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Nankin : une rencontre inédite aux conséquences incertaines

Quel que soit l’angle du vue et même s’il est aujourd’hui difficile d’en prévoir les conséquences et d’éventuelles tensions qui feraient suite à la levée des ambiguïtés existentielles du « consensus de 1992 » reconnaissant « une seule Chine » aux contours politiques radicalement différents, la rencontre, le 11 février, à Nankin entre Zhang Zhijun, 60 ans, membre du Comité Central, Vice-ministre des Affaires étrangères, Directeur du Bureau des affaires taïwanaises du Conseil des Affaires d’État de la République Populaire de Chine et Wang Yu-chi, 46 ans, ministre des Affaires Continentales de la République de Chine, constitue une étape historique de la relation dans le Détroit.

Même si la suite sera assurément chaotique et marquée par des hésitations et des retours en arrière, cette première rencontre ès-qualités entre des officiels des deux rives depuis 1949 marque l’ouverture voulue par Pékin et acceptée par Taipei de la phase politique du rapprochement entre la Chine et Taïwan à l’œuvre depuis 2008, date de l’arrivée au pouvoir de Ma Ying-jeou, après 8 années de la présidence heurtée de Chen Shuibian qui avaient mis les relations dans le Détroit sous tensions. La rencontre de Nankin pourrait constituer le fondement d’un mécanisme officiel plus efficace que ne le sont les échanges entre l’ARATS et la SEF, les deux associations dites « non gouvernementales », jusqu’à présent en charge du dialogue.

Toutefois, au-delà des apparences marquées par beaucoup de congratulations réciproques, force est de constater que l’étape de Nankin, où Wang Yu-chi était étroitement placé sous la surveillance du Yuan législatif à Taïwan, pose plus de questions qu’elle n’en résout. Au point que certains se demandent si l’avancée, signe indubitable de l’apaisement en cours dans le Détroit depuis 2008, n’est pas aussi une impasse. En tous cas, le type même des questions abordées lors de la rencontre, pour la plupart de nature consulaire, montre à quel point les négociations politiques auront du mal à aller au fond des choses.

Photo : Wang Yu-Chi (46 ans) à gauche et Zhang Zhijun (60 ans) à droite le 11 février 2014 lors de leur première rencontre à Nankin.

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Rencontre historique, non dits et obstacles.

Jusqu’à présent tous les contacts et négociations y compris ceux de l’Accord Cadre signé en 2010 avaient en effet été conduits par les entités administratives non officielles spécialement créées pour gérer la relation sans la perturber par des arrières pensées de souveraineté politique et dont la dénomination qui n’évoque que les relations dans le Détroit ne fait référence à aucune des deux entités politiques : la SEF à Taïwan créée en 1990 (Strait Exchange Foundation 海峡交流基金会 Haixia Jiaoliu Jijinhui) et l’ARATS sur le Continent créée en 1992 (Association pour les relation dans le Détroit.En chinois : 海峡两岸关系协会 Haixia Liang An Guanxi Xiehui).

Faisant suite à un échange de vues à Bali lors du dernier sommet de l’APEC où les deux protagonistes avaient déjà fait mention de leur statut officiel, la rencontre symbolique de Nankin, ancienne capitale de la Chine de Chang Kai-chek fut d’abord marquée par la volonté de Wang de réaffirmer l’existence d’une seule Chine à l’occasion d’un pèlerinage sur la colline pourpre au mausolée de Sun Yat Sen fondateur de la Nation chinoise post-impériale et reconnu par le Parti Communiste Chinois comme par le KMT.

Mais, signe de l’extrême sensibilité politique des Taïwanais, le voyage de la délégation de l’Île à Nankin a été placé sous le strict contrôle d’une résolution du Yuan Législatif votée le 14 janvier dernier par le KMT et l’opposition, interdisant à Wang de négocier des questions liées à la souveraineté de l’Île. Le texte législatif stipulait en particulier que le ministre des Affaires continentales ne devait pas accepter, ni même réagir à aucune déclaration politique chinoise qui mentionnerait le concept « d’une seule Chine », « l’indépendance de Taïwan », l’idée « d’un pays et deux territoires », des « mesures de confiance militaires » ou un « traité de paix ». En quittant Taïwan, Wang lui-même a précisé qu’il s’en tiendrait au consensus de 1992, déjà controversé à Taïwan mais dont Pékin souhaite lever les ambiguïtés.

