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›› Chronique

Risques de crise en Chine

David Shambaugh professeur de sciences politiques à l’Université Georges Washington, ancien éditeur de la revue China Quaterly.

Cette étude fait le point des débats parmi les sinologues français et américains et quelques chercheurs chinois à propos des risques qui pèsent sur le Parti communiste au pouvoir depuis 1949.

Récemment la controverse a été relancée par un article de David Shambaugh dans le Wall Street Journal, publié le 6 mars, le lendemain de l’ouverture de la session annuelle de l’ANP et intitulé : « The coming chinese crackup » qui spécule sur la fin de la règle communiste dont, dit l’auteur, la solidité et la force ne sont qu’apparentes.

David Shambaugh n’est pas le premier venu et sa prise de position iconoclaste qui mérite attention, tranche avec la prudence académique antérieure de l’ancien éditeur de la très vénérable revue China Quaterly. Elle lui a valu un retour cinglant de la direction du régime dans le China Daily du 13 mars l’accusant de « généralisation hâtive » et de « superficialité ». Elle marque une sérieuse inflexion de son analyse de la Chine et du Parti.

Sinologue respecté, professeur de sciences politiques à l’Université Georges Washington, peu enclin aux appréciations à l’emporte pièce ou émotionnelles, Shambaugh, qui a récemment produit quelques analyses très remarquées telles que « China goes global » (2013) et « China’s Communist Party : Atrophy & Adaptation » (2008), est un expert très introduit dans le système politique chinois.

En janvier 2015, des chercheurs de l’Institut des Affaires étrangères, sous la coupe du Waijiaobu, l’ont cité comme le 2e sinologue le plus influent après David M. Lampton, Directeur des études chinoises à l’université John Hopkins et président de l’ONG Asia Foundation. Régulièrement invité par le régime, y compris lors de séminaires confidentiels peu ouverts aux étrangers, il était encore en décembre dernier à une conférence organisée par l’École Centrale du Parti, le cœur idéologique de l’appareil.

Sa thèse qu’il publie en reconnaissant qu’elle met en danger sa réputation de sinologue respecté, est sans détours. Fruit d’une prise de conscience qui mûrit depuis les événements de 2008 au Tibet et de 2009 au Xinjiang, elle spécule que la violente campagne de répression contre la dissidence et les corrompus est en réalité un signe de faiblesse qui renvoie à l’expression chinoise : waiying, neiruan 外硬 内软(dur à l’extérieur, mou à l’intérieur). « En dépit des apparences, la machine politique est gravement endommagée et le Parti lui-même le sait mieux que quiconque ». (…). « Déterminé à ne pas être le Gorbachev chinois, Xi Jinping pourrait bien, par sa politique despotique qui met la société et le Parti sous tension, rapprocher le régime de sa chute ».

Désillusion des élites ; sévérité des répressions ;

Vanité de la lutte anti-corruption ; blocages des réformes

A l’appui de sa prédiction, Shambaugh évoque 5 lignes de fractures qui, selon lui ne pourraient être réparées qu’au prix de réformes politiques : 1) Les élites chinoises dont 64% sont, selon le rapport de l’Institut Hurun en train d’émigrer ou prêtes à le faire, exprimant un très préoccupant déficit de confiance dans l’avenir du pays. Leurs enfants étant déjà partis étudier à l’étranger et leurs fortunes à l’abri dans des comptes offshore ou des achats immobiliers ;

2) Sous le pesant chapeau de la « Directive n°9 » qui, depuis 2013, met la machine politique en garde contre les idées de « démocratie à l’occidentale », de « valeurs universelles », de « conception occidentale du journalisme et de l’information », le régime, tenaillé par les risques qui pèsent sur sa survie, a accentué les répressions contre la presse, les réseaux sociaux, les arts, la littérature, l’internet, les intellectuels, les Tibétains, les Ouïghours, les dissidents, les avocats, les ONG, les universitaires et les livres ;

3) Même les plus loyaux des apparatchiks semblent atteints d’une léthargie d’acquiescement factice, alors que la propagande autour du rêve chinois perd peu à peu sa force de persuasion, tandis que personne n’achète le livre de Xi Jinping sur la gouvernance de la Chine (Lire notre article Xi Jinping et la gouvernance de la Chine).

