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Pékin ce n’est pas de la tarte

Chapitre VII

Cela faisait plus d’une heure que j’écoutais Mimille m’expliquer les choses de la vie et sa conception du monde... Nous étions en planque devant chez Piedritti, dans les villas du Lac de l’est, un complexe de villas et d’appartements, situé au nord du 2e périphérique Est. La camionnette de courrier exprès dans laquelle nous avions pris place était spacieuse et confortable. Lili était de faction, les yeux collés au périscope tandis que Zhang, un autre agent des services de sécurité chinois, nous tenait compagnie. Il affichait toujours le même sourire depuis qu’il s’était joint à nous et n’avait pas encore desserré les dents. Cela ne gênait pas Mimille qui me racontait ses frasques, la main glissée sous le chandail de Lili pour lui masser les omoplates et la poitrine, histoire disait-il, de lui éviter de se fatiguer les reins. Mimille avait toujours le cœur sous la main...

Weng nous avait dégoté les numéros d’immatriculation de l’Audi de Piedritti. Nous n’avions eu aucun mal à la localiser, dès notre arrivée. Son rétro gauche venait d’être changé et une mince estafilade grise rayait sa carrosserie. Le doute n’était plus permis, il s’agissait sans aucun doute de la voiture qui avait participé au premier entartrage de Teuton, au Novotel. Nous étions donc bien sur la piste de nos malfaiteurs. Nous collâmes un mouchard sous le pare-choc arrière et battîmes en retraite. Le gibier était débusqué et rembuché...

Nous étions tous excités comme des poux sur la toison pubienne d’un mandarin en rut... ou comme un mandarin en rut qui aurait eu des poux sur sa toison pubienne, aurait ajouté Zhuang Zi, un grand lettré taoïste, qui dans son traité classique, inversait allègrement les réalités au point qu’il ne savait plus s’il était le papillon dont il avait rêvé ou si c’était le papillon qui avait rêvé qu’il était Zhuang Zi... Ce sont des grands marrants les taoïstes ! Vous attendez qu’ils se réveillent et vous les chopez avec un filet à papillons...

Le taoïsme a laissé des tas de trucs de ce genre-là. Vous connaissez celle du boucher taoïste qui vous découpe un bœuf au canif d’un seul mouvement et sans même se fatiguer ? C’est soi-disant pour nous apprendre que lorsque l’on connaît la vraie réalité des choses, on peut traverser les pires difficultés sans aucun effort. Mimille, lui, en concluait que les taoïstes n’étaient pas végétariens. Il n’a pas tort non plus, remarquez...

Ce qu’il faut surtout retenir du taoïsme et c’est d’ailleurs à peu près tout ce qui subsiste de la doctrine, c’est que la non-intervention et le non-agir sont les meilleures méthodes d’action, et que le vide est un concentré de pouvoir. Pour le reste, si vous ne comprenez pas vraiment ce n’est pas grave, il n’y a quasiment plus de taoïstes. Le taoïsme, c’était une grande lignée de philosophes s’appuyant sur des textes incompréhensibles, et une vaste tradition populaire, regroupée autour d’associations de temples qui périclitaient depuis plus de deux siècles et que le régime communiste a achevées avec méthode et persévérance...

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C’était déjà bien que l’idée ait pu tenir aussi longtemps, remarquez ! Des religions qui ont recherché l’immortalité de l’âme, vous en avez des tas, mais des religions qui, comme le taoïsme, ont recherché en plus de l’immortalité de l’âme, celle du corps -avec le succès que vous pouvez deviner...- il n’y en a pas eu des tonnes ! Le tout avec des méthodes que seuls des Chinois ont pu imaginer ! L’interdiction de manger des céréales par exemple ! Dans un pays où il n’y avait que du riz à bouffer ! Et de se retenir de cracher sa semence durant les coïts... Vous avez déjà essayé ? Non, je ne rigole pas ! Avec un mot comme frustrant, vous n’avez idée que d’un centième à peine de la réalité ! Et pour arriver à plus d’un milliard trois cents millions de pèlerins aujourd’hui, cela vous montre clairement comment les préceptes taoïstes ont dû être suivis dans le passé... En plus, ce n’était pas une religion, c’était un vrai fatras : pure philosophie au niveau supérieur, pour quelques intellectuels ; et pour le peuple, une bouillie de contes et légendes, d’us et coutumes, assaisonnés de magie et de superstitions qui n’ont pas résisté aux antibiotiques et aux trithérapies...

