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›› Editorial

Au delà de la relance, le freinage de la croissance pourrait durer

La Chine arrive à un tournant de son développement. Nombre d’experts le répètent à satiété. A quoi font-ils référence et quels en sont les caractéristiques et les prémisses ?

Les facteurs du changement rapide sont multiples. On cite souvent l’urbanisation accélérée, source à la fois de nombreuses opportunités et de grands défis. Parmi ces derniers on compte à la fois l’explosive question des migrants sans statut - 20 à 30 % de la population de nombreuses grandes villes de la côte Est -, et la naissance d’une classe moyenne politiquement plus exigeante en termes d’accomplissement personnel et de promotion de ses droits fondamentaux.

Mais pour mesurer des critères concrets et observer les signes avant coureurs de la mutation du schéma de développement de la Chine, c’est encore vers l’économie qu’il faut se tourner.

Dans un contexte où la confiance a rarement été aussi faible, les pessimistes, qui s’inquiètent d’un atterrissage brutal, et les optimistes, qui espèrent un rebond, sont aujourd’hui d’accord pour reconnaître que la croissance est soumise à une sévère décélération. Et beaucoup doutent que la relance en cours soit en mesure de la restaurer durablement aux niveaux voisins ou supérieurs à 10%, tels que la Chine les avait connus jusqu’en 2008.

Alors que la hausse du PNB est une des clés de la légitimité du régime, la période qui s’ouvre, probablement marquée par un freinage durable des performances économiques, n’est donc pas sans risques. Le pouvoir, qui garde un œil fixé sur le long terme, le sait, mais continue à utiliser l’arme de la relance par l’investissement.

A court terme l’économie a en effet la capacité de rebondir par le truchement d’une injection massive de capitaux, à laquelle le Parti semble se résigner - le 26 août il a annoncé un stimulus total de 8000 milliards de RMB - 1000 Mds d’Euros, dont une partie était cependant une reprise d’engagements précédents -.

Mais s’agissant du plus long terme, il convient d’examiner deux types de facteurs qui sont des tendances lourdes. Celle de la structure de l’emploi, liée aux réalités sociales et démographiques et celle de la faible rentabilité du capital, héritage d’un schéma de développement centralisé et gaspilleur, que la relance menace de perpétuer.

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La tentation de la relance par l’investissement.

Choqué par les mauvais chiffres économiques, le Quotidien du Peuple reconnaissait, dans un éditorial publié en première page le 23 août dernier, la nécessité d’une politique souple, capable à la fois d’affronter les menaces du court terme, tout en restant attentif à l’exigence de procéder aux restructurations qui permettraient à la Chine d’affronter les défis de l’avenir, dont les menaces sont déjà perceptibles. Sans entrer dans le détail, le journal indiquait qu’il « fallait se tenir prêt à réagir aux incertitudes du présent, mais rester focalisé sur les plus longues échéances ».

Par cette profession de foi, l’éditorial entérinait le début de relance engagée par le pouvoir à la suite des résultats alarmants du printemps et préparait l’annonce d’un stimulus plus important. Après les mauvais chiffres d’avril et mai (décélération brutale de la production industrielle, chute des investissements immobiliers et d’infrastructure, sérieux freinage de la croissance des échanges, réduite à seulement + 5% par rapport à 2011), les taux d’intérêt de la Banque Centrale ont en effet été abaissés à deux reprises, le 8 juin et le 6 juillet.

Décidée pour dynamiser la croissance, en appui de la reprise des investissements d’infrastructure comme ceux du réseau ferré, dont le budget a en partie été rétabli, après avoir été sérieusement réduit en 2009 et 2010, la relance par le crédit a aussitôt déclenché un de ces effets pervers que le pouvoir redoute le plus : la résurgence des pressions vers le haut sur les prix de l’immobilier. Le retour de la spéculation affaiblissait d’autant une des priorités cardinales du Premier Ministre de contrôler l’offre sociale du logement.

Pire encore, selon le Journal Chinois des valeurs boursières du 12 juin, 中国证券报 Zhongguo Zhengquan, cité par Barry Naughton dans la livraison de China Leadership Monitor n°38, le crédit plus facile, lié à la crainte d’une décélération trop forte avait même favorisé l’obsession du chiffre et la résurgence régressive de la vieille habitude de falsification des données par les autorités locales.

Les vieilles pratiques de maquillage qui ne favorisent pas la confiance, sont en complet décalage avec les idées des réformateurs les plus en pointe comme Wang Yang, le Secrétaire du Parti de Canton, qui prône la transparence des politiques publiques.

Enfin, s’il est vrai que la relance peut être un adjuvant pour une reprise vigoureuse capable de se prolonger pendant un an ou deux, elle fait le lit de la corruption et retarde d’autant les restructurations de fond, favorisant le gaspillage du capital et son détournement vers des projets moins prioritaires tels que l’immobilier de luxe ou certaines infrastructures de prestige comme les autoroutes, dont le taux de fréquentation reste indigent.