4) Tout en étant plus sévère et plus suivie que les précédentes, la campagne contre la corruption n’a aucune chance d’éradiquer le mal consubstantiel du fonctionnement même du régime, articulé autour du clientélisme politique, de l’opacité, de la censure et de la faiblesse de l’État de droit. (Lire notre article Guerre contre la corruption : le Parti s’interroge sur lui-même).

Alors que Xi Jinping fait lui-même partie des grandes familles de l’oligarchie révolutionnaire (Tai Zi), dont la popularité est fragile, la chasse aux corrompus est au moins autant une purge politique dont les cibles sont les membres du clan de l’ancien n°1 Jiang Zemin. Selon Shambaugh, alors que Xi lui-même ne bénéficie pas d’une coterie à sa dévotion, la manœuvre d’éradication des fidèles de Jiang qui est toujours le parrain de la politique chinoise, est une entreprise à hauts risques.

5) L’économie chinoise est embourbée dans une série de pièges systémiques dont il sera difficile de s’extirper. Après le troisième plenum de novembre 2013, et en dépit de quelques succès qui réussirent à hausser les dépenses de consommation, ralentir l’investissement et améliorer la rigueur budgétaire, les réformes se heurtent aux importantes féodalités des entreprises publiques et des administrations provinciales.

Selon Shambaugh, seules des réformes politiques seraient capables de conférer à la société la réactivité et la souplesse nécessaires à sa modernisation et au développement de l’esprit d’innovation, principal objectif du 3e Plenum. Au lieu de cela, la machine politique est elle-même devenue le principal obstacle aux réformes socio-économiques que le Parti appelle de ses vœux. Si Xi Jinping et son équipe ne relâchent pas leur étau sur la société, ils pourraient bien créer les conditions du craquement qu’ils veulent éviter.

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L’analyse contraire de la RAND corporation.

Le 13 Mars, dans un article publié dans la revue The Diplomat, intitulé « Non la Chine n’est pas sur le point de s’affondrer », Timothy Heath expert de la Chine à la RAND Corporation et auteur de « China’s new governing paradigm : political renewal and the pursuit of National rejuvenation » (2014) prenait le contrepied de son confrère. Lui-même intrigué par l’attitude répressive exprimant un fort sentiment d’insécurité et reconnaissant les handicaps de rigidité qui plombent le Parti, Heath insiste sur ses atouts et les efforts consentis depuis quelques années pour améliorer sa gouvernance à la rencontre des aspirations sociales des Chinois moyens.

Selon lui, la machine politique toujours très solidaire et qui ne montre aucun signe de craquement, procure aux Chinois une assurance de première grandeur : la garantie de tenir à distance les affres des secousses politiques chaotiques qui, par le passé, faillirent engloutir le Parti. En même temps, le régime qui corrige ses lacunes de gouvernance a le mérite d’affronter de manière très organisée et systématique les défis qui tiennent le plus à cœur aux Chinois.

Ces derniers vont de la recherche d’une meilleure efficacité économique et politique à l’amélioration des systèmes sociaux, en passant par les attentes culturelles, les nouvelles préoccupations écologiques et la hausse de la qualité de la vie. A ce titre, dit Heath, et en dépit de la lenteur des progrès, parfois de ses échecs, l’audience populaire du régime reste étonnamment forte.

Essayant une mise en perspective, Heath rappelle qu’à chaque fois que la Chine s’est trouvée à la croisée des chemins, faisant face à d’immenses défis, surgissent des analyses pessimistes sur l’avenir du régime. Le dernier épisode eut lieu à la fin des années 90, ponctué par un ralentissement économique, un démoralisation des élites intellectuelles, d’incessantes protestations sociales et de sévères luttes de clans.

Mais la capacité de résistance du Parti avait une fois de plus étonné les observateurs et déjoué les prédictions. Aujourd’hui, ajoute Heath prudent, la crise est probablement plus grave qu’il y a 20 ans, mais dit-il, tout indique que les élites politiques sont prêtes à tout faire pour éviter que le pays ne retombe dans un cycle d’humiliations et de déclin.

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La fragilité du parti : un débat récurrent.

Zhang Chunxian n°1 du Parti au Xinjiang, lors d’une conférence de presse en mars 2015. Les révoltes meurtrières de la population ouïghour en 2009 ont créé un sentiment de vulnérabilité dans le Parti, auquel le régime a répondu par une répression sans merci. Durant la conférence de presse, Zhang a fait allusion aux militants ouïghours ayant rejoint les rangs de l’État islamiste. Photo : South China Morning Post.