Circulez, y a plus rien à voir ! Avant 49, il restait encore quelques Grands Maîtres et quelques médiums qui partaient en transe en fumant la moquette. Aujourd’hui ils sont tous partis ailleurs, il n’y a plus personne... Pour refaire une religion, sans clergé, et du chamanisme, sans médium, en s’appuyant sur des textes dont personne n’a jamais vraiment compris la signification... ça risque d’être coton... Allez, hop ! Au placard les taoïstes ! Avec les nestoriens, les manichéens, les zoroastriens, les dualistes et les gnostiques de tout poil qui ont traversé l’histoire de la Chine en y laissant des marques plus ou moins profondes.

Je ne vous dis pas que tout a disparu. L’influence du taoïsme va continuer à peser sur la vie de tous les jours de plus d’un quart des habitants de notre planète mais, concrètement, il ne reste plus que quelques comiques imprégnés d’un magma bizarre composé d’exercices respiratoires rigolos, de gymnastique au ralenti, de découpages de vent avec des sabres en bois, mélangés de sagesse soi-disant orientale et de régime bio ! D’ici peu, on les visitera dans des centres spécialisés aux côtés des pandas et des autres animaux en voie d’extermination...

Mais je vous embête avec mes histoires de taoïstes. En fait, nous n’étions à peu près sûrs que d’une seule chose : les entarteurs ne devaient pas l’être...

- Ce n’est pas dans les textes anciens sacrés qu’on trouve ce genre de malpolitesse et malotrudisme, avait péremptoirement, déclaré Mimille qui s’y connaissait en matière de religion orientale, ayant lui-même été gourou patenté au cours d’une vie antérieure.

Le vent s’était levé...Il fallait donc tenter de vivre, ajouterai-je pour les adeptes de cimetières marins...Pour nous, après plus d’un mois de régime sans zèle, c’étaient les prémices d’une traque et peut-être d’un hallali. Nous étions presque sûrs que ce coup-ci, nous tirions le bon bout de la ficelle.

Pour tout dire, de vous à moi, nous n’avions que cet écheveau-là, alors autant croire que c’était le bon ! D’autant plus que Chichi était sur le point d’arriver et que, Français comme Chinois, nous étions tous impatients de mettre des coupables ou des innocents au frais, histoire de montrer un minimum de résultats et de réussites...

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Nous n’avions pas tardé à recevoir des nouvelles de Paris. Cucchini et Piedritti étaient connus de nos services : ils appartenaient à la mouvance maffieuse d’un groupuscule indépendantiste corse, et avaient participé à quelques coups de main de la branche armée du MPA, issu du FLNC Canal Habituel... Lors de la dissolution du MPA, on les avait retrouvés tout naturellement chez Armata Corsa, vu qu’ils étaient tous les deux des enfants de Lumio, au cœur de la Balagne... On les avait revus distribuant quelques tracts, mais on les soupçonnait surtout de pas mal d’explosions, de beaucoup de rackets et d’extorsions diverses. Ils géraient quelques établissements douteux sur Bastia et Ajaccio et avaient réussi, jusqu’à aujourd’hui, à passer au travers des mailles de la justice malgré de nombreuses inculpations pour trafic de stupéfiants et proxénétisme...

Cucchini, c’était le brigand corse presque sympathique, adepte du grand banditisme à composante paternaliste et nationaliste, mélangeant allègrement la politique et les autres activités criminelles, mais prenant son temps pour enseigner la patience aux petits jeunes qui arrivaient sur le marché, en leur expliquant sagement, deux flingues posés devant lui, que chaque chose venait en son temps pour qui savait attendre...

