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›› Politique intérieure

Stabilité sociale, liberté d’expression et droits des particuliers

Manifestation Nanfang

La semaine dernière a donné à voir un de ces tête-à-queue dont la politique chinoise est de plus en plus le théâtre. Ces revirements sont peut-être la partie visible de l’iceberg des tensions politiques internes.

Le 6 février dernier en effet les médias chinois faisaient état d’une décision de l’administration du Yunnan de mettre fin d’ici la fin 2013 au « Laodong Jiaoyang en abrégé Laojiao -劳教 - » ou rééducation par le travail, pratique de détention prolongée et sans jugement, ordonnée par la police et les autorités locales qui sert à faire disparaître pour un temps, pouvant aller jusqu’à quatre ans, non seulement les délinquants mineurs et petits trafiquants de drogue, mais également les gêneurs, manifestants ou pétitionneurs, accusés par la police de porter atteinte à l’ordre public.

La survivance de cette facilité exorbitante et anticonstitutionnelle accordée à la police et aux responsables locaux était, dit-on, dans le collimateur des autorités centrales depuis le 18e Congrès. Différente du « Laodong Gaizao ou Laogai - 劳改 - », qui est une sanction pénale après un procès, elle renvoie à l’arbitraire du pouvoir, souvent à l’origine de tensions dans le pays, en même temps qu’à une conception fermée et inflexible de l’ordre public qui place brutalement sous le boisseau les réactions de la société civile, générant par là même de nouvelles tensions, amplifiées par les réactions des internautes.

Pourtant, le lendemain, prenant à contrepied les commentateurs qui spéculaient sur une ouverture de prochaine de l’appareil judiciaire, Xinhua publiait un démenti expliquant que le Yunnan ne pourrait pas « formellement supprimer le Laojiao sans une décision des autorités de Pékin ».

Il n’empêche, que la déclaration de Meng Sutie, chef de la sécurité du Yunnan, qui fait suite à d’autres prises de position de responsables de la région de Canton ou de Xian, et surtout à une déclaration de Meng Jianzhu, le nouveau Président de la Commission des lois au Bureau Politique, qui, début janvier, affirmait que le Laojiao allait être supprimé à la fin janvier, indique bel et bien qu’une réforme se prépare, dont l’annonce officielle pourrait être faite en mars, lors de la première réunion de l’ANP du 18e Congrès.

Mais les hésitations et retours en arrière – la déclaration de Meng Jianzhu a disparu du site du ministère de la justice, le lendemain de sa mise en ligne – pourraient suggérer qu’il existe quelques désaccords sur l’ampleur de la réforme et sur la nécessité ou non de mettre en place un dispositif de rechange.

C’est bien ce que craint Stanley Lubman, commentateur des questions juridiques chinoises pour le site China Real Time, édité par le Wall Street Journal : « il existe différentes formes de détention à domicile dans la nouvelle procédure criminelle adoptée le 1er janvier 2013. Son article 73 autorise en effet la police à placer des suspects en résidence surveillée pour 6 mois sans qu’ils bénéficient du soutien d’un avocat. Ils peuvent même être détenus ailleurs qu’à leur domicile si la sécurité de l’Etat l’exige, notamment pour des crimes de terrorisme ou de corruption sévère ».

L’évolution en cours, qui signale à la fois des hésitations au plus haut sommet et une prise de conscience des effets socio-politiques néfastes du Laojiao, renvoie à la question du type de rapports que le pouvoir entend développer avec la société civile, jusqu’à présent étroitement surveillée et dont toutes les protestations étaient plus ou moins considérées comme des menaces pour l’ordre public ou pire encore pour la stabilité du régime et, à ce titre, réprimées sans trop de nuances.

Cette question de la relation du pouvoir avec la société est le thème central des recherches de Yu Jianrong, 于建嵘, sociologue bien connu de l’Académie des Sciences Sociales, qui réfléchit aux effets pervers de l’exigence de la sacro sainte stabilité sociale, leitmotiv de l’appareil de sécurité du Parti. Il identifie que les réflexes répressifs sans nuance pour traiter les effervescences sociales, somme toutes normales dans une société en pleine métamorphose, véhiculent de graves risques de rupture et suggère au régime de faire évoluer sa philosophie du contrôle social de la rigidité vers la souplesse.

L’intérêt de cette analyse très crue qui attaque de front les pratiques sans nuance de la machine de sécurité du régime est qu’elle ne vient pas de la dissidence, mais du cœur même du système et de l’Académie des Sciences Sociales. La CASS est en effet l’un des plus puissants centres de recherche du pays situé non loin de Zhong Nanhai, sur Chang An, la première avenue de Pékin, où Yu Jianrong occupe le poste de Directeur des recherches sociales de l’Institut de développement rural.


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Par Caligula Le 23/02/2013 à 22h15

Stabilité sociale, liberté d’expression et droits des particuliers.

La répression exercée par le régime n’est-elle pas une fuite en avant ?

Car sur le plan économique, même si une baisse sensible a été enregistrée suite à la crise, les voyants sont au verts. Hors, l’économie ; ou plutôt son absence ; a été un des facteurs de la chutte de l’URSS. Reste le facteur humain, et là force est de constater que la libéralisation, partielle, de la société amène des changements dans les mentalités qui paraissent ne pas avoir été prises en compte par le pouvoir. D’où la fuite en avant.

