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Vers une guerre totale en Corée du nord ? Les pièges mortels des incertitudes et des malentendus

L’opacité nord-coréenne et les risques de conflit.

Les informations sur la situation réelle en Corée du nord, en dehors de la propagande sont parcellaires. Ici les statues de Kim Il-song et de Kim Jong-un qui cultive la ressemblance avec son grand-père. Les réformes entreprises par Kim le Troisième visent à éviter les famines de l’ère Kim Jong-il et à donner au régime un meilleure résilience contre les embargos imposés par les sanctions.


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Mais le grand « trou noir » de la question, incertitude stratégique ultime baignant dans les analyses complaisantes sur la « rationalité » de Pyongyang pourtant articulée à la plus sévère opacité de la planète, concerne la situation réelle du « pays ermite », ses progrès vers une arme opérationnelle stratégique intercontinentale, la solidité des liens entre le peuple et le régime au-delà des dithyrambes de la propagande, sa capacité de résilience en cas d’aggravation des sanctions et, in fine, la possibilité ou non, jugée inéluctable par nombre d’analystes, que le pays continue à défier le Conseil de sécurité et finisse par entrer de plain pied dans le petit cercle des proliférateurs « officiels ».

Pyongyang serait ainsi rangé aux côtés de l’Inde et du Pakistan, auxquels s’ajoute Israël, proliférateur « pirate » qui, à lui seul symbolise l’hypocrisie d’une situation où les 5 membres permanents disent lutter contre la prolifération tout en acceptant sans le dire et comme une fatalité, l’arme nucléaire de Tel Aviv tout en modernisant eux-mêmes leur arsenal [2].

Au milieu de toutes ces incertitudes l’assurance partagée par tous les experts, y compris par James Clapper, ancien directeur du renseignement national américain qui visita Pyongyang en 2014, - mais La fin de l’analyse revient sur l’extraordinaire niveau d’incertitude, y compris sur ce point - est que les Nord-coréens n’abandonneront jamais leurs armes nucléaires, avec cependant encore une très inquiétante question qui hante les stratèges américains : une arme nucléaire pour quoi faire ?

Le but est-il seulement la protection du régime ou le petit-fils de Kim Il-sung pourrait-il être animé par l’objectif de réunifier la péninsule accomplissant ainsi ce que son grand-père n’avait pas réussi en 1950 ?

De cet écheveau des questionnements découlent au moins trois hypothèses. La première renvoie à une solution militaire et au risque de l’emballement nucléaire évoqué par Poutine. Politiquement Pyongyang s’y prépare et conditionne psychologiquement sa population, ou à tout le moins la strate dirigeante, les autres n’ayant pas le loisir d’exprimer même la plus infime critique sous peine de mort ou d’emprisonnement à vie.

Voyage édifiant à la surface du régime.

Dans « The risk of Nuclear War with North Korea » un passionnant récit de voyage récemment publié dans « The New Yorker », Evan Osnos, journaliste américain auteur de « Age of Ambition : Chasing Fortune, Truth and Faith in the New China », prix 2014 du « National Book Award » [3], explore quelques un des ressorts psychologiques d’un peuple à qui la famille Kim a réussi à inculquer l’obsession de l’ennemi héréditaire américain depuis 1950, le sens d’un destin collectif tragique et l’esprit de sacrifice ultime chevillé à la conviction que la Corée est indestructible, même par une attaque nucléaire dont les survivants relèveraient le pays au milieu des centaines de milliers de sacrifiés.

La longue mémoire des sacrifices.

Les nord-coréens n’ont pas oublié que 20% de la population fut tuée par les bombardements américains durant la guerre.


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Au passage, les Nord-coréens n’ont pas oublié que selon le Général Curtis LeMay, à la tête du Strategic Air Command jusqu’en 1957, 20% de la population de Corée du nord fut tuée par les bombardements américains durant la guerre. Rappelons aussi que, selon la mythologie historique de Pyongyang, la guerre fut déclenchée par l’impérialisme de Washington et fut une victoire sans appel des Nord-coréens qui jamais ne mentionnent l’aide des 2,9 millions de soldats chinois envoyés par Mao au-delà du Yalu à partir du 25 octobre 1950. (général Xu Yan professeur à l’Université de la défense nationale).

Le reportage refroidit d’abord les espoirs spéculant sur une évolution socio-économique à la Chinoise. Esnos cite Mansourov, spécialiste russe diplômé de l’Université Kim Il Sung et ancien diplomate : « le régime ne veut pas réellement une amélioration trop rapide et trop visible des standards de vie, car elle pourrait détruire l’équilibre de la Nation (…) Kim, dont l’éducation ne semble pas lui avoir inculqué le sens des limites, entend bien contrôler les espérances sociales et politiques qui montent » [4].

