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›› Economie

Perspectives pour 2012. L’art du pilotage à vue

L’article ci-après présente une appréciation de la situation de l’économie chinoise et des évolutions pour 2012, vues de l’intérieur. Il s’appuie sur l’analyse de Liu Minkang, l’un des experts les plus pertinents de la macroéconomie chinoise, qui fut huit années à la tête de la Commission de Régulation Bancaire. On y lira une appréciation lucide et sans concessions de la situation de l’économie, pointant du doigt les risques de chômage des migrants et la fuite des capitaux, qui traduit un recul de la confiance, motivée par la baisse des profits.

Liu Minkang, estime cependant que la marge de manœuvre de l’économie est suffisante pour faire face à une crise et rebondir. Il n’en appelle pas moins, avec une insistance dramatisée – « c’est une question de vie ou de mort du système » dit-il – à la restructuration de l’appareil productif pour mettre fin aux doublons, aux surcapacités et aux gaspillages, afin d’augmenter à fois la productivité et la qualité.

La vision de Liu Minkang est mise en parallèle avec les décisions de la Conférence Centrale sur l’économie – organisme de pilotage tactique de l’économie, réuni à Pékin à la mi-décembre -, dont les orientations ne répondent pas tout à fait aux soucis exprimés par l’ancien patron de la Commisssion de Régulation Bancaire (CRB).

Les arbitrages de la Conférence reprennent certes le thème du réajustement de la croissance par la hausse de la consommation intérieure, ceux de la réforme de la fiscalité, du soutien social et de l’appui à apporter aux campagnes ; mais ils semblent délaisser la restructuration industrielle, pourtant désignée comme une exigence vitale par Liu.

Ils donnent même le sentiment de privilégier avant tout la stabilité sociale et la relance, y compris par quelques concessions faites au schéma de développement par l’investissement et les grands projets d’infrastructure, dont le pouvoir dit pourtant vouloir se libérer.

L’impression de cote mal taillée qui tente de ménager les contraires, se nourrit également des rivalités à l’œuvre sous la surface de l’avant Congrès où les tenants des restructurations se heurtent aux partisans du système des prébendes qui prospère si bien dans le sillage d’une croissance portée par les grands groupes d’état et l’investissement public.

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La crise touche l’Asie

Au journal Caixin, qui l’interrogeait récemment sur l’avenir de la situation économique en Chine, Liu Minkang, ancien Président de la CRB depuis sa création en 2003 jusqu’à sa retraite en octobre, répondait : « la crise est née aux Etats-Unis, s’est propagée en Europe, et commence à frapper l’Asie ».

Décrivant l’évolution de la situation globale, il expliquait que la croissance mondiale n’était désormais plus propulsée par les pays du G8, dont la hausse du PNB stagnera en 2012 à moins de 3%, tandis que celui des émergents augmentera en moyenne deux fois plus. La structure des marchés et leur croissance se sont également modifiées.

Par le passé, 40% des exportations chinoises étaient dirigées vers les Etats-Unis et l’Europe. La proportion était encore plus forte si on comptait les transits par Hong Kong. En 2011, ce rapport s’était considérablement infléchi, puisque l’Asie et le Moyen Orient réunis étaient devenus la première cible des exportations mondiales. Les marchés africain et sud-américain restaient encore secondaires, mais ils se renforceraient rapidement.

Depuis la crise, les états étaient intervenus massivement par des politiques fiscales et d’expansion monétaire ; ils avaient augmenté leurs contrôles pour tenter de réguler le marché, tandis qu’un peu partout, on observait des tensions politiques, parfois accompagnées de tentations extrémistes. Celles-ci étaient ici et là aggravées par des surenchères politiques liées aux transitions de pouvoir commencées aux Etats-Unis, en Chine, et dans plusieurs pays européens, dont la France et l’Allemagne.

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Les contraintes nouvelles de l’économie chinoise.

L’économie chinoise était placée sous plusieurs contraintes. La demande intérieure s’était sévèrement contractée en 2011 et resterait atone en 2012, en dépit des efforts du gouvernement gênés par la faible productivité ; les coûts de production étaient en hausse, tirés vers le haut par l’augmentation de 5 à 10% du prix des matières premières, de la main d’œuvre et des coûts financiers, respectivement en hausse de 20% et 50%. Les taux d’endettement étaient variables en fonction des secteurs, mais ils étaient en moyenne supérieurs à 50%, à cause de la hausse constante du Yuan pendant les 10 premiers mois de 2011.