Piedritti, c’était le contraire, genre jeune pousse coriace. Il tirait d’abord, dynamitait ensuite et regardait après s’il restait quelqu’un pour entendre parler de patience... Il était à la tête d’une petite société de transport qui lui permettait de justifier l‘expédition de marchandises de toutes sortes. On murmurait sur le cours Napoléon que pas mal de jeunes filles des pays de l’est avaient emprunté ses camions dernièrement...

- Qu’est-ce qu’ils peuvent bien comploter en Chine ? Avait demandé Mimille lors de notre dernier meeting.

Il n’était pas le seul à se poser la question... C’était une énigme, et la première fois depuis bien longtemps que les familles corses réapparaissaient dans l’Empire... On en avait une tartinée du temps banni de nos colonies, quand l’Administration nous exilait du fonctionnaire débonnaire, et que la pègre de notre concession de Shanghai côtoyait celle de la Cannebière. Mais les Corses s’étaient depuis longtemps débridés. Et la population corse ne se montait plus qu’à quelques expatriés que l’on ne pouvait guère taxer de proxénétisme ou de trafic de drogue. Ce débarquement sur la scène chinoise était imprévu mais pas étonnant... L’émergence d’une nouvelle Chine dans le commerce mondial et la globalisation avait aussi eu des conséquences dans le monde de la pègre et des truands...

- Hé bien, c’est exactement la question ! Lui avait répondu le Général, et j’aimerais bien qu’on y réponde assez vite ! Dans un premier temps, on leur colle au cul.

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Quand on aura compris ce qu’ils trafiquent exactement on avisera. Si on ne comprend pas à quoi ils jouent, on les inculpe pour respiration artificielle ou association de bienfaiteurs ! Le premier motif qui nous tombera sous la main... On n’a jamais pu les coffrer pour des raisons valables, alors autant les mettre hors d’état de nuire pour des motifs irrecevables ! On ne va pas faire dans la dentelle ! Le PR débarque dans moins d’une semaine, on n’a plus le temps de jouer au plus fin. D’autant qu’on a pas mal de collègues excités qui vont vouloir faire un coup d’éclat en s’appropriant la gloire de leur arrestation.

Grodaeg et Huang, vous voyez avec les gens de Weng et vous me montez une équipe de choc, avec les équipes d’Hélène et de Boutros, pour vous concentrer sur Cucchini. Je veux tout savoir de lui, et depuis sa naissance si possible !

Delamarne et Mimille vous faites pareil, mais vous vous occupez de Piedritti. Je veux savoir où il est à chaque seconde, et ce qu’il a fait durant les trois derniers mois, minute par minute... Ça laisse des traces tout ça ! Il faut que dès ce soir, nous ayons compris ce que ces deux-là nous mijotent ! Allez ! Zou ! Au travail ! Et vous connaissez le mot de Cambronne !

- La garde meurt mais ne se rend pas ! Avait répondu Mimille qui avait quelques lettres, mais pas vraiment le sens de la repartie. Nous étions donc en planque devant la résidence de Piedritti, dans une grosse camionnette spécialement conçue pour ce genre de service... La police chinoise s’était très nettement modernisée depuis quelques années.

Le soleil pointait à peine à l’horizon. J’aimais ces petites heures matinales où l’on croyait encore comprendre la vie. Les gens sont peu nombreux à ces heures indues, et le décodage encore facile. Les lève-tôt sont lisibles sur eux. De l’éboueur qui va chercher sa benne, au chauffeur de tram qui pédale vers son dépôt, on croit discerner les contours de leur vie sans confondre avec les couche-tard qui, eux, portent leur passé récent comme des étendards.

Je fus coupé dans mes élucubrations par Mimille qui revenait à la charge :

- Tu savais que le doigt dans la chatte, ça faisait une contrepèterie ?

- Mimille, c’est le choix dans la date qui fait une contrepèterie, pas l’inverse. On part d’une phrase anodine pour la transformer en quelque chose de plus corsé...

Silence.

Long silence.

- Tu boudes Mimille ?

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Mimille boudait. Je venais de comprendre, un peu tard que ce que j’avais pris pour une erreur, aurait dû être une pointe d’humour... Mimille était doublement vexé ; que sa plaisanterie ait fait long feu n’avait dû lui plaire qu’à moitié mais qu’en plus, que je l’aie pris pour un idiot, n’arrangeait en rien mes affaires...