Le thème d’une crise, brutale ou pas, mais de forte ampleur en Chine n’est pas nouveau. On rappellera un ouvrage qui fit grand bruit à sa publication : « The coming collapse of China », de Gordon Chang, avocat américain, d’origine chinoise. Le livre écrit en 2001 anticipait une crise grave après l’entrée de la Chine dans l’OMC.

« Cassandre » démentie par les faits. Les années glorieuses.

C’était une erreur d’appréciation. Le contraire s’est produit. L’OMC fut un considérable adjuvant de la puissance commerciale chinoise, puisque les entreprises, presque toujours contrôlées et aidées par le Parti ont engagé un « combat asymétrique » contre leurs concurrents étrangers, s’abstenant à l’occasion de se conformer aux règles du libre commerce, notamment sur le marché chinois lui-même, installant par exemple des préférences chinoises sur les marchés publics, ou obligeant, comme par le passé, les groupes étrangers à passer par la case JV pour investir.

A l’étranger, les groupes chinois ont également affronté leurs concurrents sur un mode déséquilibré, organisés en véritable force de combat commerciale, appuyée par la puissance financière de la Banque Chinoise de Développement.

L’offre chinoise, financièrement imbattable, est parfois devenue irrésistible. Par exemple pour les projets TGV ou bientôt, pour les centrales nucléaires, elle propose en une seule et très efficace combinaison intégrale, un vaste ensemble de services et de compétences industrielles, qui vont des prêts et des plans de financement à long terme, jusqu’à la réalisation d’ouvrages d’art complexes, en passant par la vente d’équipement dotés de technologies importées dernier cri et habilement « sinisées » par le truchement de quelques modifications.

Présente partout dans le monde, l’offre chinoise est capable de remporter des marchés contre ses anciens modèles occidentaux ou japonais, éberlués d’avoir été si vite dépassés sur leur propre terrain. Il est vrai que les offres de ces derniers sont, le plus souvent, notamment en France, éclatées entre les institutions financières pourvoyeurs de crédits, les bureaux d’études et les ingénieurs engagés dans de sévères concurrences industrielles et commerciales et les entreprises de travaux publics aux coûts prohibitifs.

A l’intérieur, le vieux schéma de développement par les investissements massifs et les faibles coûts de production grâce à une main d’œuvre pléthorique et assez docile s’est perpétué jusqu’aux jeux olympiques et l’expo de Shanghai (2008 – 2010).

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Retour des contestations et des doutes existentiels.

Depuis cette époque qui marqua un retour en force des doutes existentiels chinois marqués par les très meurtrières explosions de violence aux Tibet et au Xinjiang en 2008 et 2009 dont il est impossible de minimiser l’impact psychologique sur la direction politique du régime, le pays, aux prises avec l’atonie de ses marchés traditionnels d’export en Europe et aux États-Unis est entré dans les eaux tumultueuses des revendications salariales qui remettent en cause son schéma de croissance.

Le tout au milieu de bien d’autres protestations déjà anciennes, contre la corruption, la pollution, l’arbitraire et les captations de terres, tandis que, comme ses concurrents occidentaux, la Chine est désormais confrontée aux affres de l’équilibre budgétaire, au souci du meilleur choix d’allocation de ressources et à l’accumulation des dettes.

Autant d’épées de Damoclès qui s’ajoutent à celle complexe de la structure démographique vieillissante et déséquilibrée par le déficit de filles qui pèsera à moyen terme et à celle plus immédiate des plus de cent millions de migrants dont l’intégration dans la nouvelle Chine urbaine pose d’inextricables problèmes financiers, sociaux et politiques. En fond de tableau monte l’angoisse d’un irrédentisme religieux au Xinjiang qui constitue un défi de sécurité de première grandeur pour le régime qui ne communique que très partiellement sur la réalité de la situation dans la province turcophone.

Face à ces défis la direction politique a fait le choix de la modernisation de la gouvernance, de la réforme du modèle de croissance, assorti d’une politique violemment répressive qui cible les corrompus et les dissidents, tout en s’efforçant de protéger le parti contre les influences politiques occidentales qu’il juge dangereuse pour la survie du régime.

Tel est le contexte des débats sur la pérennité du système politique chinois qui, pour faire simple, oppose deux écoles assez bien représentées par les analyses divergentes de David Shambaugh et Timothy Heath. Aucun des deux ne nie l’ampleur des problèmes qui plombent l’avenir de la Chine. Mais leurs conclusions sont contrastées.