Il en résultait une baisse notable des profits des entreprises, une augmentation des pertes et une baisse de la rentabilité du capital, le tout accompagné par une attitude attentiste du marché, y compris pour la frange la plus aisée de la classe moyenne. Cette situation augmenterait la pression pour modifier le schéma de développement et restructurer l’appareil productif, deux exigences qui, en 2012, prendraient une importance capitale, au point que la survie même du système en dépendrait.

Dans ce contexte, les perspectives pour l’emploi et la stabilité étaient sombres. Les fermetures d’usines pourraient entraîner une hausse du chômage après le nouvel an, en priorité pour les migrants. Par ailleurs, la Chine subissait de plein fouet les effets de la crise, dans un contexte où les prix des matières variaient rapidement. Le tout dessine un tableau qui avait largement entamé la confiance des investisseurs entraînant une fuite des capitaux hors de Chine, une tendance qui continuerait en 2012.

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Les atouts de la Chine, sous condition de réforme.

Ayant ainsi brossé un tableau plutôt gris des perspectives économiques, Liu s’est ensuite appliqué à corriger le pessimisme qu’il avait laissé paraître au début de l’entretien. Au cours des années passées, la croissance avait été stable et ses fondations solides, capables d’écarter les risques majeurs, même si le fléchissement avait été du même ordre que partout ailleurs dans le monde. Tombée de 11% à 9,2% en 2011, la baisse de la croissance pourrait chuter jusqu’à 8,3 % en 2012, ce qui resterait encore très supérieur à la moyenne des pays développés.

Le budget était raisonnablement en déficit et la collecte des impôts avait été notablement améliorée, avec une hausse des revenus fiscaux, y compris locaux, trois fois supérieure à la croissance du PNB. Le système financier était stable, avec des revenus boursiers compris en 15 et 20%. Ces réformes avaient créé les bases solides pour relancer la croissance et entamer les restructurations, d’autant que le gouvernement avait contrôlé l’inflation, tombée de 6,5% à moins de 5%. En 2012, elle baisserait encore et pourrait se stabiliser autour de 4%.

Dans sa conclusion Liu indique qu’il fallait encore réduire les impôts, accorder plus de moyens à la R&D, et améliorer la qualité de la production. Surtout il répète qu’il fallait s’attaquer plus résolument aux remises en ordre et à la modernisation de certains secteurs, insistant encore sur l’urgence de restructurer l’économie et l’industrie pour supprimer les doublons, les surcapacités et les gaspillages.

En décembre il y avait 800 000 voitures invendues dans les parcs des usines automobiles, une réalité qui renvoyait, non pas à des surplus conjoncturels, comme certains le laissaient croire, mais plutôt aux désordres structurels de l’appareil productif.

Enfin, la dernière remarque de l’ancien Président de la CRB renvoie aux atouts commerciaux de la Chine en Asie, multipliés par les accords de libre échange Chine – ASEAN + 2 (Japon, Corée du sud), dont la première phase est entrée en vigueur en janvier 2010 avec 6 pays du Sud-est asiatique (selon l’agence Xinhua, en 2010, la suppression presque complète des taxes a entraîne une hausse du commerce Chine – ASEAN de 37,5%, pour le porter à près de 300 Mds de $). Liu incite aussi le pouvoir politique chinois à s’efforcer de tirer également profit du Partenariat Trans-Pacifique, relancé par le Président Obama en novembre.

Une allusion directe à l’exigence de coopération internationale selon les règles de l’OMC. Cette dernière sonne comme un défi lancé aux responsables qui seraient plus enclins à défendre les parts de marché chinoises par les subventions des banques publiques, contraires aux règles du marché, plutôt que par des gains en productivité et en qualité.

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Un pilotage politique en demi-teinte.

Cette analyse fait écho aux décisions prises lors de la Conférence centrale sur l’économie réunie à Pékin à la mi-décembre 2011, (Source MEF de l’Ambassade de France, Pékin), indiquant un fléchissement de la volonté de restructuration, dont Liu affirme pourtant l’importance de manière insistance.

On constate, en effet, non seulement un retour des préoccupations cardinales de stabilité, obsession récurrente du pouvoir depuis le début de la modernisation, mais également un soutien aux grands projets d’infrastructure, principale marque d’un schéma de développement obsolète et largement critiqué par la plupart des experts chinois.

L’objectif prioritaire des pilotes de l’économie chinoise a cessé d’être le contrôle de l’inflation. Il a été remplacé par celui de la stabilité de la croissance du PNB à un niveau suffisant, condition de la stabilité sociale et politique. Ces efforts, marqués par une « politique monétaire prudente » - croissance contrôlée du crédit et réforme des officines de crédit -, seront accompagnés par des réductions d’impôts assorties à des soutiens à l’éducation, à la sécurité sociale, aux logements sociaux et aux retraites.