Les mesures du court terme rapidement exposées ci-dessus, décidées en réaction face à un risque de freinage brutal, hantise sociale et politique du régime, ne sauraient cependant être qu’un expédient dans un contexte général où nombre d’observateurs croient que la Chine aborde aujourd’hui une phase nouvelle de son développement. Celle-ci sera en effet durablement marquée par une plus faible croissance due à d’importantes mutations dans son marché du travail, en même temps qu’à une raréfaction du capital disponible.

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Le réservoir de main d’œuvre n’est plus ce qu’il était.

La mutation rapide du marché du travail s’alimente de plusieurs causes structurelles et irréversibles. Elle a une conséquence directe sur les coûts de production, sur la compétitivité à l’export et sur la structure de l’appareil industriel chinois. Il ne fait de doute que l’ampleur des changements en cours alimentera le débat politique sur la modification du schéma de développement du pays.

L’évolution à l’œuvre sous nos yeux est liée aux trois facteurs de long terme que sont la démographie du pays influencée par la politique de l’enfant unique ; le tarissement progressif du réservoir de jeunes gens de l’intérieur, prêts à « s’expatrier » vers la côte Est ; l’augmentation du nombre de jeunes admis dans les universités qui exerce une pression sur la main d’œuvre disponible pour les industries exportatrices traditionnelles.

Selon un récent rapport du Conseil des Affaires d’Etat, l’offre de main d’œuvre a commencé à décliner cette année. Une enquête de 2010, citée par Naughton, montre que le nombre de naissances, stabilisé entre 13 et 15 millions par an, ne suffit plus à combler les départs et que, dès 2020, les nouveaux retraités seront plus nombreux que les jeunes arrivant sur le marché du travail.

Dans le même temps, le nombre des jeunes ruraux prêts à émigrer vers les centres urbains et les bassins d’industries à forte intensité de main d’œuvre du sud et du sud-est diminue de manière significative. Lire notre article « Les migrants relèvent la tête ».

La conjonction de ces phénomènes a, depuis 2009, provoqué une importante hausse du coût du travail, accompagnée par l’enrôlement d’un nombre non négligeable de diplômés dans des postes très largement sous qualifiés. Mais l’augmentation du nombre de jeunes entrant à l’université (aujourd’hui près de 7 millions) crée lui-même un déficit dans le réservoir de main d’œuvre disponible pour les industries traditionnelles, au point que, désormais, dans les bassins industriels de l’usine du monde, l’offre d’emploi est supérieure à la demande, ajoutant encore à la pression sur les rémunérations.

La baisse constante des marges est à l’origine de nombre de faillites, principal symptôme de la rupture du modèle ancien et puissante incitation à la réforme du schéma en cours, objet des débats internes au Parti. Quelques une des industries traditionnelles ont migré vers l’intérieur. Mais, même là, l’offre de main d’œuvre est restreinte.

Le groupe taïwanais Foxconn, qui a construit au Sichuan une nouvelle usine de « smartphones » et d’« iPads » pour les grands de la téléphonie mobile mondiale, a dû faire subventionner ses recrutements par les autorités locales qui ne parvenaient pas à tenir leurs promesses d’une main d’œuvre moins chère et abondante.

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Une ressource financière plus rare.

A la pression démographique sur la réserve de main d’œuvre disponible, s’ajoute celle sur le capital. En rupture avec la situation antérieure, celui-ci se fait plus cher et plus rare à mesure qu’augmentent les charges sociales de l’Etat, corollaires de l’urbanisation et de la modernisation du pays, tandis que persistent les problèmes budgétaires des provinces.

Dans une étude publiée le 19 mars 2012, Arthur R. Kroeber, expert financier au Centre Brookings – Qinghua à Pékin, expliquait que, pour une grande part, la croissance rapide des dix dernières années avait reposé sur une amélioration accélérée de la productivité du travail, elle-même résultat d’un taux d’investissement extrêmement élevé.

Mais ce dernier, situé à 49% du PIB, soit 10 points de pourcentage au-dessus des taux maximum jamais atteints par le Japon et la Corée du sud, est arrivé à son apogée en 2011 et déclinera à l’avenir, restreint par la masse croissante des dépenses sociales non honorées, dans un contexte où, selon un récent article publié par Caixin, la baisse des revenus des provinces est générale, aggravée par la faiblesse des systèmes de recouvrement de l’impôt. Une conjoncture qui menace les programmes sociaux et même les projets d’infrastructure.

Le corollaire évident de cette situation est que la capacité de la Chine à maintenir une croissance élevée par la mobilisation massive de capital ne pourra que faiblir.

Il en résulte que, dans une situation marquée par des ressources humaines moins abondantes et plus chères, la seule marge de manœuvre pour préserver la croissance restera une meilleure rentabilité du capital, aujourd’hui très faible. Cette occurrence incontournable plaide également pour une réforme rapide du schéma de développement du pays et l’abandon des habitudes de gaspillage qui ont accompagné les 30 glorieuses chinoises.

Quoi qu’il en soit, les tensions de long terme sur les ressources et le capital sont, en dépit des politiques de relance aux effets limités dans le temps, de nature à freiner la croissance et à attiser les débats politiques internes. Tôt ou tard elles conduiront à un approfondissement de la réforme.

Mais le retour à la relance par l’investissement annoncé le 26 août suggère que la mise à plat n’aura peut-être pas lieu au 18e Congrès.

 

 

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