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›› Lectures et opinions

Chine Etats-Unis. Perspectives croisées

Bush et Hu Jintao se sont croisés à Hanoi lors du sommet de l’APEC. Le Président américain, très affaibli par les échecs de la guerre en Irak et le désaveu des élections au Congrès, venait de Singapour. Son discours à l’Université nationale de la Cité Etat a appuyé l’idée d’un grand marché autour des rives du Pacifique, évoqué les défis énergétiques d’une région qui compte les cinq plus gros consommateurs de pétrole de la planète, insisté sur l’engagement des Etats Unis pour les grands problèmes de santé qui pèsent sur le destin de la région, et dénoncé le risque posé par la nucléarisation de la Corée du Nord. Laissant entrevoir une approche peut-être moins rigide du régime de Kim Jong Il, il a aussi souligné que Washington était prêt à fournir à Pyongyang assurance de sécurité et aide économique, pour peu que la Corée du Nord abandonne son programme nucléaire militaire. Surtout, il a clairement indiqué que Washington, dont la politique de sécurité restait axée autour du développement de la démocratie et de la liberté, continuerait à soutenir ceux des pays en développement luttant contre la corruption, fidèles aux principes de bonne gouvernance et respectant l’état de droit.

Hu Jintao en revanche, auréolé du tout récent succès du sommet Chine-Afrique à Pékin et du rôle joué par la Chine dans le retour de Pyongyang la table du dialogue à six, a dans son discours de Hanoi, enfoncé le clou de son message inlassablement répété aux dirigeants africains : l’aide économique de la Chine aux pays en voie de développement était prodiguée sans aucune contrainte. Constatons d’abord que l’influence du Président chinois, habilement portée à bout de bras par une propagande qui arrose la planète entière et ne laisse rien au hasard, s’accroît dans son propre pays, en Asie et même dans le monde. Dans le pays de l’ancien Tiers Monde beaucoup admirent la manière dont la Chine continue de gérer ses contradictions entre une démocratie toujours maintenue sous le boisseau et le bouillonement de son développement économique. Bien sûr Hu Jintao a également plaidé pour la reprise des négociations du cycle de Doha et pour le projet d’une zone de libre échange en Asie, articulée autour de l’ASEAN plus trois (Chine, Japon, Corée), prélude au grand marché des rives du Pacifique ; il a aussi exprimé ses inquiétudes face à la radicalisation nord-coréenne. Mais la connivence entre Washington et Pékin s’arrête là.

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Son aura internationale s’étend maintenant largement au-delà de l’Asie, vers l’Afrique, avide de la générosité chinoise et de capitaux, et vers le Moyen Orient, où Pékin ménage beaucoup l’Iran et ses alliés syriens. Fort de cette influence nouvelle, Hu Jintao a marqué sa différence avec Georges W. Bush et contraint les Etats-Unis à modifier leur attitude sur la Corée du Nord : pour le président chinois l’ingérence est une atteinte à la souverainté des Etats, pierre de touche des relations internationales. La solution du problème nord-coréen sera plus le résultat d’un compromis que d’une politique de sanctions. Ces dernières ne sauraient être une fin. En dépit des affichages optimistes de Washington et du rappel par la Chine que l’arme nucléaire nord-coréenne ne serait pas tolérée, des désaccords subsistent sur la méthode. Pour deux raisons : D’abord Pékin sait très bien que Pyongyang n’abandonnera pas son programme militaire tant que Washington ne lui aura pas donné des gages de sécurité ; ensuite, s’il est vrai que la Chine voit d’un très mauvais oeil la nucléarisation de la péninsule qui pourrait être le prélude à toute une série de proliférations dans la région, elle s’inquiète également pour la stabilité du régime de Pyongyang, un souci moins partagé par Washington. D’où l’absence remarquée d’une mention de la Corée du Nord dans la déclaration finale du sommet de Hanoi.

La Chine, qui multiplie aujourd’hui les initiatives internationales sur tous les fronts apparaît à beaucoup d’observateurs comme un contrepoids de plus en plus crédible à la puissance américaine, volontiers perçue comme brutale et dangereuse par certains. En Afrique, elle est le « troisième larron » qui profite du vide laissé par l’occident lassé et désabusé. Elle y est d’autant mieux perçue qu’elle ne se soucie pas de la nature des régimes qui l’accueillent. En Asie du Nord-Est, elle était un arbitre. Aujourd’hui elle donne le ton. Après avoir accepté de faire pression sur Pyongyang pour freiner ses errements, elle a vite retrouvé sa position de médiateur. Appuyée par Séoul, elle oblige Washington à adoucir son approche.

