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›› Politique intérieure

Le sens caché du procès édulcoré de Bo Xilai

Certes le procès de Bo Xilai à Jinan du 22 au 27 août ne s’est pas déroulé sous le manteau. Le Parti qui semble avoir voulu donner de la justice du pays l’image moderne d’une transparence de bon aloi a pris soin de rendre compte des débats par des communiqués de presse, laissant aussi filtrer des images publiées par les médias du monde entier.

Mais hormis quelques journalistes officiels chinois, l’affaire a pratiquement eu lieu à huis clos et les comptes-rendus de presse ont été soigneusement calibrés. Au lieu de mettre à jour les dérapages éthiques, légaux et politiques les plus lourds qui mirent en branle le Parti et justifièrent le limogeage brutal en mars 2012 en pleine séance de l’ANP du fils de Bo Yi Bo, le procès les a soigneusement gommés.

N’ont été conservées que les fautes – corruption, détournement de fonds, trafic d’influence - qui par rapport à la somme des crimes et forfaitures commis par ce « fils de prince » sulfureux, apparaissent anodins. Encore Bo a t-il eu le loisir de se disculper d’une éventuelle implication dans le meurtre de Neil Heywood et de rejeter toutes les responsabilités sur son épouse et sur son adjoint Wang Lijun, qui fut pourtant son compagnon depuis Dalian et dont on a appris lors du procès qu’il était aussi l’amant de sa femme.

L’ancien Secrétaire Général de Chongqing n’acceptant lui-même que la responsabilité d’avoir « mal géré » les événements qui, le 6 février 2012, conduisirent à la fuite de Wang Lijun au consulat américain de Chengdu. Il reconnaissait cependant que l’incident avait nui à l’image et à la réputation de la Chine.

En réalité tout s’est passé comme si l’enchaînement calamiteux des crimes hors normes de ce haut responsable devait être replacé, avec le moins de vagues possibles, dans la routine des destitutions habituelles pour corruption qui émaillent la vie du Parti depuis des lustres et dont les derniers grands exemples en date furent les mises à l’écart en 1995 de Chen Xitong, maire de Pékin et en 2006 de Chen Liangyu n°1 à Shanghai.

Il reste que la saga Bo Xilai est d’une toute autre envergure que les dérapages de Chen Xitong et Cheng Liangyu et bien plus dangereuse pour le Parti, surtout pour ceux convaincus que la réforme politique est un passage obligé indispensable. C’est pourquoi il est probable qu’après avoir édulcoré ses crimes pour ménager la réputation de l’Appareil, de la Chine et des émules populistes de l’ancien SG de Chongqing, le Parti lui appliquera malgré tout une sentence exemplaire qui a d’ailleurs été réclamée par l’avocat général.

Le fait que le dernier grand responsable du Parti et non des moindres - quoique déjà à la retraite – récemment épinglé pour corruption soit Zhou Yongkang, ancien n°9 du Comité Permanent et ancien Président de la Commission des lois qui pendant la crise de mars 2012 avait apporté son soutien à Bo Xiali, n’est assurément pas une coïncidence.

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Les embarras politiques du Parti. Entre omerta et désir de justice.

Rarement un procès aura autant embarrassé le Parti, pris entre son désir de modernité transparente et l’obligation vitale d’édulcorer les sorties de route de Bo Xilai qui furent en réalité la quintessence caricaturale des risques pesant sur toute institution dont les membres s’exonèrent de respecter le droit. Les exactions du n°1 de Chongqing étaient très graves. Mais en plus, elles reflétaient à l’excès les pratiques désinvoltes d’une oligarchie s’estimant au-dessus des lois, de plus en plus montrée du doigt par un « désir d’éthique » dont la force s’exprime sur le net et les réseaux sociaux.

L’impossible déballage.

A ce niveau de responsabilités, mettre en toute clarté sur la table de la justice les turpitudes de Dalian et de Chongqing régulièrement commises par Bo Xilai et ses équipes, en premier lieu Wang Lijun, portait le risque inacceptable d’endommager très gravement et durablement l’image du Parti. Dans l’état actuel de la politique chinoise scrutée par une opinion publique de plus en plus rétive, les véritables crimes de Bo Xilai qui renvoient encore à un mode de fonctionnement de certaines strates de l’appareil de pouvoir, ne pouvaient tout simplement par être nommés.

