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›› Politique intérieure

温爷爷, Wen Yeye, le grand-père du peuple entre corruption et guerre des clans

Le 26 octobre, le New-York Times a publié en première page un article sur la fortune de la famille Wen Jiabao, en insistant sur les trafics d’influence et les conflits d’intérêt. L’article, très long et très documenté, dévoile une face cachée que tout le monde faisait mine d’oublier, mais que chacun connaissait déjà. A la suite des précédents titulaires de la fonction, rien de neuf en effet dans le principe de la corruption et du mélange des genres.

La fonction de premier ministre, qui place le titulaire au très haut sommet du pouvoir, à la 3e place du régime, a permis l’enrichissement du clan Wen grâce à « son shili - 势力- ». Expression du langage courant qui signifie à la fois pouvoir, force et influence, ayant au demeurant, soit dit en passant, une connotation très positive dans la culture asiatique, même si le sens que lui confère la rumeur publique l’associe toujours à des connexions occultes entre l’oligarchie au pouvoir et les affaires.
Lire l’article "Billions in Hidden Riches for Family of Chinese Leader"

En ciblant ainsi une figure emblématique du régime, attentif jusqu’à l’ostentation aux souffrances du peuple qui l’appelle 温爷爷 Wen Yeye, grand-père Wen, et dont la réputation au sein de l’opinion est restée positive en dépit des soupçons de corruption pesant sur sa famille, le New-York Times affaiblit la faction réformiste, dans le contexte d’une sévère lutte de clans. A tel point que nombre de commentaires évoquent la possibilité d’une manipulation par des réseaux d’informateurs chinois, agissant en sous main au nom des conservateurs et dont le projet serait de tenir à distance les réformes politiques qui menacent leur prébendes et leur pouvoir.

Il reste que les polémiques sur les motivations politiques de l’article qui aurait été piloté par une faction rivale, ou celle lancée par le porte parole du gouvernement qui spécule sur les attaques antichinoises des Occidentaux voulant freiner la montée en puissance de la Chine, sans oublier les parallèles avec les corruptions ou compromissions dans les pays occidentaux rappelés par Pékin, détournent l’attention de l’essentiel.

Au fond, ce qui est en jeu, précisément au cœur de l’exigence de reforme du schéma de croissance, est la lancinante question de la corruption massive des élites chinoises ou de leurs familles, dont la plupart des chercheurs chinois expliquent eux-mêmes qu’elle est consubstantielle du fonctionnement du système, à la fois dangereusement opaque et étroitement imbriqué aux affaires.

Délits d’initiés, trafics d’influence, conflits d’intérêts.

On est frappé par le détail des révélations du journal qui, tout en enfonçant une porte ouverte, explique à l’usage du grand public américain et au monde entier comment s’y prendre, pour, à la fois distribuer des prébendes à sa famille et protéger ses arrières. La minutie de l’enquête prend cependant la précaution de préciser, comme l’avait fait Blomberg en soulevant en juin dernier le voile des affaires de la famille Xi Jinping, qu’aucune preuve ne permettait de mettre directement en cause Wen Jiabao.

L’article pointe néanmoins du doigt l’enrichissement de Zhang Beili, l’épouse du premier ministre, avec qui ce dernier serait en froid, précisément parce qu’elle avait systématiquement confondu les intérêts publics et ses lucratives affaires privées, abusant de sa position privilégiée d’expert géologue en charge du contrôle et de la régulation de l’industrie du diamant.

L’enquête poursuit en mettant à jour une solide prise d’intérêt de la famille dans le groupe d’assurance Ping An, par le biais d’une amie, prête-nom du clan, également citoyenne de Tianjin, comme Wen Jiabao. L’épisode évoque à la fois un délit d’initié et un conflit d’intérêts, puisque les investissements de la dame ont eu lieu peu avant l’introduction en bourse de Ping An, dont les actions ont ensuite monté en flèche. En même temps, coïncidence heureuse, le gouvernement de Wen Jiabao supprimait une mesure qui limitait la taille des compagnies d’assurance et de Ping An, dont la valeur en bourse pèse maintenant 60 milliards de $.

A ces affaires s’ajoutent une longue liste de conflits d’intérêts et de probables trafics d’influence surgis dans la mouvance courtisane du Premier Ministre, dont l’auteur a la prudence de suggérer qu’ils pourraient avoir eu lieu à l’insu de Wen Jiabao.

