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›› Politique intérieure

Le « rêve chinois » et le durcissement des clivages politiques

A quelques semaines du 3e Plenum du 18e Comité Central, on s’interroge beaucoup sur les ressorts de la politique intérieure chinoise, la cohérence du gouvernement, les perspectives de réformes dans un contexte où, depuis le 18e Congrès, l’harmonie politique au sommet paraît hésitante.

Face à ces tiraillements, certains observateurs spéculent déjà sur « les déceptions » du 3e plenum, anticipant un ralentissement de l’économie lui-même provoqué par le freinage des réformes politiques indispensables à la modernisation de la Chine.

Le Premier Ministre a, on le sait, résolument emprunté la voie des réformes industrielles, administratives et financières, dont certains effets ont une résonance politique affaiblissant les féodalités des banques et des grands groupes publics.

Dans le même temps, le département de la propagande auquel le Président Xi Jinping semble apporter son soutien, envoie des signaux contradictoires : durcissement du contrôle d’internet, harcèlement des intellectuels contestataires, censure de la presse, tendances politiques régressives tournant le dos à la primauté du Droit constitutionnel et retour d’un style politique qui rappelle les campagnes de propagande maoïstes, comme si la Direction du régime se sentait obligée de payer un tribut à la mouvance populiste de Bo Xilai. Lire notre article Les hussards de la réforme et leurs adversaires.

Sur ces énigmes qui traduisent avant tout la difficulté de la Chine à se réformer, Joseph Fewsmith, sinologue, professeur de relations internationales à l’Université de Boston a récemment livré un intéressant décryptage paru dans la dernière mise en ligne de « China Leadership Monitor » publié par la Hoover Institution de l’Université de Stanford.

Au lieu de rassembler les esprits et les énergies, le slogan du « rêve chinois » 中国梦 mis en avant par Xi Jinping depuis son intronisation a, au contraire, provoqué un singulier clivage autour de la Constitution et de son rôle. Cette polarisation idéologique exprime des interrogations sur la légitimité politique du pouvoir. Elle révèle une fêlure au sommet et pointe du doigt la fragilité du régime.

Les observateurs les plus pessimistes constatent un durcissement des positions entre partisans des réformes politiques et ceux qui les rejettent absolument. Le raidissement idéologique qui laisse peu de chances au compromis retardera les réformes économiques et sociales. Au pire, il pourrait provoquer une secousse politique.

Photo CNS : A la mi-juillet, des nageurs traversent la rivière Yong dans le Zhejiang en portant des photos de Mao Zedong et Xi Jinping. L’événement faisait suite à une émission de CCTV de plus de 40 minutes relatant la traversée à la nage du Changjiang par Mao le 6 juillet 1966. L’émission n’est pas anodine. Selon Zhang Xuezhong, professeur de droit à l’Université de droit et de sciences politiques à Shanghai, elle suggère un virage à gauche du pouvoir.

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Controverse sur le rôle de la Constitution.

Aujourd’hui, le fossé se creuse, d’une part, entre partisans d’un État de droit appuyé sur une Loi Fondamentale reconnue de tous et placée au-dessus du Parti, lui-même contraint de se conformer à l’arbitrage de la Loi, et, d’autre part, ceux qui, se référant à une « spécificité chinoise », rejettent le « constitutionnalisme » pointant du doigt le fait qu’en Chine la « société civile » qui en Occident constitue à la fois un partenaire du gouvernement et un vigilant contre pouvoir, serait remplacée par « une société populaire » rassemblant sans aucune possibilité de rupture ni même d’opposition, « le gouvernement et les masses ».

A l’œuvre depuis de nombreuses années, l’esprit de la « Nouvelle Gauche » qui rejette les réformes initiées par Deng Xiaoping ayant abouti à un « capitalisme bureaucratique » responsable de nombreux effets pervers économiques et de formidables déséquilibres sociaux, a, pour la première fois depuis 1989, réussi à appuyer son idéologie sur une mouvance populiste qui s’est récemment concrétisée dans l’action de Bo Xilai à Chongqing. Plus encore, le courant de pensée de la Nouvelle Gauche qui jusqu’à il y a peu, n’avait, selon Fewsmith, qu’un ancrage politique hésitant s’affirme progressivement comme le mouvement conservateur le plus puissant, capable de faire obstacle aux réformes politiques.

