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›› Taiwan

Chine-Taiwan. Le poids de l’histoire, des non-dits et des ingérences extérieures

Les deux candidats aux prochaines élections présidentielles taiwanaises Ma Ying-Jeou du KMT (parti nationaliste) et Frank Hsieh du DPP (parti indépendantiste au pouvoir) se sont successivement rendus au Japon à quelques semaines d’intervalle pour se ménager l’appui de Tokyo.

Dans un contexte où les relations entre Taiwan et l’archipel nippon renvoient à l’un des points de discorde les plus sensibles entre la Chine et le Japon, avec des conséquences directes sur la sécurité de la zone Asie-Pacifique, plus ou moins instrumentalisée par Washington, on peut comprendre que la Chine observe ces voyages des élites politiques taiwanaises avec irritation et inquiétude. Au-delà des efforts de Pékin et Tokyo pour apaiser leurs relations, ce contentieux pèsera tant que la question de Taiwan ne sera pas résolue.

Avec les différends sur la mémoire, obscurcie par l’ombre du temple Yasukuni, la question taïwanaise constituera le fond de tableau des rencontres de haut niveau entre les deux pays, et leur conférera toujours cet aspect acrobatique et crispé, où le moindre faux pas pourrait provoquer un incident. Tel était probablement l’état d’esprit de Shinzo Abe quand il était venu en visite officielle en Chine la première fois, il y a un peu plus d’un an, après une longue période de graves tensions. En se rendant au Japon en avril dernier, Wen Jiabao n’était pas moins conscient des défis d’une relation que la géographie et l’économie commandent d’apaiser et, cependant, toujours menacée de dérapage. Le nouveau premier ministre japonais Yasuo Fukuda, attendu en Chine dans les derniers jours de 2007, n’échappera pas à ces contradictions qui seront aussi celles de Hu Jintao qui se rendra au Japon en 2008.

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Ma Ying-Jeou et Frank Hsieh diversement appréciés

A bien des égards la manière dont les deux candidats taiwanais sont perçus à Pékin, Tokyo et Washington, reflète en partie la complexité des situations. Ma Ying-Jeou, ancien étudiant à Harvard, né à Hong Kong sous la juridiction britannique rassure pourtant la Chine par son opposition à l’indépendance de l’Ile. Mais il agace les Japonais quand, se réclamant des revendications territoriales chinoises, il réaffirme les prétentions taiwanaises sur le petit archipel des Diaoyutai (Senkaku pour les Japonais).

Frank Hsieh, diplômé de l’université de Kyoto, entretient des relations chaleureuses avec le Japon, tandis que Pékin voit en lui le porteur des inacceptables projets d’émancipation de Taiwan et craint que son élection n’accentue les dérives de l’Ile vers l’indépendance formelle. Quant aux Américains, ils entretiennent le flou dans leurs préférences. Se méfiant de Chen Chui-Bian, le président transgresseur, promoteur virulent de l’indépendance, ils n’accorderont leur confiance à Frank Hsieh - enfant chéri du lobby pro-taiwanais à Washington - que s’il se démarque des provocations de Chen. En attendant, la Maison Blanche estime avec Pékin, et peut-être à contre-courant des nationalistes Japonais, que Ma Ying-Jeou, porteur d’un discours plus rassurant pour les Chinois, serait un président plus acceptable et, pour tout dire, plus contrôlable.

Non-dits, ambiguïtés et héritage empoisonné de l’histoire

Ces crispations croisées sont sous-tendues par une longue série de non-dits et de questionnements sur la nature réelle du statu-quo dans le Détroit, sur les acceptations diverses du « concept d’une seule Chine » à Tokyo, Pékin, Washington et à l’état-major du KMT, héritier du rêve de réunification de Tchang Kai-Chek sous la férule du parti nationaliste, et « last but not least » sur la réalité des menaces militaires chinoises et la crédibilité de l’engagement américain dans le Détroit. Elles sont aussi les poisons laissés en héritage par l’histoire. Ceux de l’humiliaton de la Chine par le traité de Shimonoseki qui, en 1895, ouvrit les 50 années d’occupation de Taiwan par le Japon. Une humiliation que les vainqueurs de 1945, mettant à profit l’incertitude de la guerre civile chinoise qui devait encore faire rage pendant quatre années, se gardèrent bien d’effacer. Tandis que Tchang Kai-Chek, vaincu sur le Continent, prenait le contrôle de l’Ile, dont il purgea les communistes à la faveur d’une loi martiale qui dura près de 40 ans.