N’y a-t-il pas comme un antagonisme entre d’un côté la modernisation des institutions, la hausse du niveau de vie, la prise en compte de l’environnement, l’ouverture au reste du monde, internet...et de l’autre le gouvernement qui réagit, quelquefois, comme un régime autoritaire ?

N’y a-t-il pas, non plus, un trop grand nombre d’intermédiaire entre le bureau central (siége des décisions), et les éxécutants (de ces décisions) au sein des différentes provinces, sans parler des cantons ?

Et l’armée dans tout ça ? Est-elle vraiment tenue par le pouvoir ?

Je sais, cela fait beaucoup de questions, mais c’est un sujet (la Chine) que j’aime bien...

Salutations.

Par François Danjou Le 24/02/2013 à 10h47

Stabilité sociale, liberté d’expression et droits des particuliers.

Merci de vos encouragements et merci aussi d’avoir corrigé la coquille, restée en ligne en dépit de nos relectures. Vos questions touchent au fond des choses. Partout, en France aux Etats-Unis, comme en Chine, les esprits évoluent moins vite que le nombre de téléphones portables.

Et un affichage de modernité, comme on la voit dans de nombreuses parties de la Chine de l’Est et de plus en plus ailleurs, n’est pas forcément le gage d’une plus grande souplesse du pouvoir, surtout quand celui est prisonnier de la rémanence des intérêts acquis, dont les ramifications descendent jusqu’aux administrations provinciales et locales.

Cette question renvoie à la cohérence entre le Centre, les provinces, les préfectures, les districts et les villages, dont, parfois, les intérêts divergent. Les cadres locaux abondent leur budget, souvent insuffisant - et parfois ils en profitent pour arrondir leurs finances privées -, par des captations de terre ou des collusions avec des projets lucratifs polluants, qui provoquent une instabilité sociale et politique, aggravée par Internet.

Cette observation touche à plusieurs autres questions, dont la première est liée aux ressources financières de l’Etat, elles-mêmes bridées par les intérêts acquis et encore par l’idéologie. Elle est liée à des questions sensibles comme celle des taxes à la propriété, toujours taboue dans un schéma politique qui se réclame encore du communisme, aux impôts des forteresses protégées que sont les grands groupes publics et aux vieilles habitudes encore mal corrigées de gaspillage du capital et du travail, dont il est essentiel d’augmenter la rentabilité.

En effet, plus la société chinoise évoluera vers les exigences de qualité de vie et celles d’un meilleur développement individuel, plus il deviendra urgent que l’Etat consacre des moyens financiers aux questions sociales et à l’éducation – il a commencé à le faire depuis plusieurs années -, ce qui réduira les ressources disponibles pour alimenter l’ancien schéma de développement, articulé autour des investissements publics et de l’export.

Dans un contexte où la ressource de main d’œuvre se contracte, il est aussi indispensable de rehausser la rentabilité du travail ce qui suppose un bon qualitatif général, sans oublier de porter attention au monde agricole, en cours de bouleversement par l’exode rural. Certains en Chine estiment que ces mutations vers la modernité ne seront possibles qu’au prix d’une réforme politique.

Alors que d’autres craignent que la remise en cause des anciens schémas de pouvoir, et en particulier celui du contrôle de l’appareil judiciaire par le Parti, portent en elle le risque considérable d’une rupture sociale et politique. Telle est, très sommairement exposée, la racine des débats en cours au Parti, qui, ici comme partout, se doublent de querelles de personnes et de clans.

S’agissant de l’APL, en dépit des augmentations très régulières de son budget, aujourd’hui estimé à 140 Mds de $, rien ne dit qu’elle ait réussi à se placer en position de force politique. S’il est vrai qu’en Chine comme ailleurs, les militaires agitent souvent la fibre nationaliste, et donnent volontiers des leçons de rigueur et de patriotisme, leurs organisations, et d’abord la CMC, sont elles-mêmes traversées par de graves symptômes de corruption et de népotisme.

Celles-ci ont d’ailleurs été rappelées par le n°1 du Parti Xi Jinping, qui a pris le contrôle de la CMC dès sa nomination au poste de SG, ce qui tranche avec le schéma précédent, où Jiang Zemin était resté 2 ans à la tête des armées, après sa retraite politique. Une habitude néfaste, héritée de l’époque Deng Xiaoping, qui brouillait le fonctionnement normal du pouvoir. Cette seule incidence ne plaide pas pour l’hypothèse d’un renforcement de l’influence de l’APL, au contraire. Enfin, sans qu’il s’agisse d’un argument décisif, on peut remarquer que la représentation de l’APL au sein du nouveau Comité Central issu du 18e Congrès, est restée stable autour de 17%.

Mais il est évident qu’un flottement du pouvoir politique induira mécaniquement un regain des critiques venant de l’APL, sur la rigueur publique, l’arbitraire social, les déséquilibres du développement, et - sujet tabou entre tous – la séparation du Parti et de l’armée. Sans oublier bien sûr les opportunistes – mais c’est une constante des humains - qui pourraient tirer profit des dissensions civilo-militaires, pour promouvoir leurs carrières.

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