Notre amitié bien qu’indéfectible, fut sauvée par Lili...

- Le tigre sort de sa tanière. Il est en conversation avec le gros nul... Comment l’appelez-vous déjà ? Téton ?

J’éteignis immédiatement le plafonnier tandis que Mimille tirait sur le panneau intérieur des fenêtres. Les grosses lettres qui formaient le nom de la compagnie de livraison, inscrites sur les côtés de la camionnette, étaient en verre fumé et permettaient une vue discrète sur l’extérieur. Le périscope photographique dont se servait Lili émergeait d’une petite conduite d’aération placée sur le toit du véhicule.

- Qu’est-ce qu’il fout avec Teuton ! On prévient le Vieux ? Me demanda Mimille.

- Pas de panique ! Jusqu’à preuve du contraire, ils habitent tous les deux au même endroit. Si deux Français sont voisins à dix mille kilomètres de chez eux, c’est difficile de trouver suspect le fait qu’ils se serrent la main. Par contre, cela peut expliquer pourquoi Teuton a été pris pour cible ; Piedritti devait connaître tous ses faits et gestes. Dis quand même à Weng d’envoyer une équipe avec Nissan, sur les traces de Teuton par acquit de conscience...
A priori, il va sortir. Mimille, tu ne me le quittes pas d’une semelle. Dès que vous êtes à plus de cinq minutes de trajet, tu me donnes le feu vert et je fais une descente dans son appartement. N’oubliez pas de me prévenir s’il fait demi-tour, que je n’aie pas l’air d’un con en le croisant dans sa cuisine...

L’Audi de Piedritti venait de franchir le portail de la résidence. Mimille lui laissa prendre un peu d’avance. Nous n’étions pas pressés, son mouchard nous signalait sa position sur l’écran du GPS situé au côté du chauffeur et vu qu’il était au volant, il ne risquait pas de descendre en route en laissant sa voiture continuer toute seule....

Lili et Mimille partis, Zhang me suivit, la casquette sur les yeux, empoignant comme moi, un carton, colis exprès que nous étions censés délivrer.

- On est à Jianguomen, dans un bouchon. Tu ne risques plus rien, tu peux y aller, il est au moins à un quart d’heure de chez lui si j’en juge par la fluidité du trafic dans l’autre sens. Les chauffeurs ont le temps de se faire trois narines entre chaque changement de vitesse...

- OK Mimille ! Tiens-moi informé de la suite des événements. Terminé !

Nous nous mîmes immédiatement à l’œuvre. La serrure de son appartement ne nous résista qu’une fraction de seconde, d’autant plus que Zhang avait déniché un passe... Les traditions se perdent, les rossignols ne chantent plus. Avant, on glissait une carte de crédit entre la porte et le mur ; maintenant, on l’insère dans la fente et la porte s’ouvre toute seule.

Nous enfilâmes nos gants caoutchoutés et prophylactiques et ouvrîmes nos colis pour sortir le matériel.

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L’appartement était grand et bien entretenu. Les services de l’hôtel envoyaient une équipe de nettoyage tous les jours pour s’occuper du linge, du ménage et de la vaisselle. Il ne fallait donc pas compter que Piedritti ait laissé quelque chose de trop ouvertement compromettant.

Je jetai un regard circulaire sur l’espace avant de me mettre à l’ouvrage. Je voulais m’imprégner de l’ambiance générale avant de me plonger au cœur de ses affaires et de tout photographier.

L’appartement semblait sans âme, comme tous ces lieux de passage. Rien ne manquait au confort mais on ne sentait presque aucune touche personnelle. Deux livres : le Da Vinci Code et le Guide bleu sur la Chine. Deux CD traînaient sur la console : des chants corses tirés de manuscrits franciscains du XVIIe de l’Ensemble Organum avec un joli Christ crucifié en couverture... Je me serais bien fait une petite heure de chants polyphoniques mais nous n’étions pas vraiment là pour ça. Le deuxième DVD présentait l’Exposition des peintures impressionnistes. J’enfilai ce dernier dans le lecteur et allumai la télé histoire de voir de quoi l’exposition avait l’air.

