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›› Lectures et opinions

Alibaba et la bataille pour la réforme du système financier chinois

Jack Ma a officiellement quitté la présidence d’Alibaba en janvier 2013, mais est resté à la tête du holding financier et aux commandes de la stratégie du groupe. Depuis, il a multiplié les investissements en Chine dans la production vidéo et cinématographique et la cartographie en ligne, et aux Etats-Unis dans la plateforme de vente en ligne Shoprunner pour améliorer son implantation dans le commerce en ligne hors de Chine.

Le 6 mai, le géant chinois du commerce en ligne Alibaba remettait officiellement à la commission de régulation boursière le dossier d’ouverture de son capital à la bourse de New-York Stock Exchange ou au Nasdaq. La nouvelle a immédiatement déclenché une avalanche de commentaires spécialisés.

La plupart avaient une tonalité positive : l’opération permettra de lever 15 à 20 Mds de $, tandis que la valeur boursière de la société pourrait atteindre 200 Mds de $, mieux que les géants américains des nouvelles technologies Facebook, Amazon ou eBay, ce qui la placerait au 34e rang mondial, immédiatement derrière la Banque Chinoise de construction et le Français Total, en compagnie de quelques autres sociétés chinoises figurant au top 50 des groupes mondiaux cotés en bourse dont 2 banques : ICBC et Bank of China et 2 groupes d’hydrocarbures : Petrochina et CNOOC.

Depuis sa création en 1999, la valeur marchande de la société – qui met en présence acheteurs potentiels et fabricants chinois en se rémunérant en ligne sur chaque transaction - est passée de quelques milliards de $ à 168 Mds aujourd’hui. En 2013, la valeur totale des articles vendus par le truchement d’Alibaba et de ses sites affiliés dépassait 248 Mds de $ (plus que e.Bay et Amazon réunis), tandis qu’au cours des trois derniers mois de l’année, 20% des achats étaient effectués par téléphone portable. En 2013, Taobao et Tmall.com, les deux sites de vente en ligne du groupe ont été à l’origine de 60% du trafic de toute la poste chinoise.

Dans la somme des analyses qui suivirent la déclaration d’intention d’Alibaba un des nombreux articles du Blog « China Real Time » édité par le Wall Street Journal qui traitaient du sujet distillait l’idée que Jack Ma le créateur d’Alibaba serait l’instrument d’une bataille politique : celle que se livrent d’une part le camp retranché des banques publiques et d’autre part les réformateurs décidés à rompre les connivences qui attachent le système financier archaïque aux grands groupes d’État du régime, creusets des corruptions et principaux refuges des opposants à la réforme de l’ancien schéma de développement.

Sans élaborer sur une stratégie concertée, l’article faisait état d’une bataille entre les banques publiques et Alibaba. Si on accepte l’idée très plausible que ces différends pourraient être la partie émergée d’un iceberg de luttes politiques, il faut aussi admettre que l’efficacité des coups de boutoir dont Alibaba pourrait être l’instrument serait d’autant plus redoutable qu’elle est amplifiée par la force des nouvelles technologies.

Leur souplesse et leur réactivité autorisent en effet le contournement des rigidités anciennes par le truchement des usagers d’internet qui vouent à Jack Ma un culte digne d’une vedette du « showbiz ». En 2009, 16000 employés d’Alibaba rassemblés dans un stade de Hangzhou, sa ville natale, lui réservèrent un triomphe quand il se présenta devant eux déguisé en star punk.

Quoi qu’il en soit l’hypothèse rappelle qu’en Chine les privés complètement déconnectés du sérail politique sont très rares. Dans ce cas, les objectifs de Jack Ma et ceux des réformateurs du système financier étant du même ordre, la connivence anti-féodalités est probable.