Simultanément des essais de réformes fiscales seront poursuivis (instauration d’une TVA, d’une taxe foncière et d’une taxe sur l’environnement), tandis que, selon les termes officiels, la politique de change « sera maintenue globalement stable », ce qui laisse mal augurer de la libéralisation du Yuan. Enfin, les pouvoirs publics ont prévu de mettre en œuvre une politique mixte de pilotage à vue de l’import-export, destinée à réduire l’excédent commercial tout en protégeant les exportations.

Comme nous l’avions déjà indiqué dans cette rubrique, les mesures de contrôle du marché immobilier et du crédit seront maintenues, au risque de fragiliser les PME (20 000 entreprises ont fermé à Wenzhou), tandis que le secteur de la construction sera soutenu par le vaste projet public de logements sociaux. Les autres secteurs qui bénéficieront de l’appui des pouvoirs publics sont l’agriculture, l’innovation technologique, l’efficacité énergétique, l’environnement.

La conférence a également insisté sur la nécessité de faire de la consommation intérieure le moteur du développement en remplacement de l’export. Mais elle a clairement placé les projets d’infrastructure en cours (hydraulique et ferroviaire) dans la liste des secteurs de soutien prioritaire, alors même que certains d’entre eux – notamment le rail - avaient accumulé d’importants déficits en 2011.

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Brèves.


(Sources : Ambassade de France, Reuters, AFP)

• Appréciation du Yuan.

Le 27 décembre dernier, le secrétaire d’état américain au trésor Geithner a accusé la Chine de freiner l’appréciation de la monnaie chinoise. En 2011 le Yuan s’est apprécié de 5,1% face au $ et de 8,4% depuis le 18 juin 2010 date de l’abandon de la parité fixe après la crise. Depuis le 21 juillet 2005, date du premier abandon de la parité, le Yuan s’est apprécié de 22,3%, soit au rythme moyen de 3,6% par an.

• Fonds de sécurité sociale.

Selon Dai Xianlong, Directeur du Fonds National de Sécurité Sociale – FNSS -, le gouvernement projette de créer une société de gestion des fonds de la sécurité sociale à placer sur les marchés financiers.

La loi sur la sécurité sociale, entrée en vigueur en juillet 2011, couvre 5 domaines qui sont la retraite, l’assurance médicale, les blessures par accident du travail et la maternité. Les cotisations sont payées à la fois par les entreprises selon des taux variables en fonction des régions. Une controverse a surgi en 2011 avec ceux des expatriés des pays n’ayant pas signé d’accord de réciprocité avec la Chine sur la sécurité sociale, auxquels le gouvernement réclame qu’ils cotisent au même taux que les Chinois.

• Nouveaux pilotes de l’économie chinoise.

Shang Fulin, ancien patron de la Commission de Régulation boursière a remplacé Liu Minkang à la Commission de Régulation bancaire. Il a été remplacé par Guo Suqing à la commission boursière. Zhou Xiaochuan, reste patron de la Banque de Chine, poste qu’il occupe depuis 2002.

Les nouveaux venus, âgés en moyenne de 55 ans, sont de la mouvance de Zhu Rongji, à qui ils doivent leur promotion entre 1998 et 2002 et sont titulaires d’un doctorat d’économie. Ils sont familiers des secteurs public et privé, où ils ont exercé des responsabilités, dans la banque et les marchés financiers.

Les défis qui les attendent sont complexes, essentiellement en ces temps où le consensus politique est difficile. La capacité de rebond de l’économie chinoise risque en effet d’être moins affirmée qu’en 2009. Dans ce contexte, la tâche essentielle de la nouvelle équipe sera de maîtriser la bulle immobilière, principal effet collatéral de la relance de 2008 – 2009.

Entre 1990 et 2010, la part consentie par les ménages aux achats immobiliers est passée de 3% à 20%, détournant une bonne partie du revenu des consommateurs potentiels. Un succès dans ce secteur pourrait avoir une série de réactions positives : relâchement du crédit ; décongestion de la bourse paralysée par les effets contradictoires de la crainte d’un éclatement de la bulle à quoi s’ajoute l’espoir de profits rapides ; hausse des disponibilités financières des ménages et de la consommation ; stabilisation de l’inflation ; baisse des coûts de production ; amélioration de la compétitivité des exportations.

• Pétrole.