En Asie du Sud et du Sud-Est, elle développe un discours apaisant de coopération, de complémentarité et de partage des opportunités, se rapproche de l’Inde (Hu Jintao est arrivé à New Delhi le 20 novembre pour la première visite en Inde d’un Président chinois depuis 10 ans), sans pour autant abandonner ses liens étroits avec le Pakistan, régulièrement inquiet de perdre l’appui de Washington. Enfin, pour rassurer tout le monde, Pékin répète sans cesse que sa montée en puissance est pacifique. Au Moyen Orient, compte tenu de ses puissants intérêts pétroliers, la Chine avance avec une prudence de Sioux. Soutenue par Moscou et d’une manière plus hésitante par l’UE, elle défend avec raison, le droit de Téhéran au nucléaire civil. A l’occasion, elle désapprouve Israël, prend le contrepied de Washington et marque aussi sa sympathie pour les revendications palestiniennes, tout en prenant soin de condamner le terrorisme. Au total, son approche des relations internationales qui exclut l’ingérence et prône « l’harmonie » rassure, parce qu’elle semble respecter les « différences » en prévilégiant une évolution lente et sans heurts des cultures, qui forcément ne peuvent aller du même pas. Toujours prudente, elle lisse son discours à l’extrême et -ce fut le cas dans l’affaire nord-coréenne- ne dévoile son jeu qu’à coup sûr.

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Il reste qu’à bien des égards ce souffle nouveau qui propulse la Chine sur le devant de la scène est moins l’expression de réalités tangibles que la manifestation des rêves d’influence planétaire et de puissance, également entretenus par ceux des laudateurs qui extrapolent sans nuance la croissance chinoise : « Dans 20 ans...dans 50 ans : la Chine... ». Qui sait ? Mais aujourdhui la réalité est autre et les dirigeants chinois qui aiment toujours à répéter que la Chine est le plus grand des pays en voie de développement, le savent bien. Ils connaisent leurs fragilités internes générées par d’innombrables dissonnances et vices cachés ; Ils savent aussi que leur nouvelle renommée mondiale ne va pas sans faiblesses, même si ces dernières sont occultées par les relais d’information comme « China Radio International » -qui vient d’ouvrir une station au Laos- et dont les émissions sont écoutées dans le monde entier.

En Asie du Nord-Est d’abord, l’alliance entre Tokyo et Washington n’est pas prête de se dissoudre, tandis que la solution du problème nord-coréen dépend avant tout des cacapités de compromis de Washington et de Pyongyang, au sein d’un dialogue bilatéral ; En Asie du Sud Pékin fait face à la redoutable concurrence américaine, dans un contexte où la Maison Blanche se rapproche de New Delhi et où l’actuel pouvoir à Islamabad perdrait beaucoup si ses liens avec les Etats-Unis s’affaiblissaient. Une bonne partie des pays de l’ASEAN restent encore très attachés à leurs alliances avec Washington, tandis que le regard qu’ils portent vers la Chine est ambigü : locomotive économique de l’Asie, elle reste inflexible sur les différends territoriaux en Mer de Chine du Sud, menace régulièrement de déclencher un conflit dans le Détroit de Taiwan, détourne à son profit les investissements étrangers et défend ses intérêts directs, parfois sans concession pour les nationaux, noyés par des réseaux de Chinois d’outre-mer, aux manières impudentes.

En Afrique, où Pékin convoite aussi les souces d’énergie et de matières premières, l’élan chinois, qui affiche tant de générosité (aides médicales multiples, annulation de la dette des plus pauvres) est parfois terni par l’âpreté au gain des entreprises chinoises, peu respecteuses du droit du travail local. Au point qu’à la fin octobre un « vade-mecum des investissements chinois à l’étranger en 9 points », édité par le Conseil des Affaires d’Etat, était assorti d’un véritable « guide des bonnes manières ». Au Moyen-Orient, où ce sont Washington et Téhéran qui tiennent les cartes majeures, Pékin, dont l’influence stratégique est réduite, doit calibrer son attitude entre d’une part ses appétits pétroliers, sa connivence avec Téhéran, et d’autre part ses relations avec l’UE et les Etats-Unis, ses deux plus grands et indispensables partenaires commerciaux.

Quant à la philosophie des relations internationales fondées sur le principe de non-ingérence, elle gomme les tensions et suppose que la paix résulte de l’harmonie des relations entre les Etats quels qu’ils soient. Ces derniers, tous respectueux les uns des autres, rigoureusement égaux quoi qu’ils fassent, seraient placés sur une trajectoire de progrès et de développement par la grâce de la croissance économique et l’explosion des affaires. Utopie d’un environnement pacifique et florissant généré par le « doux commerce » et la coopération internationale dans une planète en plein tumulte. C’est cette organisation du monde, virtuelle, assez statique, qui renvoie à celle de la SDN, que la Chine appelle sans cesse de ses voeux comme l’environnement idéal de sa montée en puissance qui s’accommode mal de turbulences et du regard trop curieux des autres. Depuis la guerre civile, Washington place en revanche l’exigence de liberté des peuples et, si nécessaire, l’ingérence, au centre de ses stratégies, comme indispensable prélude à la paix.

Enfin, quand on extrapole la puissance montante de la Chine, comparée aux actuelles fragilités américaines, générées par plusieurs méprises stratégiques, on devrait se souvenir qu’à Pékin, le pouvoir politique, protégé par l’opacité du système, peine à se remettre en question, tandis que les Etats-Unis viennent, quoi qu’on en dise et quelles que soient les lacunes bien connues de la démocratie, de procéder à un extraordinaire exercice de transparence planétaire, qui témoigne de la vitalité de son système politique et de l’étendue des libertés de parole qui fondent à la fois leur influence et leur pouvoir d’attraction.

 

 

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