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Nouveaux contentieux

Ces poisons sont encore aujourd’hui à l’oeuvre quand les élites japonaises se réclament de l’histoire pour glorifier leur héritage dans l’Ile, que les Taiwanais ne contestent pas. Dans cette même ligne, qui fait de Taiwan une pièce maîtresse des intérêts nippons, elles évoquent aujourd’hui les réalités stratégiques plaçant Taiwan dans l’exact prolongement de l’archipel, à proximité de ses lignes de communication maritimes les plus sensibles, pour aller toujours plus dans le sens des préoccupations de sécurité de Washington. En incluant implicitement Taiwan dans la « zone d’intérêt stratégique direct du Japon » en 1997, puis en acceptant en 2005 de reconnaître formellement que les forces de défense japonaises appuieraient les Etats-Unis en cas de conflit dans le Détroit, Tokyo a installé dans l’esprit des dirigeants chinois un ferment de doute qui n’est pas près de s’effacer. Et ce ne sont pas les multiples mouvements de l’US Navy vers le Japon aux limites des eaux chinoises et ses exercices répétés avec la marine japonaise au large de Taiwan ou à proximité des Diao Yu Tai qui contribueront à apaiser les craintes chinoises.

Les plaies sont donc encore bien ouvertes. Elles sont aussi entrenues par cette nouvelle tendance des élites taiwanaises et japonaises à faire état d’une solidarité de fait entre « pays démocratiques ». Les visites de dirigeants taiwanais au Japon ne peuvent que les raviver. Surtout quand elles donnent lieu à des prises de position qui versent de l’huile sur le feu. Lors de son passage à Tokyo, Frank Hsieh, s’exprimant indifféremment en japonais et en chinois, rappelait à la presse étrangère que « la situation de l’Ile, où les questions politiques prennent le pas sur l’économie, était bien différente de celle de Hong-Kong ». Ajoutant que « la souveraineté de Taiwan, garant des libertés du peuple taiwanais, occultait toutes les autres questions ».

Passions nationalistes et fantômes de l’histoire

Décidément la route vers la solution de la question taiwanaise, qui renvoie à de plus vastes implications stratégiques, est longue. L’apaisement ne pourra surgir qu’au prix de concessions de toutes les parties concernées. Celles-ci seront d’autant plus difficiles qu’à bien des égards le sujet touche à l’image très passionnelle que les uns et les autres se font d’eux-mêmes et du rôle que l’histoire leur a attribué. Le PCC y voit le garant suprême de sa légimitité politique et de l’unité du pays ; les Etats-Unis sont conscients que la question renvoie à la crédibilité de la « Pax Americana » en Asie du Nord-Est, mais redoutent un conflit. Entretenant une « ambiguïté » stratégique que les Chinois considèrent comme l’une des causes majeures du problème, ils vendent des armes à l’Ile, mais se retrouvent aux côtés de Pékin pour vilipender Chen Shui-Bian et ses intiatives de référendum ; les Japonais se replongent avec nostalgie dans leur histoire, en songeant à leur gloire passée et, forts de leur alliance stratégique avec Washington, utilisent la question comme un levier de pression à l’égard de Pékin. Quant aux Taiwanais, dont la majorité considèrent qu’ils font partie de la sphère culturelle chinoise, ils sont aussi de plus en plus nombreux à croire qu’ils devraient rester maîtres de leur destin.

Dans ce contexte, les prochaines élections présidentielles à Taiwan, dont les prémices baignent déjà dans une effervescence nationaliste, résultat des surenchères de politique intérieure en Chine et à Taiwan, constitueront au moins un test des capacités de compromis de chacun des acteurs de ce jeu à hauts risques. Si l’on examine les efforts actuels de Tokyo et de Pékin pour apaiser leurs relations, on peut considérer qu’au moins ces deux là sont sur la bonne voie. Chacun espère que le nouveau président taiwanais suivra ces exemples et que la Chine assouplira son jeu. Il ne restera plus aux Etats-Unis qu’à se mettre au diapason et à encourager ces bonnes volontés pour qu’enfin il soit possible d’entamer des négociations dans le Détroit, débarrassées des passions nationalistes et des fantômes de l’histoire.

 

 

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