C’est pourquoi rien n’a été révélé du partage des prébendes liés aux projets immobiliers, des aides financières aux industriels, attribuées en échange de commissions, des pressions sur les avocats des suspects et sur les groupes industriels réticents, des passe droits distribués aux alliés, tous étroitement placés sous la coupe du Secrétaire Général et de son clan. Le tout dans une atmosphère générale de chasse aux sorcières, ponctuée par des arrestations massives, la torture de suspects et les procès collectifs fortement médiatisés, tandis que les défenseurs des prévenus étaient harcelés ou eux-mêmes mis en prison.

Surtout l’omerta officielle n’a rien laissé filtrer des graves mises en accusation pour crimes contre l’humanité commis dans le Nord-est de la Chine qui pèsent sur Bo Xilai dans une dizaine de pays occidentaux suite aux dénonciations des adeptes de Falungong réfugiés à l’étranger qui l’accusent d’avoir couvert les tortures et les prélèvements d’organes sur des prisonniers encore vivants.

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La difficulté d’éliminer un dangereux brûlot.

L’image de l’ancien SG de Chongqing où son passage a été apprécié par une partie notable de la population porte toujours un projet politique qui sent le souffre, articulé autour du culte de la personne et de l’autopromotion en même temps que sur l’illusion d’une voie chinoise d’essence populiste.

Le message néo-maoïste de Bo Xilai véhiculait en effet l’espoir qu’un homme providentiel pourrait redonner vie au mythe révolutionnaire des origines de la République Populaire en s’exonérant d’une modernisation politique à l’occidentale avec séparation des pouvoirs et droit de regard des assemblées sur les politiques publiques.

A Chongqing, dans toute la Chine il avait séduit une part importante de la population laissée pour compte par la brutalité de la croissance et qui, en l’écoutant, s’était remise à rêver de la « prospérité partagée » dont parlait la propagande maoïste. Certains hauts gradés de l’APL avaient été sensibles à son message. On comprendra que cette incidence politique qui renvoie à la survivance d’un mouvement fortement teinté de populisme dont se réclame l’accusé ne facilite pas la tâche du tribunal et du Parti.

Bo Xilai, cible des réformateurs.

Mais pour les réformateurs conscients de l’exigence de relations plus transparentes et plus ouvertes avec la société civile sur nombre de sujets qui vont de la lutte contre la corruption et la pollution à la liberté d’expression, en passant par l’encombrement des hôpitaux et le statut des migrants, le projet de Bo Xilai à Chongqing ne pouvait être qu’une tentative politique dangereuse, articulée autour du schéma régressif de la manipulation des foules d’autant plus à proscrire qu’un partie de la classe politique chinoise continue à la considérer comme efficace, au point que quelques symptômes de ces stratégies articulées autour de l’appel aux masses, ponctuées d’injonctions morales, resurgissent aujourd’hui avec une vigueur renouvelée.

Pour Wen Jiabao qui l’avait pris en grippe et avait, avec Wu Yi, pesé pour qu’il soit exilé à Chongqing en 2007 après son poste de ministre du commerce, la Chine avait besoin non pas d’un sauveur charismatique et providentiel, mais d’un État de Droit, d’ouverture politique et de transparence.

C’était d’ailleurs le thème d’une dépêche de Xinhua publiée le 28 septembre 2012 qui, après avoir rappelé les crimes de Bo Xilai avec une violence qui tranche avec le ton mesuré du tribunal de Jinan, réaffirmait la détermination de l’appareil, fermement résolu à lutter contre le fléau de la corruption et à mettre à bas sans faiblir ceux qui s’exonèrent de la discipline et des règles de « bonne gouvernance, selon les préceptes du Droit », pour construire une administration « propre, purifiée, capable d’innovation et d’une vision correcte du monde et du pouvoir ».

Dès lors, on comprend pourquoi le procès de Jinan constitue un très sérieux embarras pour l’appareil. Et pourquoi il a présenté l’image policée et édulcorée d’une pièce de théâtre pré-écrite, dont le but était de ne heurter ni l’image du Parti ni les fervents adeptes de la « nouvelle gauche » qui à Chongqing et en Chine avaient cru aux méthodes de Bo Xilai.

Pourtant il ne fait pas de doute que, pour la classe politique chinoise l’accusé dont les crimes sont à ce point sulfureux qu’il est impossible de les nommer sans endommager la réputation du Parti ou sans être accusé de fomenter une cabale contre un homme politique populaire, reste un sérieux brûlot qu’il convient de juger sévèrement afin de le tenir définitivement à distance.

Le dissident Ai Wei Wei qui juge que le Parti est éthiquement et philosophiquement trop diminué pour faire face à une authentique transparence, a eu cette formule imagée pour décrire le cas Bo Xilai et son procès : « c’est comme une tumeur placée trop près de la carotide. On ne peut pas l’ignorer, mais le traitement chirurgical est dangereux ».

