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La secousse chinoise. Mythes et réalités

La situation de la Chine et l’ampleur de sa montée en puissance sont bien connues. Son développement pèse sur l’économie mondiale, poussant aux restructurations et délocalisations, tirant durablement vers le bas les salaires et vers le haut le prix des matières premières et de l’énergie. Son dynamisme est aujourd’hui sensible dans de nombreux secteurs, (télécommunications, informatique, multimédias, électroménager, constructions d’infrastructures, bâtiments, pétrochimie et chimie fine). Il s’exprime par le développement conjoint de centres de recherche et développement ou la mise en place de coopérations étroites avec de nombreuses sociétés étrangères (secteur de la chimie fine, des télécommunications, des sytèmes informatiques, de l’aéronautique, de l’automobile etc...).

Ces imbrications industrielles et technologiques, consenties par les Occidentaux dans le but d’avoir un meilleur accès au marché chinois, sont pour la Chine une formidable pompe à technologies et à finances, tandis que la dimension de son marché est de nature à favoriser la création de normes spécifiquement chinoises. La puissance des circuits commerciaux patiemment développés depuis des décénnies par les ambassades et les réseaux de chinois d’outre mer sont à l’origine d’un considérable excédent commercial et de monstrueuses réserves de change, dont le montant approchera le trillion de dollars US d’ici une année.

L’ampleur de ce butin financier n’a d’ailleurs pas que des effets positifs puisqu’elle augmente la pression à la réévaluation du Yuan et pousse, à l’intérieur, en l’absence d’une organisation bancaire indépendante et efficace, à des investissements spéculatifs dangereux (immobiler) et à l’aggravation des surcapacités de l’industrie chinoise dans de nombreux secteurs. Il faut donc s’attendre, dans les années qui viennent, au gonflement des investissements chinois à l’étranger qui cibleront d’autres secteurs que les matières premières et l’énergie. Ce mouvement sera poussé par l’Etat chinois lui-même, désireux d’alléger les tensions sur sa monnaie et d’orienter les capitaux chinois vers des investissements mieux structurés qui échappent à la frénésie du court terme, qui fait actuellement rage en Chine.

Ce courant est déjà amorcé et rares sont les régions du monde qui ne sont pas touchées par la vitalité et parfois l’agressivité de l’économie chinoise, relayée par les réseaux tentaculaires des Chinois d’outre-mer. Dans ce flot de capitaux il faudra distinguer le « bon grain de l’ivraie » et faire la part des opérations de blanchiment d’argent, des évasions fiscales et autres montages destinés à camoufler des détournements d’argent public.

Mais qu’on ne se trompe pas : le dynamisme de l’économie chinoise ne repose pas en priorité sur des capacités d’innovation particulières (depuis les années 90, sur les 273 000 demandes de brevets d’invention, seules 47 000 étaient chinoises et 5876 ont été accordées). Il ne se fonde pas non plus sur l’excellence de son rendement (très faible), ou encore sur la qualité de sa production. Celle-ci est en effet encore médiocre, dans un contexte où Les produits high-tech exportés par la Chine sont à plus de 50% des assemblages d’éléments étrangers importés. Une fracture existe donc entre les meilleures entreprises chinoises et les entrepises high-tech occidentales, japonaises et coréennes. En réalité la Chine n’a pas encore atteint le niveau du Japon des années 70, ni même celui de la Corée des années 90, quand ces deux pays commencèrent à « secréter » des « champions nationaux » capables d’affronter la compétition internationale avec un marché, une marque et un réseau de vente de qualité internationale.

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Le dynamisme chinois est, pour l’instant le résultat d’une « vitalité du nombre », de la « flexibilité et de la réactivité » des réseaux qui viennent en appui d’ une production, dont la valeur ajoutée reste médiocre et dont la force compétitive repose toujours sur la faiblesse des coûts production. Cet avantage comparatif qui pourrait durer encore de nombreuses années, compte tenu des immenses « réserves humaines » de l’arrière pays chinois, est bien sûr le produit des très bas salaires des « soutiers du miracle », cette main-d’œuvre non syndiquée et totalement flexible, aux revenus 20 fois inférieurs à ceux des pays développés.

Il est vrai que quelques sociétés sont les champions de la recherche et développement (Il s’agit essentiellement d’entreprises du secteur des télécom comme Huawei Technologies, Datang Telecom - en coopération avec Siemens -, ou Zhongxing Télécom, qui consacrent chacune 10% de leur CA à la R&D.) Il est également vrai qu’en moins de 30 ans la Chine est passée d’une économie planifiée, axée sur l’industrie lourde et l’agriculture, à une économie plus ouverte, stimulée par l’information, le savoir et les qualifications. Ajoutons qu’en moyenne les 100 plus grosses sociétés chinoises consacrent 3% de leur CA à la R&D. Parmi elles, 37% opèrent dans l’industrie lourde - énergie, aciéries, mines et transformation des minéraux, chimie - et 12% dans les secteurs des télécom et de l’électronique.