L’un exprime un pessimisme presque sans nuance : le Parti qui refuse la réforme politique est entré dans la phase ultime de son existence ; l’autre affirme au contraire que le régime qui fut à l’origine de vastes progrès socio-économiques se bonifie sans cesse, à la rencontre des aspirations des Chinois et qu’il constitue une chance pour le pays.

Ces analyses rejoignent celles d’autres chercheurs et sinologues rangés dans la suite de l’étude en deux catégories : Les optimistes rassurants qui spéculent sur la force de résilience du Parti ; Les pessimistes qui estiment que, tôt ou tard, la machine politique du régime subira une secousse.

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Débat sur la pérennité du Parti : Les optimistes rassurants.

Caricature du Da Kongbao 大公报, héritier du plus vieux journal chinois. Paru pour la première fois en 1902, le quotidien a été repris par le Parti en 1949. Il dénonce l’épidémie des « Luo Guan 裸官, fonctionnaires nus » qui restent en Chine alors que leurs familles et leur fortune sont à l’étranger.

Dans ce groupe se trouve par exemple Richard Mac Gregor, journaliste australien, qui fut chef du bureau du Financial Times à Washington et ancien correspondant à Pékin de plusieurs journaux et télévisions anglo-saxons dont « The Australian », « The Herald Tribune », « la BBC », « The Far-eastern economic review », auteur du livre : « The Party : The Secret World of China’s Communist Rulers », paru en juin 2010 aux Etats-Unis.

L’ouvrage défend la thèse que le « Parti – État », omniprésent dans l’appareil de gouvernement, dans les sphères privées et publiques, développe un réseau très dense connecté à toutes les strates sociales, et à tous les secteurs d’activités. Cette emprise sans faille lui permet de contrôler la société et de diffuser, par son système de propagande politique de plus en plus sophistiqué, une image positive et cohérente de son action à la tête de la Chine. Son imbrication avec l’APL est l’ultime filet de sécurité en cas de graves remises en question de son magistère.

En France, Marie-Claire Bergère est sur une ligne approchante, exposée dans son livre « Chine, le nouveau capitalisme d’État » (Paris, Fayard, 2013, 309 p.). Pour elle aussi, le Parti contrôle à la fois les sphères publiques et privées par divers biais, de sorte que le système économique ne peut pas conduire à une évolution vers le libéralisme et l’économie de marché.

Pour ces observateurs, la main de fer du Parti garde une puissante capacité de contrôle et une crise systémique, dans un avenir prévisible, est peu probable. En dépit des difficultés économiques, les marges de manœuvre à l’Ouest, dans le processus d’urbanisation et dans la consommation intérieure sont réelles. Marie-Claire Bergère n’exclut cependant pas des à-coups politiques, mais estime que le Parti et la Police Armée Populaire sont en mesure de les maîtriser.

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Les inquiets à moyen terme.

A côté de la mouvance qui anticipe une assez longue capacité de résilience du Parti, on trouve une série d’observateurs qui doutent de la proximité d’une crise, mais, estiment en même temps que la position du Parti n’est pas assurée.

Cheng Li doute de l’avenir du Parti.

Cheng Li, chercheur de la Brookings, Américain d’origine Shanghaienne réfute les analyses qui, prenant appui sur les contradictions de l’appareil communiste, spéculent sur l’effondrement de la Chine. S’il est vrai que la croissance freine, le pays est néanmoins solidement ancré dans un mouvement ascendant d’ouverture au monde irréversible.

En revanche, lui aussi doute de l’avenir politique du Parti. Il s’inscrit notamment en faux contre la théorie, relayée par quelques sinologues et bon nombre de journalistes, observateurs de la Chine, que le Parti, seul au pouvoir, qui mélange compétence, souplesse, intelligence de la situation, capacité de consensus et autoritarisme, est doué d’une force de résilience qui lui permettra de rester indéfiniment au pouvoir, au moins pour « l’avenir prévisible ».

Faiblesses des ressources humaines de l’appareil.

Tout en affirmant, contrairement à Gordon Chang que les bases du développement sont solides, il développe son argumentation en mettant l’accent sur la faiblesse des élites, du gouvernement et du Parti et, à l’inverse, sur le poids des corporatismes et la force des factions.