Une de mes anciennes défaites, je ne sais pas pourquoi les mâles s’obstinent à vouloir parler de conquêtes, m’avait refilé une overdose d’impressionnisme. J’en avais gardé une bonne connaissance du milieu mais aussi des urticaires allergiques. C’était une bonne occasion de voir si j’étais en voie de guérison...

C’était un repiquage d’un journal télévisé de FR3 Languedoc Roussillon, qui parlait de l’exposition, expliquant que la naissance de l’impressionnisme découlait d’une transformation plus ancienne de la peinture d’histoire comme du paysage et que c’était Courbet qui avait ouvert la voie en imposant la modernité des sujets et un style hostile à tout idéalisme... La peinture évoluait peut-être mais le charabia restait...

N’étant pas bien sûr de pouvoir survivre à ce verbiage pompeux, je coupai le son et m’attardai quelques secondes sur le tableau qui venait d’apparaître : On pouvait dire ce qu’on voulait mais les impressionnistes avaient quand même le sens du pique-nique bizarre. Je n’arrivai toujours pas à comprendre pourquoi les mecs étaient en redingote et les femmes à poil pour déjeuner sur l’herbe... Prenez n’importe quel pingouin un tant soit peu normal, Grodaeg par exemple... Non, ce n’est pas un bon exemple... enfin, qui resterait en costard et en manteau avec une fille en tenue d’Ève assise au milieu d’une clairière ?

Bon ce n’était pas tout, on n’était pas là pour pique-niquer...

++++

Zhang me ramassait toutes les empreintes qu’il trouvait sur son chemin, aspergeant les murs et les meubles de poudre invisible de perlimpinpin qu’il inondait ensuite de lumière bleue tout en prenant lui aussi des photos de toutes les pièces sous tous les angles.

Je profitai de son passage dans la chambre pour me concentrer sur le salon. Je flashai méthodiquement tout ce qui me passa sous les yeux. Deux sofas en cuir, un secrétaire ouvert avec quelques documents empilés, une cantine fermée par un cadenas, une peinture au mur représentant une clairière désespérément vide, à vous faire regretter les pique-niqueurs d’Édouard...et la fameuse télé, armée de son lecteur cd-dvd, qui montrait à cet instant précis ce qui me semblait être le conservateur du Musée Fabre à Montpellier si j’en jugeais par les peintures qui apparaissaient derrière lui. Il présenta la contribution du musée à l’exposition : Il s’agissait d’un Bazille qui apparut en surexposition en bas de l’écran, représentant une “vue du village” avec une petite jardinière de face. Je ne pus contenir un gros pincement au cœur et un frémissement dans le kangourou en pensant à cette peinture... Je vous sais gré de comprendre mon émoi et de ne pas poser plus de questions sur ces souvenirs qui m’étreignaient...

Je feuilletai les trois pochettes plastiques qui trônaient sur le secrétaire, en imprimant sur mes pellicules digitales chaque page et chaque feuillet : La première était volumineuse et contenait des photos, à leur arrivée, de la cinquantaine de tableaux qui n’allaient pas tarder à être exposés près de la Place Tiananmen. Des Monet, des Manet, un Berthe Morizot, un Eugène Boudin qu’on avait dû piquer aux Belges qui n’en ont plus, ou qui n’en ont pas légion en tout cas, des Degas, Sisley, Cézanne, Renoir, Corot, Courbet... La France s’était montrée plus que généreuse et avait vidé le musée d’Orsay et ses petits confrères.

Un sentiment diffus et bizarre m’avait encore une fois envahi, qui me poussait à re-feuilleter cet album... Mais à quoi bon ressasser le passé ! Je fus ferme et attaquai le second dossier. Celui-là était plus aride. Il comprenait les factures liées à l’exposition impressionniste, ainsi que celles d’une autre expo sur des chalcographies du Louvre, qui si j’en jugeai par les sommes inscrites, semblait cent fois moins onéreuse que la première. Tout fut digitalisé en un tournemain. La troisième pochette ne contenait que des documents de transport, qui auraient demandé trop de temps pour être analysés proprement sur place. Photographiés eux aussi...

