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›› Politique intérieure

Les élections libres, les micro-blogs et les hésitations du Parti

Comme tous les cinq ans, quand vient le temps des élections locales, la Chine est le théâtre d’un mouvement non concerté de candidatures qui s’affranchissent de la caution du Parti, dont l’ampleur est probablement appelée à se développer dans le futur.

Les élections libres, à la base d’un processus gigogne.

Organisées entre le mois de juillet de cette année et la fin de 2012, dans plus de 43 000 cantons (Xiang Ji Xingzhengqu乡级行政区),- la toute première division administrative chinoise -, ces élections directes qui concernent 900 millions d’électeurs potentiels, visent au renouvellement de plus de 2 millions de membres des assemblées populaires locales.

Par la suite, ces dernières éliront, dans une succession de scrutins indirects, les assemblées populaires des districts (Xian县), préfectures (Diqu 地区), et provinces (Sheng 省), matrices gigognes de l’Assemblée Nationale Populaire (Quan Guo Renmin Daibiao Da Hui 全国人民代表大会), dont les quelques 3000 délégués siègent chaque année à Pékin en mars.

Avec les élections pour les comités villageois (Cunmin Weihuanhui 村民委员会 ) organisées tous les trois ans dans plus de 650 000 villages, également au suffrage direct, elles sont, en théorie, les seules occasions pour les citoyens chinois de participer sans intermédiaire à la vie politique du pays.

Le poids sans partage de l’appareil

Mais, s’il est vrai dans les élections villageoises, la main du Parti pèse moins lourdement, et que la constitution autorise tous les Chinois âgés de 18 ans à faire acte de candidature, pour peu qu’ils reçoivent l’appui d’un nombre suffisant d’électeurs et qu’ils répondent aux critères d’éducation vérifiés par les comité électoral du district, la réalité des élections cantonales reste marquée par l’omniprésence de l’appareil politique du Régime.

Le Secrétaire du Parti local et le collège électoral élargi du district cautionnent le choix des candidats - dont le nombre a été augmenté -, et supervise étroitement la préparation du scrutin. Dans ce contexte, un candidat indépendant, qui doit aussi passer le cap de primaires destinées à vérifier l’aptitude des postulants, n’a que très peu de chances de réussir sans faire allégeance au système. S’il est vrai que certains des élus ne sont pas membres du Parti, presque tous ont été cautionnés par lui avant le scrutin, et la plupart rejoignent le Parti une fois élus.

Ce contrôle étroit vise aussi à « piloter » la composition des assemblées par un habile dosage des catégories sociales que le régime juge représentatif de la société, et le mieux adapté à la stabilité politique. Il est aussi un moyen pour le Parti de sélectionner, y compris dans les profondeurs reculées du pays, les jeunes talents, appelés à bénéficier des bienfaits de la méritocratie, une des indéniables réussites du système politique chinois.

Sur le terrain, l’aversion des autorités locales pour les candidats spontanés échappant à leur emprise se traduit par des harcèlements policiers, avec intimidations, convocations et mises au secret, quand ils ne sont pas publiquement accusés d’être des « ennemis de l’état » et les « suppôts des forces étrangères hostiles à la Chine ».

S’ils parviennent à forcer ce barrage, leur nom ne figure pas toujours sur la liste officielle, et il n’est pas rare que le Parti interdise à la presse locale d’en parler.

Alors que tous les rassemblements politiques sont suspects, interdisant une véritable campagne, dont le Parti explique qu’il se méfie comme une source possible de corruption, il ne leur reste plus qu’à se faire connaître par le porte à porte et le bouche à oreille, avec, souvent, très peu de délais avant le scrutin.

Le résultat parle de lui-même. En 2006, sur les 10 000 candidats non reconnus par le Parti - il n’y en avait qu’une centaine en 2001 -, seuls 0,5% d’entre eux avaient été élus. Les rênes sont donc fermement tenues. D’autant que les cadres du Parti des districts gardent le pouvoir de sanctionner ou de muter les cadres élus des cantons.

Plus encore, même si un nombre important de candidats indépendants était élu - possibilité forcément limitée par le fait que les députés de base ne sont que faiblement rémunérés -, leur capacité à ébranler le système resterait mince, dans un contexte où les assemblées locales se réunissent à peine 2 ou 3 fois par an, sur un mode encore très formaliste.

La vague informelle des micro-blogs et les hésitations du Parti.

La situation actuelle diffère cependant de celle des élections passées, notamment du fait du surgissement dans le paysage chinois de la mode des micro-blogs, marquée par le succès foudroyant de Sina Weibo (Xinlang Weibo 新浪微博),le plus populaire des réseaux sociaux, avant Ren Ren, QQ ou Kaixin, mélange de Twitter et Facebook, lancé en 2009, dont les blogs des cent plus célèbres utilisateurs sont régulièrement lus par 190 millions de supporters.

Mises en ligne avec force commentaires sur Weibo, les candidatures indépendantes ont immédiatement provoqué une effervescence chez les internautes et l’inquiétude du Parti, qui craint l’immatérialité insidieuse et incontrôlable du web. Dans les arcanes du régime quelques chercheurs et responsables politiques ont initié un débat sur la légitimité de ces francs-tireurs en passe de devenir célèbres, qui tentent de s’émanciper de la tutelle politique du régime, et dont l’impact contourne, par la fluidité du net, la rigidité très conservatrice des institutions.