A l’appui de sa vision d’une classe politique entre les mains des factions rivales qui paralysent les réformes, affaiblissent la gouvernance et condamne le Parti à l’immobilisme, Cheng Li cite le constat de l’appareil lui-même, publié le 1er juillet 2012, dans le Quotidien du Peuple : « il n’a jamais été aussi urgent de juguler les problèmes internes au Parti qui handicapent sa capacité à gouverner le pays. (...) Il est vital de corriger le laisser aller, l’incapacité, le fossé avec les masses et la corruption rampante ».

L’opacité de la sélection vers le sommet permet le népotisme familial ou de factions qui crée une fragilité d’autant plus grave que l’ascension s’accompagne souvent de corruptions et d’achats de charges, spécialités de ceux qui n’ont pas suffisamment de « guanxi ».

Une société civile plus réactive.

Les difficultés du gouvernement et du Parti se lisent aussi dans la plus grande fragilité des liens de confiance entre d’une part, les autorités, obsédées par l’exigence de stabilité sociale qui pousse à la répression et au quadrillage de la société et, d’autre part, la nouvelle société civile, issue d’une classe moyenne montante, dont l’appui inconditionnel au Parti n’est plus, comme par le passé, garanti au nom des progrès rapides accomplis au cours des 30 dernières années.

Irritée par une série de problèmes politiques qui s’ajoutent aux difficultés économiques, à la vie chère et au coût exorbitant des logements, la classe des urbains de plus en plus jalouse de ses droits, accepte mal la censure, les injustices, le chômage des jeunes diplômés, et, surtout, les dérapages éthiques de l’oligarchie, dont les affaires Bo Xilai et Zhou Yongkang on offert un spectacle accablant.

Doutes sur la loyauté et la qualité des fonctionnaires locaux

En même temps, le Parti-État se montre incapable de contrôler les provinces, criblées de dettes toxiques et de mettre au pas les grands groupes publics du « capitalisme d’État », engagés de manière obsessive dans des projets immobiliers spéculatifs, dirigés par des grands patrons aux compétences limitées, mais qui, connectés au pouvoir, sont les plus gros bénéficiaires de la croissance, tandis qu’une partie du peuple est laissée pour compte.

Avec Wang Yu Kai, professeur à l’Académie de gouvernance, Cheng Li pointe aussi du doigt les diplômes obtenus par les cadres du Parti en marge de leurs fonctions, par correspondance ou en cours du soir à l’École du Parti. Pei Minxin, un autre chercheur, opposant au régime chinois et immigré aux États-Unis, les qualifie de « vaste tromperie ». Cette école d’observateurs, dont l’analyse rejoint celle de David Shambaugh, a la conviction que, contrairement aux idées reçues, le Parti communiste chinois – plus de 82 millions d’adhérents en augmentation – n’a pas la solidité, ni la confiance en lui que laisseraient présager ses effectifs pléthoriques.

Cheng Li voit par exemple quelques signes de doutes dans la nervosité affichée par l’appareil lors des révolutions arabes dont les effets ont conduit le pouvoir à fermer la porte des réformes politiques et à augmenter sensiblement le budget de la sécurité publique. Comme Shambaugh, il signale l’ampleur de la fuite de capitaux et l’épidémie des Luo Guan 裸官– « fonctionnaires nus » qui envoient leurs familles à l’étranger - signes que les élites doutent de la pertinence du modèle chinois que le Parti tente de promouvoir.

Dans la mouvance des intellectuels chinois inquiets pour la survie du Parti, on trouve aussi Zhang Lifan, démissionnaire de l’Académie des Sciences Sociales en 2000, plusieurs fois cité par Question Chine qui anticipe une « disparition du Parti » dans les 10 ans – avant la fin du mandat de Xi Jinping –, si le système politique n’acceptait pas de se réformer. La prévision rejoint celle de Cheng Li : « soit le Parti accepte de changer pour se placer du bon côté de l’histoire, soit il sera laissé pour compte ».

Dans ce groupe on citera aussi Jean-François Huchet, professeur d’économie chinoise à l’Inalco. Il énumère les menaces qui, à terme, pèseront sur la pérennité du Parti et – peut-être - la stabilité du pays.