Le cadenas de la cantine demanda juste trois petites secondes pour me faire le plaisir de s’ouvrir. J’étais content, je n’avais pas encore totalement perdu la main ! Elle ne contenait que des outils et du matériel d’encadrement : des ciseaux, des équerres, des doubles décimètres de précision, colle, plaques de verre épaisses et cutters tranchants...

Le coin cuisine n’était séparé du salon que par un bar. Je reniflai le verre posé sur la plaque en marbre. C’était un fond de whisky entouré de miettes de viennoiserie. Ça ne ressemblait pas à un petit-déjeuner de rombière... On avait l’air de faire plutôt dans le costaud chez les Piedritti !

Le frigo était quasiment vide : un croissant et un pot de confiture. La poubelle était vide... Rien de compromettant donc, mais pas de lait, pas de yaourt et pas de beurre. Il devrait faire attention à son régime, ce garçon... Moi qui suis normand par ma voisine de palier, je peux vous dire que le beurre, c’est important pour la croissance !

++++

Zhang sortait de la chambre. J’en profitai pour y entrer. Le lit n’avait bien sûr pas encore été fait... Il avait dormi seul et sans pyjama... J’ouvris la porte de la penderie : des chemises Figaret, des cravates Hermès, trois jolis costards, deux en laine d’été et un en flanelle, les trois d’un beau beige très salissant mais encore impeccable, deux paires de chaussure en cuir noir et blanc... Ne manquait que le Borsalino pour avoir l’équipement complet du truand maquereau... En cherchant bien, j’allais sûrement trouver la pochette rouge ou or qui allait avec...En attendant, photos !

La salle de bain avait servi... Eau de toilette de chez Kenzo et tout un tas de crèmes vraisemblablement plus chères les unes que les autres. Le Monsieur ne se refusait rien... Seule la brosse à dents était à changer. Ça ne devait pas être par avarice si on en jugeait par la qualité des autres ingrédients de la trousse de toilette. On sentait plutôt le romantique qui s’attache et qui recule l’échéance douloureuse... Re-photos.

La dernière chambre était notoirement inhabitée et avait été changée en débarras. Piedritti y avait stocké ses chalcographies. Elles venaient d’être montées sur des cadres en laque noire du plus bel effet. L’encadreur s’était donné de la peine et avait incrusté chaque oeuvre dans un cadre intérieur en carton blanc qui faisait nettement ressortir les dessins. En fait, ces dessins n’étaient que des tirages effectués à partir de plaques de cuivre plus anciennes. Ils n’avaient que peu de valeur, seule la plaque ayant servi au tirage était d’époque. Ces chalcographies avaient vu le jour au XVIe et au XVIIe siècles et servaient alors de moyen de propagande pour le Musée du Louvre, bien avant que la télé et les magazines culturels ne viennent prendre le relais. C’était une petite exposition agréable, reprenant des œuvres célèbres du Louvre et qui ne coûtait qu’une fraction du coût des grandes manifestations de prestige qui jalonnaient l’année de la France en Chine.

L’Année de la France en Chine avait débuté avec un concert de Jean-Michel Jarre qui avait coûté plus que la peau des fesses... Je sais qu’il faut de tout pour faire de la culture mais, pour le même prix, on ne me retirera pas de l’idée qu’il aurait mieux valu une centaine de petites expositions comme celle-là au lieu d’un seul Jean-Michel Jarre qui est à la musique ce que Mac Do est à la cuisine. Il avait pompé, à lui seul, une bonne partie des subventions récoltées pour ces années croisées...L’Exposition des œuvres Impressionnistes devait elle aussi avoir coûté bonbon... Surtout si tous ceux qui l’avaient approchée s’étaient vus offrir un tableau flamand...

Trois autres cantines cadenassées s’empilaient dans le coin opposé de la pièce. Trois petits charcutages de mon cure-dents magique me permirent de m’assurer qu’elles ne contenaient rien de suspect sinon des films de cellophane et des feuilles de carton identiques à celles utilisées pour l’encadrement des chalcographies.