D’autant que Liu He, diplômé de Harvard, une des principales têtes pensantes de la machinerie réformiste mise en place par le bureau politique, proche de Xi Jinping et de Li Keqiang, co-auteur du rapport de la banque mondiale « China 2030 » qui s’est donné pour mission de secouer les vieilles habitudes des banques d’État chinoises, est aussi un expert des technologies de l’information. De 2001 à 2003, en poste au Bureau informatique du Conseil des Affaires d’État, il était en effet responsable du développement et de la régulation d’internet en Chine. A ce titre il aura suivi de près la montée en puissance d’Alibaba.

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Jack Ma, le rebelle, irrite les Banques publiques

La personnalité de Jack Ma, le fondateur, diffère de celle de Zhuckerberg ou Steven Jobs auxquels il est parfois comparé. Son parcours initial n’est en effet lié ni à la science ni à la technique.

Agé de 49 ans, cet ancien professeur d’anglais a fait merveille à la fois dans la motivation des personnels et dans la stratégie du groupe où il s’est affirmé par ses idées innovantes en rupture avec les vieilles féodalités opaques de l’ancien schéma de financement de la croissance par la captation de l’épargne, notamment en proposant des offres d’investissements en ligne et un système de paiement sécurisé par internet, deux projets iconoclastes qui heurtent les positions retranchées des grandes banques publiques.

La nouvelle récemment rendue publique par Shang Fulin, président de la Commission de régulation boursière selon laquelle Alibaba et Tencent allaient participer au financement de 5 banques privées a encore compliqué ses relations avec les féodalités de la finance chinoise.

Depuis quelques temps les deux athlètes du commerce en ligne chinois sont en effet l’objet de tracasseries imaginées contre eux par les féodalités de la finance officielle. La dernière attaque en date contre Alibaba a été prononcée quand ICBC - n°1 des banques chinoises en actifs - s’est mise en mesure de bloquer les paiements en ligne au moyen du site Alipay, cœur du dispositif commercial d’Alibaba.

La manœuvre était la dernière d’une série où les 4 grandes banques publiques fixèrent des limites aux sommes que leurs clients étaient autorisées à consacrer aux paiements en ligne par le truchement de sites comme Alipay qui a géré 519 Mds de $ transactions en 2013. Mais Ma riposta aussitôt en montant les enchères, proposant un nouveau produit d’investissement en ligne qui affichait, mais sans le garantir, un retour de 7% destiné à financer 4 projets de films.

Plus que commercial le geste était un défi rebelle, dont on peut se demander s’il n’était pas télécommandé par la mouvance réformiste qui, derrière Li Keqiang, le premier ministre, Zhou Xiaochuan, le Président de la Banque Centrale, Liu He le n°2 de la Commission pour la réforme et développement et Lou Jiwei, le ministre des finances, tente d’obliger les banques publiques à adopter un mode de fonctionnement plus adapté au marché et mieux rémunérateur de l’épargne qui les mettrait en mesure d’affronter la concurrence des banques étrangères.

Le capital d’Alibaba déjà ouvert à l’international

Si cette hypothèse était confirmée, le rôle de Jack Ma dont les affaires chevauchent un moyen de communication doté d’un fort potentiel perturbateur, prendrait une signification politique qu’il serait imprudent de négliger. La capacité de contournement du système financier chinois traditionnel est peut-être encore accrue par le fait que le capital d’Alibaba est en partie détenu par des investisseurs étrangers avec en n°1 le Japonais Softbank (34,4%) immédiatement devant Yahoo qui détient 22,6% dont 9% seraient mis sur le marché lors de l’ouverture du capital.

A ces actionnaires de premier rang, il faut ajouter l’un des fonds souverains singapourien Temasek - une caution de premier ordre - ainsi que les Américains Silverlake (nouvelles technologies) et Tiger Global (fond d’investissement à vocation spéculative ou « hedge founds »). Avec de tels appuis politiques et financiers on peut estimer que si Jack Ma était réellement au cœur d’une bataille politique dont il serait l’instrument, lui-même et les intérêts qu’il représente ne seraient pas forcément en position de faiblesse.

