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›› Taiwan

Ma Ying-jeou réélu pour 4 ans

Le 14 janvier dernier, Ma Ying-jeou, candidat KMT, a remporté une nette victoire à l’élection pour la présidence de la République de Chine. Il s’agissait du 5e scrutin présidentiel au suffrage universel organisé par l’Ile depuis mars 1996.

A l’époque, le score de Lee Teng-hui candidat du KMT, aujourd’hui en rupture de ban et fervent défenseur de l’indépendance, avait été de 54 %. Le candidat indépendantiste – Peng Min Min (voir notre article) avait à peine dépassé 21%, tandis que le vote était placé sous la menace militaire brutale de Pékin et des tirs de missiles inertes par la 2e artillerie dans les eaux taïwanaises.

Nette victoire du KMT aux présidentielles. Le DDP se redresse au Yuan Législatif.

S’il est vrai que la victoire de Ma Ying-jeou est sans appel – 51,6% contre seulement 45,6% à son adversaire indépendantiste Tsai Ying-wen – contredisant la plupart des sondages qui laissaient prévoir un score plus serré, la comparaison des situations et des résultats donne la mesure des changements à l’œuvre dans l’Ile.

Outre le fait que l’ancien président Lee a basculé dans l’opposition indépendantiste, Tsai, battue, a tout de même rassemblé autour de son projet opposé à la réunification avec la Chine, les voix de 6 millions de Taïwanais (contre 6,8 millions à Ma, dont le score est cependant nettement en baisse par rapport aux 58,45% de voix obtenues en 2008).

Surtout, les élections législatives, tenues en même temps, ont permis au parti indépendantiste, de corriger la déroute électorale de 2008, résultat de huit années d’une politique radicalement séparatiste et des dérapages de corruption de Chen Shui-bian, condamné à une sévère peine de prison.

Pour les admirateurs de Tsai, qui, en larmes à l’annonce des résultats, ont baptisé la candidate malheureuse du sobriquet affectueux de Xiao Ying - 小英, rien moins que « petit héros », jeu de mot à partir premier phonème de son prénom –, la consolation est de taille et pose les bases d’une relation plus équilibrée avec le KMT au Yuan législatif.

Le Parti indépendantiste qui n’avait plus que 27 sièges en occupe aujourd’hui 40, avec une répartition géographique assez stable, au centre et au sud de l’Ile. A noter la très nette victoire du DPP à Kaohsiung où il a remporté 7 des 9 sièges du scrutin direct. Le KMT, dont 17 députés ont été battus, voit sa marge réduite : ses représentants ne sont plus que 64 contre 81 en 2008. Leurs fiefs restent les régions de Taipei, Jilong, Hsinchu, Taichung, Nantou, Changhua et Miaoli.

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La relation avec Pékin est apaisée. Le KMT n’a plus les coudées franches.

Un regard vers 1996 et les tirs de missiles de l’APL souligne à quel point les relations avec la Chine ont changé, y compris si on les compare à l’époque de Chen Shui-bian, régulièrement insulté dans les médias chinois, avec, en fond de tableau, d’importantes tensions qui inquiétèrent même la Maison Blanche, la conduisant à se rapprocher de Pékin pour éviter un dérapage militaire.

La nouvelle situation apaisée est à porter directement au crédit de Ma Ying-jeou. Au passage, on notera cependant qu’après les cuisants échecs de 2008, Tsai Ying-wen a réajusté la politique du Parti indépendantiste dans un sens moins provocateur. Une initiative qui est probablement en partie à l’origine de son redressement électoral, confirmant que la majorité des Taïwanais sont en même temps attachés à l’identité de l’Ile, séparée de la Chine, mais qu’ils redoutent les tensions avec Pékin.

Dans ce contexte, le KMT ressent déjà le poids des harcèlements législatifs des hussards de l’opposition. Ces derniers ne se priveront pas de critiquer la politique de Ma à l’intérieur sur le partage inéquitable de la croissance et, à l’extérieur, sur les risques d’un rapprochement trop étroit et trop univoque avec Pékin.

Ma Ying Jeou a au demeurant reconnu l’importance des évolutions de l’électorat : « nous respecterons l’opposition et travaillerons avec les autres partis ». La marge de manœuvre du Président réélu reste importante, mais a notablement été réduite. Les initiatives en direction de la Chine pour conforter l’apaisement dans le Détroit, clé de sa stratégie politique, seront placées sous surveillance. De même, la situation de l’économie mondiale pourrait gêner ses projets de rééquilibrer les niveaux de vie et les salaires.

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Les perspectives du Président.