Et re-re-photos... Ce n’était pas le reportage du siècle mais j’avais la trace de tout ce qui ne bougeait pas dans cet appartement...

Zhang n’avait pas perdu son temps et avait troqué son pinceau et sa lumière bleue contre sa boîte à outils : l’appart était truffé de micros et de caméras. Seul un petit pet, en se cachant dans le placard sous l’évier avait encore des chances de passer inaperçu...

Ne nous restait plus qu’à nous assurer que tout était bien dans l’état où nous l’avions trouvé et à quitter les lieux... Ce que nous fîmes dans la plus grande discrétion.

Zhang partit de son côté tandis que j’optai pour un retour au bureau : Je voulais faire visionner mes clichés et faire le point de la situation avec Faudrey, avant de partir rejoindre Mimille sur les basques de Piedritti. Je piquai droit vers l’est en direction du palais des Expositions agricoles, puis remontai plein nord vers le Nanying Building, à l’intersection du troisième périphérique et de l’autoroute de l’aéroport. La circulation était anormalement fluide et mon taxi ne mit que quelques minutes pour couvrir les deux kilomètres et quelques qui me séparaient de la tour. Nous aurions même pu battre le record de la distance par jour ouvrable, si un camion n’avait cru bon de semer une partie de son chargement le long de la route, obligeant les véhicules qui le suivaient à un slalom périlleux...

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Toutes les équipes disponibles étaient sur le pont et le bureau semblait presque calme. Faudrey était à son bureau, en prise directe avec tous les agents sur le terrain.

- Alors, ça boume ?

- Pas terrible, me répondit le général. Cette fois-ci, on est sûr et certain de tenir les bons, mais on a des interférences majeures sur la ligne.

- Quel genre d’interférences ?

- Je ne sais pas et ce qu’il y a de pire, Weng ne sait pas non plus... Ce qui est plus embêtant...

On a des individus locaux aussi discrets que des caterpillars filant un vélo qui se sont collés également à leurs basques... On est presque sûrs que Piedritti les a déjà repérés et ils ont pris l’ascenseur avec Cucchini quand il est descendu de sa chambre. Avec la gueule qu’ils ont, leur coiffure en brosse et l’oreillette qui pend le long de leur joue, faudrait qu’il ait été vraiment miro pour ne pas les remarquer. Weng jure que ce ne sont pas des hommes à lui et recherche qui lui fait ce coup-là. A priori, il y a des gens chez lui qui ont perdu patience et qui trouvent que la situation a trop duré... On se prépare donc à une intervention rapide avant qu’il ne soit trop tard et que nos deux agneaux ne réagissent.

- On est certains qu’ils ont été repérés ?

- C’est plus que de la certitude ! Cucchini est même remonté dans sa chambre pour s’habiller d’un manteau rouge et d’une perruque blonde, une de ces perruques qui ont déjà servi dans les entartages précédents. Il nous la joue classe et décontracté ; j’apprécie le clin d’œil... Il est de la vieille école, de ceux qui savent finir en beauté...

- Ils sont où maintenant ?

- Ils se sont rejoints au Novotel. Ils sont en conciliabule en train de s’en jeter un derrière le gosier, au bar du lobby. J’ai donné mon accord à Weng. Dès qu’ils pointent le nez dehors, on les cueille... Cela ne sert plus à rien de les filer à distance maintenant qu’ils se savent piégés.

- Qu’est-ce que je fais ? Je rejoins Mimille ?

- Ce n’est plus la peine. Qu’as-tu trouvé dans ta perquisition ?

- Rien de bien concluant. Le seul indice qui nous prouve que Piedritti est vraiment complice, pour le moment, c’est sa voiture. Une analyse de la peinture grise nous confirmera sûrement qu’il s’agit bien du véhicule qui a servi lors de la première agression sur Teuton. Par contre, on ne sait pas qui la conduisait ce jour-là. Il pourra toujours prétendre qu’il n’était pas au courant... Chez lui, je n’ai pas trouvé grand-chose ; que du matériel relatif à l’exposition. Si nous n’avons plus besoin d’être discrets, je vais ramener les papiers qui traînent là-bas, histoire de les regarder d’un peu plus près. On y trouvera peut-être les raisons qui les poussent à empâtisser leur prochain avec autant d’ostentation... J’ai hâte de comprendre. Je ne vois pas ce que la cause Corse a à gagner dans ces attentats et je vois encore moins ce que cela peut avoir à faire avec leurs business avoués et non avoués...