Mais la réalité est que, malgré les slogans qui affichent la priorité du développement des hautes technologies, la grande majorité des entreprises chinoises ont, à quelques exceptions près (citées plus haut), beaucoup de difficultés à atteindre un réel niveau de sophistication technologique, principalement parce qu’elles manquent de ressources. Selon une étude chinoise datant de 2000 les PME sensées être les plus innovantes en Chine, c’est à dire celles installées dans les parcs ne dépenseraient en moyenne que 1,9% de leur CA en R&D, ce qui est bien inférieur à la norme de 5% fixée par le gouvernement chinois lui-même. Cette situation, qui a peu évolué, est encore aggravée par la férocité du dumping sur les prix, fond de tableau habituel du marché chinois. Dans ce contexte, beaucoup de sociétés n’ont pour survivre d’autre choix que de pratiquer la violation les droits de propriété intellectuelle ou de s’appuyer, au travers de coopérations ou JV, sur des technologies importées.

La réalité de la modernisation rapide de la Chine et de son développement high-tech est donc plus nuancée que ne le laissent entendre certains clichés de la presse occidentale ou les slogans des autorités chinoises. Sans nier les réels progrès déjà mentionnés, il faut souligner les difficultés dont la persistance constitue des handicaps que le Japon et la Corée, plus agiles et moins cloisonnés n’ont pas connus : Il s’agit d’abord de la férocité des compétitions sur le marché chinois, qui tasse les prix et les revenus des sociétés, tirant vers le bas les ressources consacrées à la R&D. Plus encore, la dimension du marché chinois qui autorise la création de normes (notamment dans les télécom), pourrait paradoxalement constituer un autre handicap, puisque les normes pourraient, in fine, agir comme une barrière protectrice, créant un contexte encore moins stimuant pour l’innovation.

Au delà de la propagande, les Chinois, sont conscients de ces insuffisances. Ainsi l’agressivité économique et commerciale de la Chine, expression de la « vitalité du nombre », traduit-elle aussi la fébrilité née de la conscience que les Chinois ont de leurs lacunes en matière de développement high-tech. Elle exprime également les tensions de la difficile équation ressources - démographie - développement économique, condition de la stabilité sociale et du maintien au pouvoir du PCC. Ce dynamisme qui traduit à la fois une force incontestable, mais aussi pas mal de faiblesses, lacunes et inquiétudes, est à mettre en parallèle avec les efforts de Pékin pour donner du développement de la Chine une image apaisée.

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Au fond, la Chine souffre d’un contradiction majeure : ayant réussi, à force de statistiques impressionnantes - parfois orientées ou incomplètes et souvent mal analysées -, à donner d’elle-même une image de puissance irrésistible, elle prend aujourd’hui conscience que sa dimension, sa démographie, ses appétits commerciaux et énergétiques risquent d’être perçus, au mieux comme un facteur de déséquilibre, au pire comme une menace.

Pour compenser ce handicap, elle conduit une politique étrangère très appliquée et d’une extrême prudence, marquée par des efforts soutenus pour : 1) ménager ses relations avec Washington, qui l’accuse de ne rien faire pour réduire le déficit commercial, mais dont elle est devenue le banquier ; 2) mettre sous le boisseau les crispations de la question taiwanaise. Cette placidité n’empêche pas que la modernisation de l’armée chinoise soit essentiellement articulée autour de l’hypothèse aujourd’hui assez improbable d’une action armée contre Taiwan en cas de déclaration d’indépendance ; 3) participer de son mieux à la lutte contre la prolifération en dépit de ses connivences historiques avec Pyongyang et de ses intérêts économiques avec Téhéran.

Ailleurs ses relations extérieures sont presque toujours calibrées autour de ses intérêts économiques ou/et de la nécessité de faire contrepoids à l’influence de Washington, devenu l’axe central de sa politique extérieure, perçu à la fois, comme un modèle, un rival ou une menace. En retour, les Etats-Unis commencent volens nolens à reconnaître à la Chine une pertinence stratégique globale en l’accueillant dans le club restreint des « co-gestionnaires responsables » de la planète. Mais aujourd’hui plus qu’à son influence stratégique, c’est bien grâce à sa dimension, au poids de sa démographie, à la « vitalité du nombre », au caractère démesuré de ses appétits, que l’Empire du Milieu réintègre peu à peu une position centrale.

En même temps, sa croissance, redevenue un élément capital des équilibres économiques et écologiques du monde, pose d’ores et déjà de nombreuses interrogations de portée globale. Il est en effet devenu évident que le modèle de développement qu’elle poursuit, calqué, quoi qu’elle en dise, sur celui des pays développés occidentaux qui spécule sur la hausse ininterrompue de la consommation, pèsera très vite de manière insupportable sur l’environnement et les ressources.

Ces réalités, qui mettent à jour les contradictions et les risques des actuels modèles de développement de la planète, recèlent d’importants facteurs de tensions.

 

 

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