L’omnipotence du Yuan législatif

Cette forte contrainte imposée au domaine réservé présidentiel de la relation dans le Détroit qui eut pour effet de vider par avance la rencontre de toute percée politique substantielle, signale le poids du Yuan Législatif et de son président Wang Jin-pying que Ma Ying-jeou avait tenté d’éliminer sans succès en septembre dernier. En dehors des rivalités de personnes, la querelle plonge également ses racines dans le blocage de l’accord cadre sur les services signé entre l’ARATS et la SEF le 21 juin 2013, mais toujours pas ratifié par l’assemblée qui reproche à Ma Ying-jeou ses méthodes expéditives et peu démocratiques. Il est évident que les obstacles législatifs reflètent également la crainte des Taïwanais d’être submergés par la marée des services chinois.

Lire notre article Désarrois politiques, querelles idéologiques et rivalités partisanes.

Enfin cette situation où l’exécutif est jugulé par les parlementaires, met en lumière l’isolement au sein de son propre parti du Président dont la popularité en chute libre est tombée à moins de 10% d’opinions favorables. Elle envoie un signal très négatif à Pékin sur la disponibilité de l’Île à donner de la substance aux négociations politiques.

Discordances entre Pékin et Taipei

C’est bien là que le bât blesse. Certes Pékin fait aujourd’hui preuve de patience. Beaucoup de commentateurs comparent l’actuelle stratégie chinoise à celle où en 1995 et 1996, pour tenter de freiner l’évolution démocratique de Lee Teng Hui, l’APL avait tiré des salves de missiles inertes au large de Taïwan. Pour autant, le Parti Communiste observe la situation politique de l’Île marquée par le discrédit dont souffre Ma Ying-jeou et calcule que la fenêtre d’opportunité pour des négociations politiques pourrait se refermer lors des prochaines présidentielles en 2016.

Tandis qu’à Taipei règne la prudence et la circonspection, à Pékin où le régime est habitué au soutien presque sans conditions de ses assemblées parlementaires, s’installe progressivement un sentiment d’urgence nourri par les échéances électorales taïwanaises. Dans l’attitude chinoise perce aussi l’intention d’aller de l’avant en dépit des réticences du Yuan Législatif. Peut-être y a t-il aussi en arrière plan l’idée évoquée par nombre d’analystes de manipuler l’ambition personnelle de Ma Ying-jeou de graver son nom dans l’histoire du Détroit.

Mais, au milieu de toutes ces spéculations sur les intentions cachées de Ma et la crainte d’une réunification rampante, obsession de la majorité des Taïwanais, une chose est certaine : Pékin souhaite forcer l’allure des négociations politiques. Lors du sommet de l’APEC à Bali le 7 octobre dernier, le Président Xi Jinping avait clairement indiqué que l’impasse du Détroit devait être levée : « Il est impossible que les désaccords se perpétuent à l’infini. Les deux rives doivent en finir avec les tensions et négocier par étapes une solution politique pour éviter que la question ne continue de peser sur les générations futures ».

Son intention était, avait-il déclaré, de mettre en œuvre une stratégie plus active que celle de ses prédécesseurs. Nous y sommes : Accepter que Wang Yu-chi soit officiellement traité en ministre est, du point de vue du Parti Communiste chinois, une concession majeure. De même que la faiblesse des réactions de Pékin à l’accord de pèche signé par Taipei avec le Japon puis aux traités de libre échange avec Singapour et Wellington constituaient une rupture avec les errements crispés du passé qui entendaient strictement limiter toute initiative de la politique étrangère taïwanaise.

Photo : La délégation taïwanaise s’incline devant le mémorial Sun Yat-sen sur la Colline Pourpre à Nankin, le 11 février 2014.

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Prudences existentielles des Taïwanais

L’inconvénient est qu’à Taipei l’ambiance n’est pas tout à fait aussi enthousiaste. Certes les politiques taïwanais et notamment ceux du Parti indépendantiste savent bien que, compte tenu des liens tissés depuis 2008 avec des échanges commerciaux à 200 Mds de $, l’explosion du nombre de vols vers le Continent et presque trois millions de touristes chinois dans l’Île en 2013, un retour aux provocations des années Chen Shui Bian serait politiquement suicidaire avant même d’être stratégiquement irréaliste.

Mais, au-delà des spéculations sur une improbable rencontre entre Xi Jinping et Ma Ying-jeou à Pékin lors du sommet de l’APEC à Pékin en novembre prochain, dont la réunion de Nankin aurait pavé la route, la réalité est qu’une majorité de Taïwanais est fermement opposée à l’idée de réunification avec la Chine, tandis que 90% se disent, soit satisfaits de l’actuel statu-quo (66%), soit favorables à l’indépendance (24%), tandis que seulement 7% souhaitent une réunification avec le Continent (source : sondage conduit par l’Institut TVBS à Taïwan en octobre 2013).