Voilà donc le KMT et Ma Ying-jeou investis d’un nouveau mandat autorisant la poursuite de la politique de rapprochement économique et commercial avec la Chine, dont les 2 millions d’entrepreneurs taïwanais résidant en Chine sont les plus ardents défenseurs. Mais le retour en force du DPP au Yuan Législatif souligne que les craintes de l’électorat vis-à-vis de Pékin subsistent. Une réalité qui complique la tâche de la présidence.

Les premières difficultés viendront avec l’approfondissement de l’Accord Cadre, pierre angulaire du rapprochement. Les réticences ne seront d’ailleurs pas uniquement taïwanaises. Sur la « Grande Terre », les grands groupes d’état ont déjà manifesté leur grogne après les réductions de taxes accordées aux importations taïwanaises, tandis que les banques et institutions financières chinoises ne souhaitent pas la concurrence de celles de l’Ile. Enfin, à Taipei on est agacé par les réticences chinoises à garantir la protection des investissements des groupes taïwanais et la sécurité des ressortissants de l’Ile travaillant en Chine.

Reste l’inconnue politique, sujet sensible entre tous à Taïwan, où la majorité de la population craint l’alourdissement de la main de Pékin qui - disent la plupart des observateurs - réclamera tôt ou tard l’ouverture des négociations pour la réunification. Le sujet est d’autant plus sensible que le rapprochement économique augmente la dépendance à l’égard de la Chine et que le processus s’apparenterait à une lente « finlandisation ».

La proximité économique croissante des deux rives, point clé des craintes et controverses, est d’ailleurs l’objet d’une polémique entre l’administration de Ma Ying Jeou et l’opposition. Quand Tapei explique que la dépendance de l’Ile aux exportations vers la Chine aurait baissé, passant de 43,3% en 2010 à 40,7% en 2011, le DPP rappelle que les investissements taïwanais en Chine ont, l’année dernière, fait un bond de 60%.

Les deux chiffres sont exacts – la part des exportations vers la Chine peut baisser, tandis que les engagements financiers des hommes d’affaires augmentent avec le rapprochement -. Le fait est qu’on ne peut nier le resserrement des liens économiques et la plus grande imbrication. Selon les statistiques chinoises, le commerce dans le Détroit a fait un bond de 36% en 2010, tandis que Xinhua signale qu’en 2011 les Taïwanais ont investi 12 Mds de $ dans 520 projets. Cette réalité est la bête noire des indépendantistes qui exigent une stratégie moins univoque.

Le Président a bien compris l’exigence d’alléger la contrainte chinoise, puisque le 28 décembre dernier il déclarait que le « rapprochement avec la Chine inciterait d’autres pays à signer des accords commerciaux avec Taïwan, ce qui réduira la dépendance de l’Ile à la Grande Terre ».

« Nous avons une image apaisante qui contraste avec celle de perturbateur des années 2000 - 2008 ». Après la signature de l’Accord Cadre, Taipei a ainsi conclu un accord d’investissement avec le Japon – son 2e partenaire commercial – et en négocie actuellement d’autres avec Singapour, la Nouvelle Zélande, l’Inde et l’Indonésie. Il est probable que ces initiatives visant à desserrer l’étau économique chinois ne soient pas du goût des plus radicaux à Pékin.

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Pékin et Washington, à la fois soulagés et préoccupés

Pour l’heure l’ambiance est au soulagement à Pékin comme à Washington. Mais en Chine comme aux Etats-Unis on s’inquiète de la suite des événements.

Le 15 janvier, Xinhua estimait que « le vote confirmait la pertinence du rapprochement dans le Détroit, ouvrant des perspectives nouvelles pour le développement des relations ».

Si l’agressivité du milieu des années 90 a été mise sous le boisseau, la nervosité n’a pas disparu. La satisfaction de l’agence officielle chinoise était en effet assortie d’une mise en garde, dessinant une inconnue politique : « les deux rives doivent garder en mémoire que le mouvement indépendantiste continuera à peser sur la relation (…) S’il est vrai que le DPP a, sous la présidence de Tsai Ying Wen, réduit ses revendications d’indépendance, c’est encore son refus de reconnaître le consensus de 1992 et son insistance pour des relations d’état à état qui lui a fait perdre les élections ».

L’inconnue politique se double des incertitudes liées au changement de direction en Chine. Personne n’est aujourd’hui en mesure d’imaginer le moment et la nature des pressions que Xi Jinping et son équipe exerceront sur Ma pour le contraindre à négocier les questions de souveraineté. Il est également difficile de dire si la nouvelle direction politique de la Chine, qui observe avec attention l’intérêt que les internautes chinois ont témoigné au scrutin démocratique, réussira à dégager un consensus sur la nature de la prochaine étape. Sachant que le réalisme lui commande – sauf à réduire à néant les acquis des 4 dernières années - d’accepter que la perspective de la réunification soit encore un objectif très éloigné.