Mais le fait est qu’une série de synchronismes troublants ont, entre autres, fait les belles et riches affaires de son frère, directeur d’une compagnie de travaux qui aurait bénéficié d’un accès privilégié aux marchés publics, tandis que Winston, le fils, est à la tête d’une société d’investissement aussi prestigieuse que prospère, connectée à de vastes capitaux étrangers, y compris à des fonds souverains – dont celui de Singapour -, et dont on ne peut pas imaginer que les clients aient oublié qu’ils traitaient avec le fils du Premier Ministre chinois.

Il est de notoriété publique que le pouvoir est, en Chine, aux mains d’une oligarchie qui, depuis des lustres, se partage les prébendes de la finance et de l’industrie, qu’elle soit traditionnelle ou liée aux nouvelles technologies, presque toutes aux mains d’une séries de grands groupes et banques d’état « infiltrés » ou contrôlés par la classe politique. Lire aussi "18e Congrès. Enjeux politiques et intérêts d’affaires"

Comme toujours, le Parti, soucieux de son image que, désormais, il sait fragile, au point qu’il le répète souvent lui-même, a réagi en bloquant les accès aux sites qui relayent avec jubilation les dénonciations et mises à jour régulières des petites et grandes compromissions du pouvoir. C’est ce qu’il avait déjà fait en fermant l’accès internet au site de Blomberg quand en juin 2012, ce dernier avait révélé la fortune des proches de Xi Jinping.

La censure accompagne des contre attaques sur deux fronts. Celui privé de la famille Wen qui aura cependant bien du mal à nier les faits ; et celui de la propagande officielle qui entonne l’air connu des attaques antichinoises, sans cependant évoquer le fond des choses.

Wen Jiabao le réformateur, victime de la guerre des clans

Avec Wen Jiabao l’affaire prend cependant une autre allure. L’attaque révèle en effet le cruel contraste entre la réalité et les apparences, menaçant de détruire l’image d’une trajectoire humaniste et sociale, patiemment construite depuis 2002, nourrie aux sources même du mouvement réformiste chinois de l’après Mao, de Hu Yaobang à Zhao Ziyang.

La longue charge du New-York Times touche en effet de plein fouet l’image, parfaitement en phase avec la propagande du régime, d’intégrité, de modestie, d’assiduité au travail et d’attention éplorée portée aux malheurs du peuple que le Premier Ministre sortant avait donnée de lui, affichant toujours, jusqu’à la crispation, cet air à la fois vaguement triste, compassé et appliqué qui est la marque de son style personnel.

Mais, tout à ses révélations de corruptions, l’article du NYT qu’à Pékin la classe politique aux commandes fait mine de considérer comme un outrage, omet de signaler une très insolite contradiction. C’est que, depuis 2009, le combat politique de Wen vise précisément à démanteler les prébendes, à hisser la justice au-dessus du Parti et à imposer plus de responsabilité à des élites, dont beaucoup rechignent encore à la transparence et à l’obligation de rendre des comptes, rejetant obstinément l’idée d’affronter les aléas électoraux, même aux niveaux subalternes des villages, où l’ingérence des petits chefs ne cesse de manipuler les élections libres.

Il n’en fallait pas plus pour que surgisse l’hypothèse - en effet plausible dans le labyrinthe d’une recherche en Chine mené par un Occidental -, que l’enquête du New-York Times aurait été, à tout le moins facilitée, sinon suggérée par la faction ennemie de Wen Jiabao, qui regroupe en rangs serrés une partie de l’appareil de sécurité et quelques proches de Jiang Zemin, en même temps que les adeptes de Bo Xilai, dont il faut rappeler que la geste politique d’essence maoïste avait précisément pour objet de protéger les prébendes que les réformateurs veulent démanteler et surtout d’épargner au Parti le défi hautement perturbant des compétitions électorales plus larges et surtout ouvertes et non manipulées.

Le journaliste du NYT a peut-être vraiment conduit une enquête indépendante. Mais la présomption de manipulation, impossible à vérifier, est d’autant plus recevable que la dénonciation des corruptions par le Parti, qui affiche régulièrement sa volonté de nettoyage, fut aussi très souvent une arme politique destinée à éliminer des personnalités trop rétives.

Le clan Bo Xilai, qui considère jouer sa survie et - disent certains de ses adeptes conservateurs populistes - celle de la Chine, a tendance à analyser la chute de son chef de file comme l’effet d’une manœuvre de succession. Il n’est donc pas impossible que ses amis aient décidé de riposter sur le même registre, au moment même où le destin de Bo s’est encore assombri avec sa radiation de l’Assemblée Nationale.


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