Elles vont des déséquilibres démographiques aux interrogations sur la capacité du secteur industriel à monter en gamme technologique, en passant par l’importance du facteur politique, dans un contexte où la mise en œuvre de nombreuses réformes indispensables à la modernisation, telles que la libération de la finance, la dérégulation des monopoles publics et la privatisation de certains groupes industriels, constituent aussi des sujets hautement sensibles pour l’écheveau des coteries politiques et des prébendes.

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Quelles hypothèses de crise ? Indices à surveiller.

Arrêtée au printemps 2014 pour avoir communiqué des secrets d’État à des journaux étrangers, Gao Yu, âgée de 71 ans a été condamnée à 7 ans de prison après un procès à huis clos en novembre dernier. Selon son avocat sa confession diffusée par la télévision centrale chinoise a été obtenue par le truchement de menaces exercées contre son fils. Les « secrets d’État » évoqués par l’accusation – que Gao Yu nie avoir transmis à des étrangers - sont en réalité un document interne au Parti mettant la bureaucratie en garde contre les influences occidentales.

De ce qui précède, il est possible de faire l’hypothèse que le Parti dispose de quelques marges de manœuvre et de croissance essentiellement à l’ouest du pays où l’ancien schéma de développement par l’investissement et la construction d’infrastructures peut encore fonctionner. Il bénéfice aussi d’une assurance subjective contre ses propres errements évoquée par Thimothy Heath qui touche à la peur du chaos, dont la plupart des dirigeants actuellement au pouvoir ont un souvenir très précis, parfois très cruel.

Pour autant, il serait imprudent d’éliminer tout risque de crise. Celle-ci pourrait se nourrir du refus de la direction du régime d’entamer des réformes politiques progressives et d’installer un véritable dialogue avec la société civile.

Dans son article, Shambaugh qui pousse le pessimisme très loin, anticipe que la secousse ne pourrait être que brutale : « la règle communiste ne s’achèvera pas dans le calme. Sa chute sera longue, chaotique et violente ». Constatant que la férocité des répressions qui contraste avec la fragilité du Parti crée d’importante vulnérabilités au sein du système, dans l’appareil gouvernemental, dans l’armée et dans les milieux d’affaires, il n’exclut pas que Xi Jinping soit déposé par un coup d’État.

A ce sujet, les événements du Xinjiang ou du Tibet en 2008 et 2009, en partie nourris par l’alourdissement du contrôle policier auraient du sonner l’alerte et inciter le pouvoir à une remise à plat de sa politique de stabilité sociale et à accepter de considérer que les causes des troubles ne sont pas forcément toutes exogènes. Au lieu de quoi, il a adopté une stratégie inverse. Au Xinjiang, l’encadrement policier et la répression s’aggravent alors que les informations sur l’état réel de la situation politique sont rares et parcellaires.

On doit cependant tempérer ce pessimisme de la protestation spontanée par le fait que l’appareil policier du régime a les capacités d’interdire dans un temps très bref l’accès aux cœurs des centres urbains des grandes cités chinoises. Jusqu’à présent, le Parti a en effet réussi à presque tout gérer sans dommages majeurs : chômage, gaspillages, pollution, contrôles alimentaires déficients, inflation des prix immobiliers, frustration des migrants, dérapages éthiques des cadres incultes, corrompus et cupides, protestations de grande ampleur pour les salaires -.

L’appareil a même assez habilement contrôlé des révoltes locales qui protestaient contre les captations de terres ou les dégâts répétés et incrustés de la pollution. Quant à ceux qui remettent directement en cause son magistère, ils sont durement sanctionnés, condamnés, comme Liu Xiaobo, à de lourdes peines de prison.

Mais c’est là où le bât blesse. L’excès répressif est dangereux.

Récemment le Parti est allé jusqu’à infliger à Madame Gao Yu, journaliste critique âgée de 71 ans, une peine de prison de 7 ans pour avoir « diffusé des secrets d’État à l’étranger ». L’accusation est pour le moins excessive et peut-être fabriquée - ses avocats nient que leur cliente serait à l’origine de la fuite de la Directive de propagande n°9 dont on l’accuse -, qui d’ailleurs a plus à voir avec la réputation du Parti qu’avec la sécurité de la Chine.

Le document met en effet en garde contre « la démocratie à l’occidentale », le concept des « valeurs universelles », le rôle de la « société civile », les idées « néolibérales », le concept de « journalisme à l’occidentale » et la promotion du « nihilisme historique » (comprendre la critique de la période maoïste).

Nouveaux moyens d’information. Nouvelles menaces.