Les échanges publiés dans la presse du Régime ont surtout signalé une dichotomie des positions officielles qui en dit long sur les clivages à l’œuvre dans les hautes sphères de l’oligarchie politique.

Le 30 mai, le Global Times prenait une position politique et polémique en dénonçant les candidatures hors des partis politiques traditionnels - le Parti Communiste et les 8 Parti dits « démocratiques » tous contrôlés par le PC -, comme le produit des influences occidentales, visant à « instaurer une culture de confrontation politique, au sein d’une société traditionnellement attachée à l’harmonie ».

Le 8 juin, un responsable des affaires juridiques de l’ANP, dont le Président Wu Bangguo, n°2 du Régime, est fermement opposé à toute ouverture démocratique, soutenait que les candidats indépendants du Parti étaient hors la loi, tandis que le Département de la propagande interdisait les articles à leur sujet.

En revanche, le 13 juin, un éditorial du Study Times, journal de l’Ecole Centrale du Parti (中共中央党校学习时报), fief du Président Hu Jintao, signé de Mo Jihong, l’un des plus éminents juristes chinois, prenait clairement la défense des indépendants, indiquant que leur candidature ne violait pas la loi chinoise et qu’elle devait être enregistrée si elle remplissait les conditions.

Dans les mois qui viennent, alimentées par les réseaux sociaux, les candidatures hors Parti se multiplieront, accompagnées par des prises de positions critiques des candidats sur leurs micro-blogs, créant une mouvance politique informelle que le Régime, qui craint la subversion, tentera de mettre sous le boisseau.

Son audience sera d’autant plus forte qu’elle évoque systématiquement les effets pervers de la modernisation que sont les écarts de revenus, la corruption, et la stagnation des réformes marquées par persistance de la censure, les dénis de justice et l’affaiblissement de l’état de droit.

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Une situation politique incertaine.

Pour l’heure il est peu probable que le mouvement, sans base politique ni faction à laquelle se raccrocher, réussisse à ébranler la détermination du Régime à contrôler étroitement la société, dont il craint les poussées d’instabilité. Mais le Parti n’en est pas plus serein pour autant.

Alors qu’il fête son 90e anniversaire, ponctué par des cérémonies à travers toute la Chine, accompagnées par des rétrospectives célébrant les extraordinaires progrès économiques et sociaux qui fondent la prospérité nouvelle construite « après un siècle d’humiliations », dont profite une bonne partie de la population, le Régime, mis sur la sellette par de violentes contestations sociales et des révoltes ethniques, revisite son histoire à l’aune de ses inquiétudes actuelles.

Comme l’explique David Shambough dans un article du New-York Times du 30 juin, les événements depuis 1949 sont soigneusement triés, passés au tamis et resservis au public pour affirmer la nécessité d’un Parti fort et désigner les risques à venir, dont l’origine est soit la trahison interne, soit l’ingérence extérieure.

Le poids néfaste de l’étranger est mis en scène sans surprise par contraste entre les invasions du XIXe siècle et la restauration de la dignité du pays en 1949. Il est le fond de tableau encore très actuel de la narration historique officielle et justifie les mises en garde régulières, toujours très populaires, contre les ingérences des « ennemis de la Chine ».

Si les erreurs des campagnes politiques meurtrières des années 50, du mouvement des Cent Fleurs et du Grand Bond en Avant sont soigneusement édulcorées, les responsabilités du chaos de la Révolution Culturelle sont, après une allusion au Grand Timonier, attribuées au radicalisme forcené de la Bande des Quatre, qualifiés de « gauchistes opportunistes ».

L’importance cruciale d’un Parti aux convictions fortes, insensible aux sirènes des réformes trop hardies, se décrypte dans la glorification du règne pragmatique de Deng Xiaoping et dans l’ostracisme dont souffre toujours la mémoire du réformateur Zhao Ziyang.

Ces convictions conservatrices se cristallisent aujourd’hui dans le mouvement de la nouvelle gauche qui rassemble l’oligarchie, les grandes entreprises d’Etat, l’appareil de sécurité et l’armée autour du mythe revisité de Mao, dont on voit cependant mal comment il pourrait contribuer à adapter le système politique chinois aux exigences modernes de transparence, de responsabilité publique et de justice.

Il est au mieux une stratégie d’attente populiste au milieu des flottements qui précèdent l’avènement de la nouvelle équipe en mars 2013. Au pire, il est un cul-de-sac politique, tant il s’alimente de malentendus et de tabous.

Enfin, réplique symétrique de la dichotomie des réactions du Parti aux candidatures spontanées, la mouvance conservatrice que certains assimilent à un retour des vieilles lunes féodales appliquées à freiner les réformes et à contrôler la société, s’oppose à une nébuleuse réformatrice composée de jeunes blogueurs, de chercheurs, de scientifiques, d’intellectuels et d’hommes politiques, d’où émerge l’image du Premier Ministre Wen Jiabao, dont l’influence semble, pour l’heure, bien trop faible pour relancer les idées réformatrices.

 

 

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