La plus grande fragilité d’Alibaba est politique…

Mais Alibaba et Jack Ma ont aussi des vulnérabilités identifiées par les analystes. La première est commerciale, liée au fait que l’ouverture de la société au commerce en ligne hors de Chine est faible. La deuxième est précisément rattachée au risque politique interne qui rend la société tributaire des murailles que les banques publiques pourraient ériger contre les paiements en ligne pour se protéger de la concurrence des retours sur investissement proposés par Jack Ma, bien plus lucratifs que les leurs.

…Avec cependant d’importants soutiens

Dans cette bataille financière, l’ancien PDG d’Alibaba qui a officiellement quitté la tête du groupe en janvier 2013 tout en restant le président du holding et aux commandes de sa stratégie, a déjà reçu un appui de taille : celui de Zhou Xiaochuan, le président de la Banque Centrale que la vieille garde conservatrice effrayée par ses idées d’ouverture du système financier avait en novembre 2012 tenu à distance du Comité Central, mais que le Bureau Politique avait contre toute attente confirmé à son poste.

En mars 2014, très conscient qu’il indisposerait les grandes banques publiques, Zhou avait exclu que la banque centrale interdise les paiements et les investissements en ligne. La déclaration conforte le fond de gestion Yu’E Bao 余额宝 (500 Mds de Yuans gérés, en augmentation de 500% depuis juin 2013) contrôlé par Alipay, le plus célèbre et le plus puissant système de paiement en ligne chinois, affilié à Alibaba.

…et parfois une image cynique…

Enfin, les détracteurs de Jack Ma dont certains soulignent qu’Alibaba est le plus grand site au monde de vente en ligne d’articles contrefaits, donnent de lui une image mitigée, marquée par un puissant cynisme et quelques lourdes désinvoltures à l’égard de ses actionnaires minoritaires américains et japonais qu’il n’avait pas prévenus en 2011 avant de restructurer son groupe et de transformer Alipay en filiale.

A l’époque il avait nié ne pas avoir informé ses partenaires et expliqué que la décision était justifiée par les nouvelles règlementations chinoises interdisant des participations étrangères dans les plateformes de paiement en ligne, jusque là tolérées.

La nouvelle règlementation s’attaquait en réalité au concept courant dans la finance de « variable interest entity »(VIE) en français « entité de droits variables » autorisant le flou des comptes. Utilisé dans l’affaire des « subprimes » aux Etats-Unis, il a permis de retirer certains actifs des comptes d’une société, afin de ne pas mettre en danger tout le groupe en cas d’opération hasardeuse. Initialement motivé par un souci de protection, le concept est devenu un moyen de camouflage d’actifs litigieux. En Chine il permettait entre autres de tourner les règlementations limitant les investissements étrangers.

Les contentieux sont aujourd’hui apaisés au moins en apparence. En 2012, Alibaba a racheté une partie de ses parts à Yahoo qui avait empoché un substantiel bénéfice. L’Américain renouvellera l’opération pour 9% de ses parts lors de l’introduction. Quant au Japonais Softbank dont les parts détenues dans Alibaba pourraient valoir plus de 30 Mds de $ après l’ouverture du capital, il n’est pas décidé à vendre, ce qui prouve que la confiance est de retour.

Lire aussi :

- Les hussards de la réforme et leurs adversaires.

- Le 3e Plenum sera t-il un « acte manqué » ?.

Photo : Yu’E Bao, 余额宝 est un site de gestion d’actifs financiers en ligne contrôlé par Alipay, affilié à Alibaba. Les usagers d’Alipay (支付宝 Zhifubao en chinois) peuvent directement investir depuis leur compte en banque dans un marché financier géré par Tianhong Asset Management Co avec de meilleurs retours et une plus grande souplesse. En novembre 2013, les actifs financiers gérés par Yu’E Bao avaient franchi la barre des 100 Mds de RMB (11,6 Mds d’€).

 

 

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