Mais si, en Chine, les nationalistes impatients triomphaient, l’augmentation des pressions politiques de Pékin placerait Ma Ying Jeou en situation difficile, dans un contexte où, à Taïwan, la moindre concession sur la souveraineté de l’Ile compromettrait les chances du KMT dans les élections à venir. Il est donc probable que Ma, placé sous la vigilance des électeurs, se montrera inflexible sur le sujet des menaces militaires de Pékin et de ses déploiements de missiles, dont il réclame le démantèlement comme préalable à toute négociation de paix.

Selon Wang Yeh-li, président du département de sciences politiques de l’Université Nationale, alors que « l’affaiblissement électoral de Ma signale que de nombreux Taïwanais doutent de ses capacités à diriger l’Ile, il est probable qu’à l’avenir le président réélu durcira son discours sur les questions de souveraineté ».

Reste enfin la position américaine, avec une Maison Blanche à la fois rassurée que l’élection ait écarté le spectre de nouvelles tensions dans le Détroit, mais de plus en plus en perplexe sur son rôle en cas de crise grave, dont la perspective se rapprochera à mesure que la Direction chinoise, qui augmente ses capacités militaires, pèsera sur Taipei.

Ayant, dans les années 80 favorisé l’éclosion démocratique à Taïwan, Washington est aujourd’hui confronté au dilemme posé par l’émancipation de l’Ile, que Pékin juge insupportable. L’hystérie nationaliste va jusqu’à menacer de déclencher une guerre si d’aventure un parti politique taïwanais osait déclarer l’indépendance.

Pour l’administration américaine, l’exercice est compliqué.

Il consiste d’une part à ne pas renier ses convictions démocratiques, liées à l’image d’elle-même qu’elle tente de véhiculer dans le monde et en Asie, et d’autre part à éviter un affrontement direct avec Pékin avec qui elle s’applique – relations économiques, commerciales et stratégiques obligent -, à entretenir des relations apaisées, en dépit d’infinis malentendus, querelles et tensions graves, ponctués de ruptures et d’embellies, presqu’aussitôt remises en cause, dans un contexte de rivalités globales de plus en plus marquées.

Le casse-tête de ce choix impossible est un des fonds de tableau les plus épineux de la politique américaine en Asie.

Il pèse sur toute la classe politique, quelle soit républicaine ou démocrate. Pour l’heure, les solutions se nourrissent d’expédients et de non dits, enfermés dans une obsession, présente à Washington comme à Taipei – du moins pour la majorité de la population - : préserver le statuquo, qui, chacun le sait, est un non sens stratégique. Singulièrement dans les relations dans le Détroit, où tout indique que tôt ou tard la stabilité sera mise à rude épreuve par les deux nationalismes contraires de la réunification et de l’indépendance.

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Brèves.

• Situation économique. Perspectives.

Après le fléchissement de 2009, où le PIB s’était contracté de 1,9% à la suite d’une chute de 20% des exportations, l’économie de l’Ile s’est redressée. En 2010 le PIB a augmenté de 8%, et l’excédent commercial a, en 2011, atteint le niveau le plus élevé de son histoire à 26,69 Mds de $. Les réserves de change sont les 4es plus importantes de la planète, derrière celles de la Chine, du Japon et de la Russie.

Depuis 2005, la Chine est la 2e source des importations de l’Ile, derrière le Japon et devant les Etats-Unis et la première destination des investissements taïwanais dont le stock représente 50% du total des investissements étrangers de l’Ile. 2 millions de taïwanais sont expatriés en Chine. Ils y ont investi entre 100 et 200 Mds de $ et opèrent 75 000 entreprises délocalisées, qui emploient plus de 20 millions de Chinois.

L’Accord Cadre signé en 2010, qui diminue les taxes à l’import avec un net avantage aux produits taïwanais exportés en Chine, a donné un sérieux coup de fouet aux relations commerciales. Enfin, si les obstacles sont levés, les 3 protocoles d’accord signés fin 2010 devraient , faciliter l’imbrication des secteurs des assurances, de la finance et des banques.

L’Ile est cependant placée sous la menace directe d’un vieillissement rapide, dont le taux est le plus élevé de la planète – moins d’un enfant par femme -, qui posera de graves problèmes à l’équilibre de la société. Les démographes indiquent que la population commencera à baisser dans 11 années et pourrait avoir diminué de 4 millions en 2060, tandis que le taux des personnes à charge – moins de 15 ans et plus de 65 ans – sera, dès 2050, plus élevé qu’au Japon.