Ce blocage politique s’est précisé depuis le début de l’année 2013 à travers une série d’incidents dont Questionchine avait à chaque fois rendu compte. Les escarmouches ont commencé lorsqu’en janvier 2013, l’éditorial de l’hebdomadaire « Sud Week-End » 南方周末, nánfāng zhōumò qui établissait un lien entre le respect de la constitution et le « le rêve chinois » - « le rêve chinois est le rêve d’un gouvernement constitutionnel » - avait été réécrit par le département de la propagande qui transforma le texte en une apologie de l’action du Parti. Lire notre article Stabilité sociale, liberté d’expression et droits des particuliers.

Après quoi les journalistes du magazine adressèrent une pétition au gouvernement de la province et se mirent en grève. Peu après, pour faire bonne mesure et montrer que l’idée d’une presse libre n’était pas à l’ordre du jour, le Global Times publiait un article diffusé dans toute la Chine où l’auteur affirmait que « quiconque doué d’un minimum de bon sens, comprend qu’en Chine il n’y a pas de place pour une presse libre et que les médias ne devraient pas nourrir l’espoir irréaliste qu’ils pourraient constituer une “une zone politique spéciale“ ».

L’incident marquait un coup d’arrêt aux espoirs nés des premières déclarations du nouveau Secrétaire Général le 30 décembre 2012 à l’occasion de l’anniversaire du 30e anniversaire de la constitution « nous devons conduire les Affaires du pays conformément à la constitution » et « protéger l’autorité de la constitution signifie protéger la légitimité du peuple et du Parti ». L’algarade s’inscrivait aussi à contre courant d’un long mouvement d’ajustement au droit prôné par le Parti lui-même après le chaos de la révolution culturelle. Lire notre article Xi Jinping et la longue route vers l’indépendance de la justice.

La volonté de s’appuyer sur le Droit plus que sur l’idéologie et sur la manipulation des masses était inscrite dans la nouvelle constitution de 1982, dont le préambule affirmait que « les citoyens de toutes les nationalités, les organismes de l’État, l’armée, les partis politiques, les entreprises, devaient respecter la dignité de la constitution et assurer sa promotion, tout en la considérant comme le fondement de toute action. »

L’affirmation pour la légitimité du droit et de la constitution fut renouvelée en 1997 puis en 2002, successivement par Jiang Zemin et Hu Jintao. Il y a maintenant plus de 10 ans, ce dernier affirmait en effet « qu’aucune organisation et aucun individu ne devaient avoir le privilège de s’affranchir de la constitution ».

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L’idéal du Droit contredit par l’obsession de stabilité politique et sociale.

Mais en réalité, il y avait loin de la coupe aux lèvres. L’idéal du droit et de la constitution fut tout au long de ces années battu en brèche par l’obsession de stabilité sociale- 维稳 wei wen -, version douce des campagnes « frapper fort » initiées en 1990 par Deng Xiaoping – 严打yan da - qui sans cesse empiétaient sur le droit des individus lui-même promu par le mouvement inverse 维权 wei quan - de protection des droits. Le tout dans un contexte où progressivement le budget de l’appareil policier augmentait régulièrement pour passer de 135 Mds de RMB en 2002, à 769 Mds en 2013. (93 Mds d’€) (Voir notre article L’harmonie en question).

Ces tendances confirmèrent la volonté jamais démentie de protéger le Parti contre les dérapages potentiellement incontrôlables des contestations sociales, parfois politiques, alors que perçait le sentiment de fragilité de l’appareil inquiet de la montée des mécontentements en interne et des mouvements sporadiques de contestation contre la puissance des États partout dans le monde.

La montée de la Nouvelle Gauche.