Le résultat paradoxal de cette contradiction où, pour ménager sa réputation et les suiveurs de Bo Xilai, le Parti est contraint d’édulcorer les accusations, est exprimé par Bo Zhiyue chercheur à l’Université Nationale de Singapour – qui n’est pas un parent de Bo Xilai - : « logiquement il n’y a aucune évidence sérieuse contre Bo Xilai. Si au vu de ces charges assez minces on le sanctionne sévèrement la crédibilité du tribunal sera remise en question. Mais si on le libère, quel responsable chinois pourrait “gérer“ un Bo Xilai libre dans l’actuel paysage politique de la Chine ». (Reuter).

Mais il est également certain qu’une sanction trop légère affaiblirait la campagne anti-corruption de Xi Jinping et sa promesse de s’attaquer aux poids lourds du Parti. Pour cette raison, mais aussi et surtout pour toutes celles évoquées plus haut, à Pékin on s’attend généralement à une sanction exemplaire en dépit d’une procédure d’accusation pour le moins timide qui laissa dans l’ombre l’essentiel de ce que l’appareil reproche au fils de Bo Yi Bo.

Quoi qu’il en soit, le verdict, qu’il soit sévère ou modéré, apportera de nouveaux indices sur l’état des forces politiques en présence et sur la détermination ou non de l’appareil à entamer une réforme politique, clé de la modernisation de la Chine.

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BRÈVES (1)

Zhou Yongkang et les grands féodaux dans le collimateur.

Le 30 août, le South China Morning Post (SCMP) révélait que le Parti avait lancé une information pour corruption contre l’ancien Patron de CNPC, qui fut jusqu’en novembre 2012 Président de la Commission de lois et n°9 du Comité Permanent.

Preuve s’il en fallait encore que la Chine se trouve à une étape cruciale de son histoire, c’est la première fois depuis 40 ans et la Révolution Culturelle qu’un membre du Comité Permanent est ciblé par l’appareil. S’il est vrai que l’attaque vise un niveau hiérarchique encore plus élevé que celui de Bo Xilai, il est peu probable que la mesure provoque des remous politiques, le Parti ayant pris cette décision par consensus cet été lors d’une réunion à Beidaihe. (SCMP).

Le journal explique aussi que, comme à l’habitude, les appuis de l’accusé ont d’abord été systématiquement neutralisés : en décembre 2012, mise en examen de plusieurs douzaines de cadres et hommes d’affaires du Sichuan où Zhou avait été SG de 1999 à 2002 ; en juin 2013, arrestation de Guo Yongxiang, un de ses anciens secrétaires ; récemment mise en examen de 4 hauts dirigeants de CNPC dont Zhou avait été le PDG et où il avait encore un puissante influence ;

Le 26 août enfin, Xinhua annonçait que Wang Yongchun n°2 de Petrochina a filiale de CNPC cotée à New-York et Hong-Kong était mis en examen pour « sérieux manquements à la discipline du Parti », ce qui en général est le prélude à l’exclusion du Parti et à une procédure judiciaire publique. Les autres responsables de CNPC mis en examen sont Li Hualin, et Ran Xinquan, un autre vice-président de Petrochina.

Compte tenu du niveau politique de Zhou qui a tenu les rênes de l’appareil de sécurité et du système juridique du pays pendant 10 ans (2002 à 2012), l’affaire restera dans le secret de la Commission Centrale de discipline et d’inspection du Parti, dont le Secrétaire est Wang Qishan, n°6 du régime, et ne sera probablement pas rendue publique avant le plenum du Comité Central de novembre, pour un éventuel transfert du cas à la justice et l’ouverture d’un procès. (Lire la biographie de Wang Qishan 王歧山).

L’attaque contre Zhou Yongkang apporte un crédit considérable au combat de Xi Jinping contre la corruption. Par sa dimension inédite elle contribue aussi à réduire l’impact politique du procès de Bo Xilai, premier souci de l’appareil. Enfin la manoeuvre s’inscrit dans un plan d’ensemble pour affaiblir les ennemis des réformes structurelles que sont les grands groupes et les institutions comme la Commission Nationale pour la Recherche et Développement (CNRD) et la Commission de Contrôle des Actifs de l’État (SASAC) qui supervise les actifs de plus d’une centaine de grands groupes publics.