En l’absence d’une politique efficace de soutien aux familles et d’une ouverture contrôlée des frontières à l’immigration, le réservoir de main d’œuvre se réduira inexorablement. Dans ce contexte, il faut s’attendre à un freinage rapide de la croissance. Selon la Banque Asiatique de Développement, ces tendances reflètent une situation générale en Asie qui en 2050 comptera 62% des personnes âgées de la planète, en hausse de 20% depuis 1950.

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• Lee Teng-hui critique le « consensus de 1992 ».

L’ancien président de la république, 89 ans, récemment opéré d’un cancer, s’est exprimé le 17 janvier, pour souhaiter que la Chine reconnaisse la particularité de Taïwan. Il en a profité pour dénoncer l’ambiguïté du « Consensus de 1992 », que, dit-il, personne ne connaît et qui ne peut pas servir de condition à la relation entre les 2 rives. Le « consensus » renvoie à la reconnaissance d’une seule Chine, mais avec des interprétations différentes par le Parti Communiste Chinois et le KMT.

Depuis 2008 c’est pourtant ce consensus qui sert de base au développement rapide des relations entre les 2 rives. Tsai, la présidente démissionnaire du DPP, ne l’a jamais reconnu, expliquant qu’il « serait plus urgent et plus utile de créer un consensus à Taïwan sur les relations avec la Chine ». Selon le Global Times, surgeon du Quotidien du Peuple, 61 % des internautes chinois ne croient pas que les chances de réunification soient plus grandes après la réélection de Ma.

• Bureaux taïwanais en Chine.

L’administration du tourisme taïwanais, qui constate que 40% des touristes chinois viennent du delta du Yangzi, s’apprête à ouvrir son 2e bureau chinois à Shanghai pour attirer les touristes du Continent dans l’Ile. Il existe aujourd’hui 558 vols directs chaque semaine de Taïwan vers 41 destinations chinoises.

L’Ile a ouvert ses portes aux touristes chinois pour la première fois en 2008. Selon les termes d’un accord entre Pékin et Taipei 500 touristes chinois sont autorisés à visiter l’Ile chaque jour, soit indépendamment, soit au sein d’un groupe. Pour l’heure seuls les résidents de Pékin, Shanghai et Xiamen sont concernés, tandis que pour les voyages d’affaires Taïwan accorde des facilités de visas en fonction de la taille des compagnies et de leurs projets.

• Ford investit à Taïwan. IDE en hausse.

Le 17 janvier, FORD a annoncé un investissement de 334 Millions de $. C’est son plus gros engagement du groupe américain dans l’Ile en 10 ans. Les ventes de véhicules Ford ont progressé de 11% par rapport à 2010. En novembre 2011 le total des IDE injectés dans l’économie taïwanaise avaient atteint 3,62 Mds de $, en hausse de 20,59% par rapport à 2010. Les investissements viennent, dans l’ordre, des Iles Caraïbes, des Etats-Unis et de Singapour.

• Foxconn augmente ses bénéfices.

Foxconn – ou Hon Hai - la plus grande entreprise taïwanaise en Chine, employant 1 million de personnes pour fabriquer les Iphone et Ipad d’Apple signale une augmentation de 29% du revenu de ses actions. Mais le 2 janvier, 300 employés de l’usine Foxconn de Wuhan ont réclamé une hausse de salaires et menacé de se suicider. Le maire de Wuhan, se souvenant qu’en 2010 14 ouvriers de Foxconn s’étaient suicidés dans la province de Canton, est intervenu pour les dissuader.

Le président de Foxconn – Hon Hai – Terry Gou, fait partie des hommes d’affaires qui ont activement soutenu la candidature de Ma Ying-jeou. Il lui reproche cependant son indécision et, insistant sur l’importance de réformer l’économie et de créer des opportunités de travail pour les jeunes, il fait pression pour accélérer l’imbrication des économies de part et d’autre du Détroit – « il écoute trop ses conseillers » -.

Terry Gou est plus que jamais persuadé que l’avenir de l’Ile est sur la Grande Terre. « Les années qui viennent seront difficiles, mais des opportunités existent en Chine, car nous avons la même culture et le même ADN ». Il reste que s’efforçant des réduire les coûts de production alors que les salaires augmentent en Chine, il a décidé de remplacer d’ici trois ans la majorité de sa main d’œuvre chinoise par des robots. Ce processus n’ira pas sans problèmes sociaux en Chine.

 

 

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