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›› Editorial

Xi Jinping, Pyongyang et les impatiences de Trump

Depuis le 6 avril, le triangle Washington, Pyongyang, Pékin est en effervescence à la suite des gesticulations militaires de Donald Trump, dont le potentiel de pression a été brutalement augmenté par la frappe des Tomahawk contre Syrie déclenchée lors de la visite de Xi Jinping en Floride.


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Depuis le voyage de Xi Jinping en Floride marqué par la riposte américaine contre Damas sévèrement condamnée par Moscou, mais à laquelle Pékin n’avait réagi qu’avec une extrême mesure, la relation sino-américaine est à nouveau aux prises avec le dilemme stratégique majeur du nucléaire militaire nord-coréen.

S’il est vrai que sur la question syrienne le conseil de sécurité est peu réactif et divisé [1] - principale raison de l’action unilatérale de Washington déclenchée après une attaque chimique contre des populations civiles - la réalité des risques posés par la prolifération nucléaire et balistique de Pyongyang est unanimement reconnue par les 5 permanents [2].

Avec cependant, au sein du Conseil, des divergences entre les membres sur la manière d’amener Pyongyang à résipiscence. Alors que Pékin et Moscou occupent, pour des raisons différentes, une position ambiguë à mi-chemin entre les sanctions et la nécessité d’engager un dialogue avec la Corée du Nord, Washington reste en apparence arc-bouté à l’exigence rigide d’un démantèlement préalable par Pyongyang de ses installations nucléaires et balistiques.

Le fondement des ambivalences chinoises renvoie au poids de la géographie et convoque, à près de 70 ans de distance, l’histoire de la guerre de Corée dont il faut se souvenir qu’elle n’est techniquement pas terminée [3].

Fin connaisseur des arrières pensées de Pékin, Andreï Lankov, historien russe, spécialiste de la Corée du nord, diplômé des universités de Leningrad et Kim Il-sung à Pyongyang (1985), depuis 2005 professeur à l’université Kookmin à Séoul et éditorialiste du Korea Times, résume la pensée du politburo chinois en expliquant qu’il souhaiterait tout à la fois « une péninsule stabilisée, non réunifiée et sans arme nucléaire », l’objectif de dénucléarisation venant en Chine – contrairement aux États-Unis - en dernière priorité, tandis que pour Pékin, dit Lankov - celui de la stabilité de la Corée du Nord figure sans conteste en haut de la liste.

En haussant l’observation à hauteur de l’image que la Chine cherche à diffuser d’elle-même par contraste avec celle très militariste et guerrière attachée aux États-Unis, on constate que sa stratégie nord-coréenne recoupe son discours selon lequel l’influence chinoise véhicule l’apaisement par l’harmonie des relations culturelles et commerciales, tandis que la présence militaire américaine est porteuse de tensions et pourrait, comme au Moyen Orient, déboucher sur le chaos.

Divergences sino-américaines. Cafouillage de Washington

Autour du PA Carl Vinson (97 000 tonnes, 5000 hommes et 60 aéronefs), la flotte (destroyers lance-missiles, sous marins d’attaques) n’a pas fait directement mouvement vers la Corée, contrairement à ce qu’avait annoncé Donald Trump suite à un cafouillage de communication entre la Maison Blanche et le Pentagone. Déjà, le 11 avril, lors d’une conférence de presse, le général Mattis secrétaire d’État aux Affaires étrangères se montrait très évasif sur les buts de cette démonstration de force.


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Cette dissonance sino-américaine est encore une fois clairement apparue à partir du 3 avril, date à laquelle Donald Trump, interviewé par le Financial Times, affirma que Washington résoudrait seul la question nord-coréenne si Pékin refusait de s’impliquer plus. Le divorce des positions chinoises et américaines s’accentua encore après le 9 avril quand la Maison Blanche affirma à tort avoir envoyé vers les eaux coréennes un groupe aéronaval qui, en réalité, a d’abord été dirigé vers l’Australie.

Les médias s’étant emparés de l’affaire et les photos du groupe aéronaval pubiées dans tous les journaux avec force commentaires alarmistes, à Séoul, Tokyo et Pékin, la tension augmentée par les analyses des médias, monta encore d’un cran à l’approche du 15 avril, date anniversaire de la naissance de Kim Il Sung à laquelle le régime se livre assez souvent à une démonstration de force nucléaire ou balistique qui, cette fois, pouvait, croyait-on, entraîner une riposte militaire unilatérale des États-Unis dont le risque, disaient les commentateurs, était avéré par la séquence syrienne.

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Bien que tous les experts sud-coréens estimèrent qu’une frappe américaine unilatérale telle qu’elle fut possible en Syrie ne le serait pas en Corée [4], et alors même que l’administration américaine avait démenti l’information diffusée par la chaîne NBC qu’une frappe préventive se préparait, Pékin, accusé par Washington de complaisance à l’égard de Pyongyang, choisit de monter les enchères sur le thème du risque posé par l’agressivité militaire américaine.

Le 14 avril, lors d’une conférence de presse conjointe avec le ministre français des Affaires étrangères J.M. Ayrault, Wang Yi, le chef de la diplomatie chinoise, répéta la position de Pékin selon laquelle « une guerre dont personne ne sortirait vainqueur pouvait éclater à tous moments ».