L’apogée de ces contradictions entre la défense formelle de l’État de droit dans les discours et les actes du pouvoir chinois qui s’en écartent semble avoir eu lieu quand, le 22 mai 2013, Madame Yang Xiaoqing, professeur de droit à l’Université du Peuple publiait un article dans lequel elle fustigeait ceux qui assimilaient le « rêve chinois » à la primauté de la constitution.

Selon elle, l’obsession pour la prévalence du droit était « un stratagème des libéraux occidentaux pour affaiblir le socialisme aux caractéristiques chinoises ». Elle ajoutait, « notre système politique privilégie la prévalence populaire sous la direction du Parti (…) Il nous est impossible d’adopter des concepts occidentaux qui ne conviennent pas aux caractéristiques nationales ».

Le succès obtenu par l’article pourtant publié dans un journal à faible tirage fut amplifié par les débats internes entre les intellectuels tenants du droit et ceux de la Nouvelle Gauche comme Cui Zhiyuan (催之元), Li Xiguang (李希光), Wang Shaoguang (王绍光) qui se firent les chantres du populisme de Bo Xilai à Chongqing en même temps qu’ils chevauchèrent la vague nationaliste parfois anti occidentale de leurs prédécesseurs.

Celle-ci fut, on s’en souvient, exprimée par le livre publié en 1996 « la Chine peut dire non. Les choix politiques et émotionnels de l’après-guerre froide 中国可以说不冷战后时代的政治与情感抉择 , Zhōngguó kěyǐ shuō bù : Lěngzhànhòu shídài de zhèngzhì yǔ qínggǎn juézé ».

Ainsi, pour la première fois depuis Tian An Men un mouvement qui s’érige en obstacle à la réforme politique se trouve en symbiose avec la vieille mouvance populiste d’essence conservatrice aujourd’hui opposée aux dérapages de la modernisation sauvage, mais qui fut si souvent à l’origine des échecs de la modernisation politique.

Lire notre article L’expérience de Chongqing, modèle du « socialisme de marché ».

L’article de Yao Xiaoqing fut suivi par ceux d’autres intellectuels de la Nouvelle Gauche dans le journal de l’armée, dans celui du Département de la propagande, dans le Global Times, ou dans le Quotidien du Peuple, qui tous tentaient de démontrer la contradiction entre les intérêts de la Chine et l’idée d’une prévalence de la constitution sur le Parti.

Le succès de ces écrits pourtant très idéologiques et très abstraits s’explique d’abord parce qu’ils furent publiés à un moment marqué par l’ébranlement des certitudes politiques. A la purge de Bo Xilai, champion de la mouvance populiste, s’ajoutent les interrogations qui agitent l’appareil sur le choix de la meilleure voie pour la Chine, dans un contexte où chacun a conscience que l’immobilisme est dangereux, tandis que les réformes politiques portent en elles un risque pour la pérennité du régime.

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Xi Jinping tente une synthèse conservatrice.

La Nouvelle Gauche se nourrit aussi du glissement politique de Xi Jinping qui depuis le printemps 2013 adopte un style de gouvernement moralisateur rappelant la phraséologie régressive des campagnes de masse et où l’allégeance à la constitution semble s’affaiblir.

Le contexte de cette évolution s’articule autour d’une reprise en main idéologique par le département de la propagande et Liu Yunshan, n°5 du Parti, chef du secrétariat du Comité Central qui en avril dernier a fait entériner par le Comité Permanent un rapport sur la situation dans la sphère idéologique - 关于当前意识形态领域情况的通 -qui mettait en garde contre « 7 problèmes graves » liés aux « valeurs occidentales », parmi lesquels étaient clairement identifiés « l’indépendance de la justice » et « la société civile » (Voir notre article « 七个不要讲 – qige bu yao jiang – ». L’inquiétante panne des réformes politiques).

Le 1er juin, la référence idéologique du Parti – le journal « quête de vérité 求是 » – expliquait dans un article attestant que le courant d’opinion anticonstitutionnel avait le soutien d’au moins une partie de l’appareil : « si la pensée politique s’occidentalisait, le Parti et l’Etat s’engageraient dans une voie erronée ».