- On en saura sûrement plus dans une heure ou deux. Prends un des chauffeurs en bas si tu retournes chez Piedritti. Au prix où ils nous les facturent à la journée, je préfèrerais qu’ils servent à quelque chose... Et demande aux sbires de Weng de me mettre des gardes à la porte de l’appartement après ton passage.

Il me fallut moins de deux heures pour parachever ma visite matinale en ne prenant plus la moindre précaution.J’enavais profité pour vider tous les tiroirs et tous les placards, retourné le lit et les tapis, sans pour cela faire de découvertes extraordinaires. Piedritti était un bon professionnel et n’avait pas laissé beaucoup d’indices majeurs derrière lui. J’avais pris mon temps pour jeter un coup d’œil plus approfondi sur ses dossiers, mais tout semblait en règle.

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Je notai simplement que l’assurance ne me semblait pas très onéreuse pour une cargaison de cette valeur, et que l’escale de Vladivostok qui avait occasionné le léger retard, mentionné par Dupalet, avait été gérée par les agents d’Air France sur place : rien n’avait été débarqué mais plusieurs autres caisses avaient été embarquées pour la Chine. Celles-ci, pourtant, n’apparaissaient pas sur la déclaration de douane de Piedritti. Il y avait donc eu importation illégale, mais de quoi ? Cela n’avait sûrement pas très grande importance, mais comme aucun détail n’était à négliger, je me proposai de demander des éclaircissements à Piedritti, sitôt ce dernier sous les verrous. Peut-être s’agissait-il d’une super machine infernale à lancer des tartes à distance...

Ce fut donc les bras chargés de dossiers que je poussais du pied la porte du Bureau. Le silence était impressionnant... L’équipe était au complet et faisait une gueule d’enterrement...

- Y a un nouveau problème ?

- Non, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Me répondit Faudrey d’une voix lugubre. On a seulement merdé sur toute la ligne... Grâce notamment aux conneries de cette équipe chinoise de mes deux, qui nous a forcés à nous dévoiler trop vite, avant même d’avoir eu le temps de comprendre ce que nos deux asticots pouvaient bien tramer !

Le résultat, c’est que Cucchini a réussi à s’envoler et nous a filé sous le nez. Nous n’avons pu mettre la main que sur Piedritti qui s’est sacrifié pour son patron. On n’a pas l’air con... Et la cerise sur le gâteau, c’est que ces enfoirés n’avaient rien trouvé de mieux que de piéger tous les tableaux de l’exposition des peintres impressionnistes... Ils ont tous cramé jusqu’au dernier... A part ça, tout va très bien... Les gens sont tellement contents à Paris, qu’ils nous demandent de rentrer immédiatement et de laisser à des policiers plus compétents le soin de finir le bordel que nous avons soi-disant semé...

C’est une partie du patrimoine de la France qui vient de disparaître et, faute de mieux, on nous fait porter le chapeau. Notre mission est terminée. On nous demande de plier bagage et de disparaître au plus vite. Nous allons faire tellement rire nos concitoyens que nous aurons peut-être une petite chance de nous recaser chez les Nuls, sur Canal +... A part ça, tout va très bien, Madame la Marquise...

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« PEKIN, CE N’EST PAS DE LA TARTE » est un roman de pure imagination, dont le seul but est de vous distraire et, si possible, de vous faire sourire. Les personnages sont fictifs et les faits relatés n’ont jamais eu la moindre réalité.

(Dernier chapitre, la semaine prochaine)

 

 

Xénophobie et nationalisme. Effet collatéral de la crise entre la Chine et l’Occident, Chloé Zhao dans la tourmente des réseaux sociaux

[8 mai 2021] • La rédaction

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[18 septembre 2020] • Jean-Paul Yacine

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[5 septembre 2020] • Patrice Fava

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[15 février 2020] • Jean-Paul Yacine