Ajoutant que la Chine dénonçait les démonstrations de forces et les déclarations porteuses de tensions irréversibles, il renvoyait encore une fois dos à dos Pyongyang et Washington, les accusant de prendre le risque d’être les fauteurs d’une guerre sur la péninsule dont tous les deux porteraient la responsabilité. Il est enfin probable que la direction chinoise aura été très agacée par la nouvelle rendue publique le 12 avril, d’une participation de destroyers japonais à la force navale américaine.

Accalmie. Persistance de l’inextricable dilemme.

Le 15 avril 2017, le défilé militaire à Pyongyang présentait pour la première fois des missiles Pukkuksong-1 pouvant être tirés à partir de sous-marins et dont un test d’essai avait été effectué le 24 août 2016. L’existence de cette arme de portée intermédiaire dont les performances et la fiabilité sont mal connues, mais pouvant être tirée depuis une zone proche des côtes américaines, jette l’effroi dans la communauté de défense des États-Unis.


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Après tous ces bruits de ferraille ponctués de surenchères menaçantes où la Corée du Nord alla jusqu’à laisser flotter le spectre d’une attaque nucléaire, Pyongyang procéda le 15 juin à sa traditionnelle parade militaire de masse à la gloire de la famille Kim élevée au rang de symbole métaphysique et, le lendemain, à l’essai balistique d’un missile de portée intermédiaire qui explosa en vol quelques secondes après le tir.

Tandis que, suite à un incroyable cafouillage de communication entre les militaires américains et Donald Trump, le groupe aéronaval était à des milliers de nautiques au sud de l’endroit où tout le monde croyait qu’il était.

Du coup, le scénario catastrophe initié par la mise en scène aéronavale ratée de Trump et monté en épingle par Pékin et les médias, n’eut pas lieu, et les tensions qui s’accumulaient depuis dix jours retombèrent brutalement.

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Mais s’il est vrai que chez tous les acteurs de la région le soulagement domine, il n’en reste pas moins qu’en apparence la question nucléaire et balistique nord-coréenne n’a pas reçu l’ombre d’une solution. Pyongyang reste à la tête de son arsenal dont la capacité s’améliore inexorablement, tandis que la probabilité de nouveaux essais balistiques et nucléaires dans les semaines et les mois qui viennent reste forte.

Les contempteurs de la nouvelle Maison Blanche qui, déjà, lui reprochent d’avoir, par une frappe dont l’arrière plan était plus émotionnel que tactique, sacrifié ses alliés russes, syriens et iraniens indispensables au combat contre Daesh, l’accuseront aussi d’avoir, par ses gesticulations, conforté les programmes nucléaires et balistiques coréens, tandis que même aux États-Unis les modérés critiquent la rigidité de Washington qui refuse becs et ongles la négociation avec Pyongyang, tandis que les partisans de la fermeté taxent Donald Trump de naïveté quand il spécule sur l’efficacité de la coopération chinoise.

Pour autant, il est indéniable que, sous la surface, les choses ont bougé. Bousculée par la bourrasque impatiente de Donald Trump et ses promesses répétées d’agir seul sur un théâtre où Pékin ne peut pas se permettre de perdre la main, la relation entre Pékin et Pyongyang, déjà sur la sellette dans les entrailles mêmes du régime chinois où une école de pensée la juge dépassée et embarrassante, évolue insensiblement hors du schéma traditionnel de l’alliance indestructible héritée de la guerre.

Notes :

[1Entre 2011 et 2014 Pékin et Moscou avaient opposé 4 veto à des résolutions proposés par les États-Unis et leurs alliés.

[2Alors qu’à propos de la Syrie un consensus reste impossible, la résolution n°2321 du 30 novembre était la 6e série de sanctions infligées à la Corée du Nord par le Conseil de sécurité depuis 2006.

[3Non seulement la paix n’a pas été signée entre les belligérants - d’un côté la Corée du Sud et 16 pays représentant les NU -, de l’autre la Corée du Nord, la Chine et l’URSS - mais Séoul a aussi refusé d’endosser l’armistice signé par tous les autres à Panmunjom le 27 juillet 1953.

A Pékin, la survivance aux portes de la Chine d’une situation de guerre dans laquelle Mao avait plongé son pays contre les États-Unis et l’ONU pour venir à la rescousse de Pyongyang renvoie directement aux racines du régime chinois. Oublier ces occurrences expose au risque d’une erreur d’analyse sur l’attitude à venir de la Chine.

[4Compte tenu de la capacité de riposte directe de la Corée du nord (artillerie classique, missiles et engins nucléaires, voire chimiques), essentiellement contre les populations locales et les bases américaines en Corée et au Japon, l’option d’une frappe punitive unilatérale américaine est devenue une solution à très hauts risques pouvant conduire très vite aux extrêmes.

Signe indubitable que la gesticulation américaine était un bluff augmenté par un très préoccupant défaut de communication entre le Pentagone et la Maison Blanche, s’il est exact que les forces américaines haussèrent d’un cran leur niveau de vigilance, la population de Séoul ne montra aucun signe de panique et ne reçut aucun avis d’alerte.


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