Même un Ma Ying-jeou en fin de mandat débarrassé des soucis électoraux n’aurait pas le pouvoir de prendre le contre pied de la volonté des Taïwanais, tant il est vrai que le Yuan législatif devenu omnipotent a installé de puissants contrefeux qui annuleraient toute manœuvre intempestive décidée sans son accord. Dès lors, si on se souvient qu’historiquement la légitimité du Parti Communiste se nourrit aussi de la perspective de réunification, devenue un projet politique irrévocable, il est raisonnable de s’interroger sur la marge de manœuvre encore disponible pour une négociation politique qui aurait à prendre en compte des convictions identitaires aussi divergentes.

Logiquement donc, la rencontre de Nankin a été appréciée pour ce qu’elle est : un signe indiscutable de l’apaisement dans le Détroit et une tentative chinoise pour ouvrir la voie des négociations politiques avec un président taïwanais soucieux de son image historique. Pour les uns elle fut considérée comme l’ébauche d’un mécanisme d’échanges plus efficace pour des relations normalisées.

En arrière pensée chez les plus sceptiques à Taipei il y avait cependant l’idée que la porte ouverte était sans issue, tant les positions de fond des deux parties sont éloignées. Surtout, au-dessus des espoirs soulevés par la rencontre, surnage l’héritage de la guerre froide avec la persistance de la menace des missiles de l’APL pointés sur l’Île. Cette réalité que beaucoup préfèrent édulcorer transformerait aussitôt tout homme politique taïwanais acceptant une concession sur la souveraineté en paria politique, affublé de l’image d’un félon ayant accepté de céder au chantage militaire de Pékin.

Priorité aux questions consulaires

Dans ce contexte bridé par le contrôle pointilleux du Yuan législatif, l’attachement irrépressible des Taïwanais à leur différence et la nervosité du Parti communiste tout à la fois hanté par la catastrophe que constituerait pour sa légitimité une dérive indépendantiste de l’Île et pressé de tirer partie de la bonne volonté de Ma Ying-jeou, rien d’étonnant que l’essentiel des pourparlers de la visite qui dura quatre jours, ait été dédié à la solution de problèmes qui dépassaient rarement le niveau de questions consulaires.

On a donc évoqué l’ouverture à Taipei et à Pékin de bureaux de l’ARATS et de la SEF, l’assurance médicale des étudiants taïwanais, le droit pour les représentants de l’Île de visiter les Taïwanais en prison sur le Continent, à quoi s’ajoutèrent des questions plus politiques comme l’accueil en Chine des correspondants du journal taïwanais Apple Daily interdit pour son ton trop critique à l’égard du régime chinois.

La Chine sûre d’elle-même sur le long terme

Il reste que, même quand on s’applique à les éviter, les questions de souveraineté qui transparaissent dans l’obsession des appellations ne sont jamais bien loin. A cet égard, il faut signaler que la presse taïwanaise – très à cheval sur les titres - a signalé que lors de l’étape de Shanghai consacrée à la visite de l’Académie des Sciences Sociales, le n°2 de l’Académie, Centre de recherches officiel du régime, avait qualifié Wang de « Directeur des affaires continentales de la région de Taïwan ». Ce qui a obligé l’envoyé taïwanais à une mise au point à l’usage de l’opinion publique de l’Île où il a rappelé que durant toutes les entrevues son appellation officielle avait été « Monsieur le Ministre ».

Au total, des deux côtés, ce qui domine c’est la conscience des difficultés sur la route des négociations politiques. A Pékin, les médias officiels sont restés laconiques, tandis que les chercheurs se montrèrent prudents. Jia Qingguo professeur de relations internationales à Beida insista à la fois sur l’importance symbolique de la rencontre et sur le fait qu’elle n’apporterait que des améliorations modestes.

Laissant entendre que rien ne modifierait la trajectoire de la Chine, même si Pékin manquait le rendez-vous de la « fenêtre d’opportunité » de Ma Ying-jeou, il ajoutait que, vu du Continent, on attachait dans l’immédiat plus d’importance à l’accélération de l’intégration économique. « La réunification restant l’objectif du long terme. »

Pour l’heure, la Direction politique à Pékin est en effet persuadée que le temps est son allié. Qu’il s’agisse de Ma ou de son successeur, le Parti a la conviction que le moment viendra inéluctablement où Taïwan, confrontée à l’ampleur incoercible des relations économiques, sera obligée de faire face à l’aspect politique de la question.

Photo : Après la réunion de Nankin, les spéculations vont bon train sur une rencontre improbable entre Xi Jinping et Ma Ying-jeou, lors du sommet de l’APEC à Pékin en novembre 2014.

 

 

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