Après quoi l’auteur livre quelques réflexions de ses chaperons de voyage, militaires ou civils, qui font froid dans le dos sur la manière dont la machine politique du régime envisage l’apocalypse nucléaire.

Sur les sanctions : « Aujourd’hui nous avons tout ce dont nous avons besoin et bientôt une arme nucléaire stratégique. Il est présomptueux de croire que les sanctions changeront quoi que ce soit ». Sur un conflit nucléaire, le régime, bien au fait des mécanismes de la dissuasion nucléaire « si nous mourons, vous mourez avec nous », spécule sur la retenue américaine « l’Amérique est un pays divisé qui n’a pas envie de faire la guerre ».

En même temps, il éduque les esprits aux idées d’une résilience sacrificielle qui semble tirées d’un roman de fin du monde mettant en scène un hiver atomique. Le pays avait déjà connu la menace nucléaire du temps de Truman en 1950 ; il avait déjà été dévasté plusieurs fois ; un conflit atomique laisserait quelques milliers de survivants qui reconstruiraient le pays.

Mais, alors que la grande majorité des 25 millions de nord-coréens ne sont pas autorisés à quitter les pays et que même la capitale Pyongyang est ceinturée par des postes de contrôles, la remarque la plus saisissante vint de l’un des membres de la délégation nord-coréenne à l’ONU, âgé de 35 ans, ayant fait connaissance avec les Mormons au cours d’un voyage dans l’Utah.

Pour lui « l’Eglise de Jésus des Saints des derniers jours » avait beaucoup de points communs avec la Corée du nord. « A leurs débuts tout le monde les haïssait. On les exila dans le désert, mais ils parvinrent à survivre. Organisés comme une colonie d’abeilles, où tout le monde travaille et accepterait de mourir pour la même cause, ils sont considérablement efficaces. Nous nous entendons très bien avec eux ».

Risques d’un dérapage catastrophique.

De cette visite à la surface du système et de ce qu’il accepte de montrer, Esnos en déduit que le régime ne prendrait l’initiative d’une attaque que s’il se sentait directement menacé. Du coup certains experts américains comme Van Jackson chercheur en relations internationales, ayant étudié les ressorts psychologiques du régime et qui travailla pour le Pentagone de 2009 à 2014, pointent du doigt les menaces de frappes préventives lancées par D. Trump, ayant abandonné la retenue stratégique de ses prédécesseurs.

Par l’augmentation de l’agressivité et la répétition des intimidations réciproques, les menaces de frappes contribuent à faire surgir le risque du déclenchement intempestif d’une guerre, quand bien même aucune des parties ne le souhaite vraiment. « Trump et Kim pourraient eux-mêmes précipiter un conflit qu’ils cherchent pourtant à éviter ».

Abandon des programmes ou nucléarisation ?

Début septembre, après le 6e test atomique, Kim Jong-un s’est fait photographier devant une tête nucléaire ajustable sur un missile, dont personne ne sait si elle était réelle.


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L’autre hypothèse enveloppée dans une vaste incertitude et que nombre d’experts jugent aujourd’hui moins probable, reste pourtant celle officiellement privilégiée par Washington, ses alliés occidentaux, le Japon et sous réserve Séoul très hostile aux menaces de frappes préventives – « nous avons déjà beaucoup souffert de la guerre de Corée et nous ne voulons pas qu’elle recommence » a récemment déclaré le président Moon -, tandis que la Chine et la Russie ne cautionnent les sanction onusiennes que du bout des lèvres, répétant que, sans dialogue, les pressions seraient inutiles.

La manœuvre américaine spécule sur l’efficacité d’embargos alourdis et appliquée dans toute leur rigueur. Pour Washington, elle se double d’une obligation de convaincre Pékin d’augmenter ses pressions sur son allié, y compris en exerçant sur le Parti Communiste chinois des pressions directes commerciales, fiscales et juridiques articulées au droit américain sur la réciprociété commerciale et la protection de la propriété individuelle [5].

Après l’explosion du 3 septembre, Daniel Blumenthal, Directeur des études asiatiques du « think tank » conservateur « American Entreprise », connu pour ses critiques de l’ambiguïté de Pékin, déclarait qu’il était encore possible de parvenir à un accord avec la Chine pour qu’elle accentue ses pressions, ajoutant que, pour les États-Unis comme pour la Corée du sud, l’objectif ultime devrait être la réunification de la péninsule sous un régime démocratique.

Rien ne dit que la stratégie des sanctions aggravées réussira. En revanche elle s’apparente de plus en plus à une course contre la montre entre, d’une part la capacité de résilience du régime et d’autre par les progrès de son arsenal nucléaire et balistique jusqu’à ce que la capacité de frappe intercontinentale contre le territoire américain soit attestée, ce qui, pourrait, selon Thae Yong-ho, ancien diplomate nord-coréen ayant fait défection avec sa famille en 2016, être le cas à l’échéance d’une année.