Après Liu Tienan, Directeur du la Commission Nationale pour l’énergie et n°2 de la CNRD mis en examen en mai et exclu du Parti début août, c’est au tour de Jiang Jiemin n°1 de la SASAC, de faire face à Commission Centrale d’organisation et de discipline du Parti dirigée par Wang Qishan. Lui aussi sera selon toute vraisemblance exclu du Parti pour “sérieuses violations de la discipline" et traduit en justice. Il se trouve - et ce n’est évidemment pas une coïncidence -, que Jiang avait également été un des successeurs de Zhou Yongkang à la tête de CNPC, le géant du pétrole chinois et Président du Conseil d’administration de Petrochina.

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BRÈVES (2)

Plongée technique dans la censure.

Gary King professeur à Harvard a, avec 2 de ses élèves, eut l’idée de créer un faux réseau social qui n’a cependant jamais été mis en ligne, mais lui a permis de recueillir des renseignements de première main sur le fonctionnement technique de la censure politique. Le rapport récemment publié montre la variété des outils utilisés par les censeurs attachés aux médias chinois placés sous la surveillance du pouvoir.

Grâce à des logiciels fournis par une compagnie chinoise que King ne nomme pas, les médias en ligne sont en mesure de contrôler tous les messages internet ou des réseaux sociaux et de les éliminer en détectant très rapidement des mots clés répertoriés comme sensibles.

Mais l’expérience a également démontré que l’efficacité ne pouvait uniquement reposer sur un dispositif technique. Il fallait l’appuyer par des équipes de censeurs à gros effectifs. Ainsi il est couramment admis que 2 ou 3 censeurs sont nécessaires pour contrôler les messages de 50 000 usagers. Ainsi un média populaire comme Sina Weibo (50 millions d’usagers) emploie entre 2000 et 3000 censeurs.

King a aussi découvert que, sans se mêler de technique, le gouvernement stimule et accompagne la compétition entre les sociétés de logiciels de censure pour « soutenir l’innovation », ce qui lui permet de garder la main sur les meilleures technologies qui, aujourd’hui, sont capables de supprimer un message sensible en quelques minutes. Toutefois l’étude a aussi montré les limites du système des mots clés sensibles. Par exemple les messages qui contiennent le mot « corruption » passent systématiquement à la trappe, même quand il s’agit de communications du gouvernement évoquant sa « politique anti-corruption ».

L’étude confirme aussi que sont ciblés en priorité les messages pouvant stimuler des protestations collectives – comme par exemple ceux liés aux immolations par le feu des Tibétains -.

Blogs et commentateurs célèbres ciblés par le pouvoir.

Récemment un certain nombre de commentateurs critiques très actifs sur les réseaux sociaux ont été harcelés par le pouvoir. C’est le cas du sino-américain Xue Manzi (Charles Xue), philanthrope et financier, formé à l’Université de Pékin et à Berkeley, ayant fait fortune dans l’immobilier au Etats-Unis puis dans les investissements à risques dans le secteur des télécoms en Chine. En 2007 il était revenu s’installer en Chine avec son épouse.

Son réseau social où il fustige souvent la corruption des fonctionnaires et les trafics d’enfants compte 12 millions d’usagers. Le 23 août il a été placé en détention pour avoir sollicité les services d’une prostituée dans un hôtel de Pékin. Un de ses anciens employés, Qin Zhihui (Qin Huohuo sur les réseaux des médias sociaux), et Liu Hu journaliste au Canton News Express ont également été arrêté pour avoir diffusé de « fausses rumeurs. ».

A la mi-juillet était également placé en détention Xu Zhiyong, fondateur du mouvement des « nouveaux citoyens », enseignant le Droit à l’Université des postes et télécommunications. Élu en 2003 sans étiquette dans le district de Haidian à Pékin. Fréquemment harcelé par le pouvoir, Xu est avocat, promoteur infatigable de l’indépendance de la justice et des droits civiques.

Simultanément à l’arrestation de Charles Xue, la presse officielle lançait une campagne condamnant les commentateurs et les blogs. Le Quotidien du Peuple fustigeait les « célébrités qui se faisaient les porte-voix des rumeurs et appelaient au sens de la responsabilité sociale et au respect de l’intérêt national » ; le Global Times renchérissait : « ceux qui critiquent sans cesse le gouvernement devraient d’abord veiller à leur propre moralité ». Le journal « Clarté » parlait d’un coup de semonce adressé aux « hypocrites du net » et conseillait aux internautes de « ne pas suivre aveuglément les modes. »

Dans le concert des critiques officielles seul le Quotidien de Pékin rappelle les contributions philanthropiques de Charles Xue pour alerter l’opinion sur les trafics d’enfants et collecter des fonds pour soigner les nécessiteux.

 

 

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