CNPC a annoncé avoir découvert un champ pétrolifère situé dans la partie orientale du bassin de Junggar, dans la région autonome du Xianjiang. Les réserves estimées en pétrole brut de ce champ dépasseraient les 50 millions de tonnes. CNPC devrait commencer les forages sur ce champs dès cette année et vise une production annuelle d’un million de tonnes de brut d’ici 2015 (représentant environ 4% de la production de la région en 2010). Pour mémoire, en 2010, le Xinjiang a produit 25,6 millions de tonnes de pétrole brut.

• Minerai de fer. Acier. Bras de fer avec les sidérurgistes et COSCO

Le 28 décembre dernier, le super vraquier « Berge Everest » appartenant un armateur singapourien, et opéré par le géant minéralier brésilien Vale a déchargé à Dalian 350 000 tonnes de minerai de fer, contre l’avis de l’association des armateurs et des grands sidérurgistes chinois, dont le groupe Baosteel. Rappelons que la Chine achète chaque année 600 millions de tonnes de minerai de fer, soit la moitié de la quantité disponible sur le marché mondial.

Le « coup de force » de l’administration contre les grands industriels de l’acier et les transporteurs dont, COSCO, qui craint déjà la concurrence – les plus gros vraquiers opérés par lui sont 2 fois plus petits - semble avoir été décidé lors de la visite en Chine de Dilma Roussef la présidente du Brésil en avril 2011.

L’autre volet de la stratégie, qui semblait destinée à précipiter la restructuration du secteur de l’acier, contrôlé par des grands groupes, comportait la construction avec Vale d’un port mineralier autorisant l’accueil de minéraliers géants. Il vient d’être bloqué par le gouvernement, qui cédant aux pressions des transporteurs et des sidérurgistes, a interdit l’accostage des navires d’aussi gros tonnage.

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• Baisse des réserves de change. Baisse de l’excédent commercial. Fuite des capitaux.

Selon les statistiques de la Banque de Chine, les réserves de change ont baissé en septembre, se sont redressées en octobre, mais sont reparties à la baisse. Sur une année, les réserves ont augmenté de 11,72 % en 2011, ce qui constitue la plus faible hausse depuis 10 ans. La masse totale des réserves de change étaient de 3181 Mds de $ en décembre, contre 3202 Mds en septembre.

Cette tendance s’accompagne d’une diminution de l’excédent commercial et d’une accélération de la fuite de capitaux signalée par la Banque de Chine. Selon Tao Ma, Docteur en économie à l’Université du Peuple, la masse des capitaux ayant quitté la Chine au cours des 10 dernières années serait de 300 Mds de $, - Selon le China Daily, qui confirme la tendance par un article du 20 décembre, la fuite était estimée à 3,9 Mds de $ en octobre et 4,4 Mds de $ en novembre. Les deux tendances combinées exercent une pression à la baisse sur la monnaie chinoise.

• Investissements massifs au Portugal.

La compagnie nationale chinoise de distribution d’électricité « Guojia Dianwang Gongsi 国家电网公司 » a annoncé à la mi-janvier qu’elle allait acheter 25% des parts de son homologue portugaise, pour un montant global de 1,4 Mds d’€.

Guojia Dianwang offre 1 Md d’€ par la Banque de Développement de Chine pour couvrir immédiatement les dettes du groupe portugais et bénéficiera en retour de ses appuis pour ses investissements au Brésil (où le groupe chinois est déjà présent), au Mozambique et en Angola.

C’est le deuxième engagement d’envergure de la Chine en moins d’un mois au Portugal. En décembre, le groupe San Xia - Trois Gorges 中国长江三峡集 团公司 - remportait un appel d’offre pour acquérir 21% des parts du groupe Energia de Portugal pour un total de 2,90 Mds d’€ d’investissements.

• Chine / Fonds Européen de Stabilité financière (FESF)

Selon le Financial Times, lors de sa rencontre avec A. Merkel à Pékin début février, Wen Jiabao a annoncé que la Chine considérait la possibilité d’investir 3,2 Mds d’€ dans le FESF, soit par le truchement du FMI, soit par le truchement d’un fonds spécial sino-européen nouvellement créé et évoqué par Klaus Regling, le Directeur du FESF.

Au cours de ses entretiens la chancelière a également sollicité la solidarité de la Chine sur les questions de la Syrie et de l’Iran. Elle a notamment demandé à Pékin de ne pas augmenter ses importations de pétrole iranien pour compenser les sanctions de pays occidentaux.

On peut penser que les pays européens seraient en meilleure position pour exprimer ce type d’exigence si leurs finances étaient en ordre et s’ils se montraient plus solidaires.

 

 

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