Le flot ininterrompu d’informations venues d’ailleurs qu’en dépit des blocages le Parti ne parvient pas à contrôler complètement est un risque nouveau difficile à gérer. Dans ce système encore contrit et cloisonné, l’émergence de la classe moyenne mieux instruite et plus exigeante qui maîtrise, souvent du fait de son travail, les nouvelles technologies de l’information, s’inscrit dans un mouvement global d’ouverture, de mise en perspective et de relativisme culturel et politique qui participe d’un effritement de la légitimité du Parti.

La libre information par internet et les réseaux sociaux heurte de plein fouet les stratégies de contrôle politique et de prêt-à-penser idéologique développées et mises en œuvre par Liu Yunshan et ses équipes de propagande. En dépit de sévères mesures de censure, ils n’ont pas réussi à freiner la mise à jour récente des fortunes de la nomenklatura civile et militaire.

Ils n’ont pas non plus réussi à empêcher le visionnage par au moins 300 millions de Chinois du film « Qiong Ding Zhi Xia - sous le dôme - » réalisé sur la grave pollution de l’air en Chine par Chai Jing, une journaliste d’investigation de la TV d’État. Sur ce terrain, occupé par plus de 600 millions d’internautes et 400 millions de « blogueurs » et adeptes des réseaux sociaux, il est improbable que le Parti parvienne à isoler les Chinois du reste du monde, comme il semble vouloir le faire.

La capacité de mobilisation contestataire de ces nouveaux moyens d’information ne peut être sous estimée. Même s’il est vrai que les armées d’internautes payés par le régime peuvent manipuler les forums de discussion, et qu’en remplacement du moteur de recherche Google et des réseaux sociaux occidentaux Pékin a créé des connexions purement chinoises, la vague Internet, n’en est pas moins porteuse de graves menaces pour le Parti.

Un événement isolé, même éloigné des centres nerveux du pouvoir chinois peut, en un temps record, mobiliser d’importantes foules dans d’autres zones du pays. L’allumette peut être soit sociale, soit environnementale, soit politique - les trois étant d’ailleurs souvent liés aux thèmes explosifs de la sécurité alimentaire, des salaires, des coûts immobiliers, des captations de terres, de la pollution et de la corruption des fonctionnaires.

Irrédentismes ethniques.

A côté des réseaux internet, révélateurs en temps réel de l’état d’esprit d’une partie des Chinois, le plus souvent rattachés à la nouvelle classe moyenne, d’autres tensions sont à surveiller de près, notamment celles qui traversent le Xinjiang et le Tibet.

Si pour l’instant le Tibet est sorti des projecteurs de l’actualité occidentale, dans l’ancien Turkestan Oriental, le pouvoir doit faire face à une situation en partie créée par sa propre politique de peuplement et ses bévues culturelles sociales et économiques. Les tensions ainsi générées possèdent un potentiel d’aggravation considérable des zones limitrophes par contagion régionale à partir de mouvements religieux radicaux. Sans un coup de barre radical pour corriger sa politique, dont les tendances répressives se sont amplifiées après juillet 2009, les affrontements inter-ethniques entre communautés qui s’observent en chiens de faïence, ne feront que s’aggraver.

En dépit de la répression policière et de la densité des forces de police qui sont d’ailleurs une partie du problème, les risques d’une déstabilisation de certaines zones du Xinjiang à fort peuplement Ouïghour, par le truchement de radicaux, qui, jusqu’à 2009 étaient faibles, sont en train d’augmenter notablement. Un indice très sérieux d’aggravation serait la bascule vers le terrorisme suicide.

Enfin, les tensions au Tibet, marquées par plus de 130 immolations par le feu dont les deux dernières ont eu lieu en avril 2015, pour la plupart des jeunes moines, des nones et des laïcs proches de la mouvance des monastères, mettent le pouvoir chinois en porte à faux.

D’autant que, contrairement aux tumultes fomentés par les Ouïghours, les tensions sur le plateau procèdent d’une action sacrificielle suicidaire qui ne heurte personne d’autre que les Tibétains eux-mêmes. A quoi il faut ajouter que la cause religieuse du Bouddhisme Lamaïque défendue par le Dalai Lama, prix Nobel de la paix, véhicule à l’extérieur une image moins agressive que celle de l’Islamisme radical et donc plus susceptible de recueillir l’appui et la sympathie de la communauté internationale.

 

 

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