Jamais a t-il ajouté, Kim Jong-un ne renoncera à son arsenal. C’est aussi l’avis de Suki Kim, américaine d’origine nord-coréenne auteur de romans et de nouvelles. Après six mois passés incognito à Pyongyang sous couvert d’enseignement de l’Anglais à l’Université des Sciences et des Technologies fréquentée par les enfants du régime, elle a publié « Without You, there is no US : undercover among the sons of North Korean Elite ».

Compte-rendu d’une tristesse désespérante où on peut lire que, dans le registre de l’isolation et du contrôle des populations, rien sur terre ne ressemble à la Corée du nord, ni Cuba, ni l’Allemagne de l’Est. Au point que ses élèves, adolescents ou jeunes adultes, vivaient dans une totale ignorance du monde, enfermés dans un écheveau de mensonges et d’idées fausses, sur leur pays et le monde.

Notes :

[2La presse en a très peu parlé, mais en juillet à l’ONU, 122 pays ont apposé leur signature à un nouveau traité de non prolifération des armes nucléaires, envisageant l’interdiction totale de l’usage l’arme atomique en cas de conflit. Mais les États-Unis, la France et la Grande Bretagne y ont opposé leur veto, préférant rester à l’ancien traité, au prétexte que l’initiative ne tenait pas compte de la situation réelle de sécurité de la planète.

[3Le livre est un compte rendu de voyage en Chine, rassemblant des interviews non seulement de personnalités connues comme Ai Wewei et Justin Yifu Lin, ancien militaire taïwanais, docteur en économie de l’université de Chicago et professeur à Beida qui fut aussi vice-président de la banque mondiale, mais également des Chinois moyens, professeurs, employés de voierie et même un corrompu ayant soudoyé des juges. L’ouvrage offre une vue impressionniste de la société chinoise confrontée aux bouleversements de sa montée en puissance rapide.

[4Nombre d’experts expliquent que la reprise en main et les purges opérées par Kim Jong-un qui commencèrent par la disgrâce et l’exécution de son oncle par alliance Jang Song-thaek et du chef des armées Ri Yong Ho avaient pour but de tuer dans l’œuf une évolution à la chinoise.

Lire à ce sujet : Purge féroce à Pyongyang. Pékin exaspéré.. Le terme du communiqué qui accompagna l’exécution laissent peu de doute sur la détermination du régime à ne pas se laisser enfermer dans une évolution qui pourrait menacer son pouvoir : « la lourde massue de la sentence délivrée par la colère du peuple s’est abattue sur la tête Jang, le contre révolutionnaire factieux, méprisable escroc carriériste ».

Et plus loin « Le parti, l’État et l’armée ne connaissent que Kim Il Sung, Kim Jong IL et Kim Jong Un. Ceux qui oseront défier l’autorité absolue de Kim Jong Un et douteraient de son lien sacré avec le Mont Paektu seront impitoyablement punis où qu’ils se cachent, au nom du Parti, du peuple et de la révolution. » (ndlr : Le Mt Paetku est la montagne sacrée des Coréens et des Mandchous située à la frontière sino-coréenne).

[5Une des menaces de D. Trump suggérait que les États-Unis pourraient cesser toute relation commerciale avec les pays « faisant des affaires – doing business » avec la Corée du Nord. Ce que le président veut dire par « doing business » n’est pas tout à fait clair. Mais voyons ceux qui commercent avec Pyongyang.

Selon les chiffres de la CIA (2015), 85% du commerce nord-coréen se fait avec la Chine ce qui rend la menace hypothétique si on se souvient que 21% des importations américaines viennent de Chine et que les deux sont chacun le premier partenaire commercial de l’autre. A côté de la Chine, l’autre partenaire de la Corée du Nord est l’Inde loin derrière la Chine avec 3,3% du commerce nord-coréen. Mais l’Inde est aussi le 9e partenaire commercial des États-Unis.

Les autres pays commerçant avec Pyongyang sont des exportateurs tels la Russie, la Thaïlande, les Philippines, le Mexique à qui Pyongyang achète respectivement 2,3%, 2,1%, 1,5% et 1,3% des produits qu’elle importe. Le Pakistan, le Burkina Faso, l’Arabie Saoudite et la Zambie 1,5% sont à la fois fournisseurs et clients, respectivement à hauteur de 1,2%, 0,89%, 0,49% du commerce de la Corée du nord.

Le 6 septembre, 3 jours après la 6e explosion nucléaire nord-coréenne Donald Trump a téléphoné à Xi Jinping. La conversation en partie rendue publique par la Maison Blanche et dont certains médias américains ont amplement rendu compte, faisait suite à un précédent appel du président chinois à son homologue américain à qui il conseillait en substance de ne rien faire d’irréparable.


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