Pourtant, venant également de l’intérieur du sérail la riposte idéologique ne s’est pas faite attendre. Madame Cai Xia 蔡霞, professeur à l’Ecole Centrale du Parti s’insurgeait contre les idées critiquant la Constitution « la promotion de la constitution et de la démocratie devrait au contraire être la mission essentielle du Parti (…). Les progrès politiques et humains sont conditionnés par la démocratie et l’État de droit. »

Peu après, elle exposait ses idées dans une conférence à l’Université de Pékin « La marque d’un gouvernement constitutionnel est de protéger les droits de l’homme » et fut suivie par beaucoup d’autres comme Zhang Qianfan, professeur de droit qui assimilait l’opposition à la constitution à un complot de ceux qui tentaient de protéger leurs prébendes.

Ainsi se confirme un clivage politique, avec d’une part les tenants de l’État de droit et d’autre part une mouvance où le Président Xi Jinping tente d’assurer la synthèse entre un populisme moralisateur anti-corruption ennemi des dérapages du capitalisme d’État – épine dorsale idéologique de la Nouvelle Gauche - et la préservation du « socialisme aux caractéristiques chinoises », rejetant les fondements institutionnels des systèmes démocratiques, dont l’objet essentiel est la protection du « rôle dirigeant du Parti », qui recueille l’appui de la majorité du Bureau Politique.

Un des symptômes les plus flagrants de l’inclination présidentielle tournant le dos à l’État de droit, souligné par un rapport de Reuter du 29 septembre, est que, pour corriger les dérives morales de la société chinoise Xi Jinping serait enclin à appuyer sa campagne pour la résurgence des valeurs morales traditionnelles sur la promotion non seulement du Confucianisme, que le Parti instrumentalise déjà depuis des lustres, mais également du Bouddhisme et du Taoïsme.

Mais s’il est vrai que la délinquance des cadres a explosé au point que selon un rapport de la Cour suprême daté de mars 2013 adressé à l’Assemblée Nationale, entre 2008 et 2012 près de 150 000 fonctionnaires ont été convaincus de corruption et de comportements indignes (soit 78 par jour), les observateurs réalistes rappellent que seules des réformes politiques difficiles pourraient mettre fin aux dérives morales qui plombent la société chinoise.

Le Secrétaire Général, obstacle aux réformes politiques.

Il ne fait pas de doute que ce positionnement politique du Président aura un effet d’obstacle sur la politique réformiste du Premier Ministre visant à assainir le système financier et à abaisser le pouvoir des banques et des grands groupes publics. Avec une partie non négligeable de l’administration, ces derniers sont en effet les principaux refuges des vieilles féodalités en même temps que sources de grands gaspillages, dont l’influence ne pourra pas être réduite si la justice restait aux ordres, les parlements de simples chambres d’enregistrement et la constitution soumise à la volonté du Parti.

Simultanément force est de constater que, si la mouvance qui prône une réforme politique est toujours active, ses relais au sein de la haute direction du Régime, de Li Yuanchao, exclu du Comité Permanent avant d’être nommé Vice-président, à Wang Yang lui aussi tenu à l’écart de la tête du régime en raison de ses prises de position libérales en 2010 et 2011, sont aujourd’hui bien plus discrets. Non pas que les intellectuels soucieux de l’État de droit restent muets, même au sein du sérail, comme l’indiquent les réactions venant de l’Ecole Centrale du Parti ou de la mouvance des professeurs de droit des grandes universités. Mais le fait est que leur influence recule.

En même temps, indique Fewsmith, les positions des réformateurs et de leurs adversaires se durcissent, laissant peu de place aux compromis et à une voie réformiste moyenne. Une situation déjà observée par le passé qui pourrait présager de graves secousses politiques. A tout le moins, elle retardera sérieusement la mise en œuvre des réformes de l’économie et du système financier, la lutte contre les prébendes des banques et des grands groupes, perpétuant l’ancien schéma de développement à l’origine d’importants déséquilibres sociaux.

 

 

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