cachent pas et souhaitent au contraire que la Chine sache. Pékin n’a donc aucune raison de réagir trop fort ou trop tôt au rapprochement à l’œuvre.

Une colère des Chinois pour si peu ne serait pas crédible. D’ailleurs, ils épuiseraient ainsi toutes leurs options diplomatiques en un coup. Pour le moment, les Chinois sont bien obligés de tolérer ce qui se déroule. Le travail des Taïwanais et des Japonais maintenant, c’est de tester les limites de cette tolérance, et tout porte à croire que nous n’y sommes pas encore.

Quelques mots pour conclure ?

Je dirai que le Japon se montre proactif et se sert de l’atout taïwanais de façon très intelligente. Je ne peux pas en dire autant de Taïwan, et je m’en inquiète. J’ai l’impression que les stratèges taïwanais ne comprennent ni ce qui motive vraiment les Japonais, ni leurs véritables ambitions stratégiques. Ceci est injuste et dangereux pour les Taïwanais.

La plupart des gens ici sont très optimistes à l’idée de forger une amitié et un partenariat durable avec le Japon, mais cette perspective brouille leur lucidité. Il faut que les Taïwanais aient le courage de se poser deux questions. D’abord, est-ce que nous comprenons bien les buts poursuivis par le Japon ? Ensuite, comment Taïwan peut-il tirer avantage de son partenariat avec ce dernier ?

Nous devons garder la tête froide, sinon nous courrons le risque d’être déçus.

Cet article est une adaptation de la version originellement publiée par le magazine en ligne Taiwan Sentinel et a été traduit de l’anglais par son auteur, Hugo Tierny.

Notes :

[1Le nom de l’instance qui remplit la fonction d’ambassade de Taïwan au Japon est passée récemment de « Association of East Asian Relations (AEAR) » à « Association of Taiwan – Japan Relations ». Le nouveau nom réunit les noms de Taïwan et du Japon, une évolution significative que la Chine a interprétée comme un écart du Japon de sa politique « d’une seule Chine », qui implique qu’il ne saurait y avoir « deux Chine » ou « Une Chine, un Taïwan ».


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