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›› Editorial

Première sortie d’entraînement du porte-avions chinois. Un « feu rouge » clignotant

Le 25 décembre dernier, le Liaoning a commencé une phase d’entraînement qui le conduira jusqu’à Hainan. Déplaçant 67 000 tonnes à pleine charge, le PA chinois, propulsé par 8 chaudières à mazout et 4 groupes de turbines à vapeur, a une vitesse maximum de 32 nœuds et une autonomie de 45 jours. Il embarque 12 chasseurs J-15, plusieurs hélicoptères de lutte anti-sous-marine, 2 hélicoptères de secours en mer Z-9 dérivés des Dauphin français et 2 hélicoptères d’alerte aérienne.


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Voilà une information dont les média, jouant sur des émotions proches de celles véhiculées par les jeux vidéo, aiment faire leurs choux gras. Pour autant après avoir élagué la part sensationnelle des dépêches plus ou moins alarmistes, force est de constater que ce qui se trame sous nos yeux en Asie-Pacifique ressemble aux prémisses d’un craquement. Pour tenir à distance un enchaînement néfaste, notamment dans le détroit de Taïwan, il faudra le calme, la placidité froide, la sérénité et le réalisme des grands diplomates.

Mais le pire n’est jamais sûr. En restituant, à peine quelques jours après l’avoir capturé, le drone américain opérant à 500 nautiques des côtes chinoises mais dans un espace que Pékin considère comme ses eaux territoriales, le régime a exprimé un souci d’apaisement [1]. L’équilibre des forces dans le Pacifique occidental ayant notablement changé, il serait dangereux que Washington n’en tienne pas compte et continue ses provocations sur la question de Taiwan.

Au-delà des préoccupations de morale politique, de principes humanitaires, de droit international ou de prévalence démocratique, la première condition de court terme pour tenir à distance une déflagration reste le réalisme politique. Quant au long terme, il est nimbé de fortes incertitudes qui tiennent autant aux dérives des systèmes démocratiques s’érigeant en modèle qu’à la capacité à durer en interne du régime chinois.

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Alors que montent les tensions géostratégiques dans le jeu à trois entre Moscou, Washington et Pékin, avec, en Asie Pacifique, une incertitude de taille créée par les récents positionnements de Donald Trump sur la question taïwanaise (lire : Tempête autour d’un échange téléphonique), le dimanche 25 décembre, le ministère de la défense chinois annonçait que le Liaoning, premier porte avions chinois escorté par plusieurs navires de combat de premier rang, avait commencé un cycle d’entraînements par des exercices de décollages et d’appontages suivis de tirs réels en mer jaune et, plus en sud, en mer de Chine de l’Est.

Peu après, dans un article imprégné du nationalisme territorial et maritime, une des épines dorsales du discours stratégique chinois réfutant la pertinence militaire américaine dans le Pacifique occidental, le Global Times dessinait la trajectoire des exercices du Liaoning « dans le golfe de Bohai, en Mer jaune, en Mer de Chine de l’Est et en Mer de Chine du Sud ».

L’article était accompagné de vidéos diffusées sur les chaînes nationales montrant appontages, décollages et tirs de roquettes air-sol effectués dans le golfe de Bohai. A l’honneur, les chasseurs J-15 qui, depuis que le PA a été livré à la marine en 2012, s’entraînent aux acrobatiques techniques d’appontages sur la base de Huangdicun à proximité des côtes chinoises.

Le PA chinois, vedette d’une « téléréalité » stratégique.

Image de la propagande chinoise où se superposent le vieux rêve chinois de puissance, le porte-avions et la force militaire : 中国梦强军梦。 « Zhongguo Meng, Qiangjun Meng. Le rêve chinois s’articule au rêve de puissance militaire ».


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Simultanément, les grands médias occidentaux, japonais et taïwanais reliaient cette « téléréalité stratégique » aux tensions en cours dans la région, entre Pékin et Tokyo autour de l’îlot Senkaku et entre la Chine et les États-Unis à propos de Taïwan et en Mer de Chine su sud. Le 25 décembre, le ministère de la défense taïwanais qui reprenait une dépêche japonaise signalait le passage du Liaoning dans le détroit de Miyako à proximité des Senkaku (Diaoyutai pour les Chinois).

Deux jours plus tard, une dépêche de Reuters émise depuis Taipei repérait le PA chinois et sa flottille dont le port d’attache sera probablement Qingdao, faisant route vers la base de Hainan, stratégiquement située à l’entrée nord de la Mer de Chine du sud et à 600 nautiques au sud-ouest de Taïwan.

Surplombant ce feuilleton naval diffusé par les médias, les déclarations officielles égrenaient des messages ambigus alternativement teintés de menaces, d’inquiétude et d’apaisement. Le 26 décembre, le ministère de la défense taïwanais glosait sur l’aggravation « jour après jour de la menace ennemie ». A Pékin, le porte parole du Bureau des Affaires taïwanaises réaffirmait l’intention chinoise de parvenir à réunifier pacifiquement l’Île et le Continent. Il ajoutait cependant que la détermination du Politburo à ne jamais permettre la scission de l’Île restait inébranlable.

Aux États-Unis, la transition entre Obama et Donald Trump donna lieu à d’inquiétants cafouillages contradictoires entre, d’une part, la position traditionnelle de Washington héritée de Kissinger et de l’accord de reconnaissance de 1979 respectant la « politique d’une seule Chine » et, d’autre part, la nouvelle affirmation iconoclaste de Trump à l’arrière plan très déstabilisant pour Pékin, laissant entendre que la reconnaissance par Washington de la souveraineté chinoise sur l’Île n’était pas gravée dans le marbre.

Pour faire bonne mesure, la future administration peuplée de conservateurs purs et durs laissa flotter l’idée d’une dangereuse « stratégie Folamour » liant, dans un marchandage hautement explosif, sa future appréciation de la question taïwanaise à la rivalité sino-américaine en Asie Pacifique et aux exubérantes prétentions de Pékin en Mer de Chine du sud. A cet effet, et en amont de l’investiture de Trump, certains des proches du futur président stipulèrent qu’un retour sans équivoque de la Maison Blanche à la politique d’une seule Chine serait désormais conditionné par le recul des affirmations chinoises de souveraineté sur toute la Mer de Chine du Sud.

A Taïwan, on se souvient que, durant la dernière crise dans le Détroit (lire à ce sujet Le dilemme taïwanais), la présence de porte avions américains dans les parages de l’Île eut un effet rassurant, augmentant la marge de manœuvre de Lee Deng-hui. Proche du Japon, ce dernier avait, depuis la mort en 1988 de son mentor Jiang Jing-guo, fils de Tchang Kai-chek, entrepris, au grand dam de Pékin, la démocratisation de l’Île.

C’est pourquoi, plus qu’ailleurs, le symbole de la naissance d’une force aéronavale chinoise revêt une signification particulière, alors que, dans le même temps, les nouvelles capacités antinavires de l’APL (missiles balistiques et missiles de croisière) sont en mesure de tenir l’aéronavale américaine à distance du Détroit ou de l’obliger à prendre des risques, si elle voulait peser dans une crise militaire ouverte.

Au passage, notons qu’une fois de plus, la situation bat en brèche l’illusion du statuquo qui fonde les politiques taïwanaise et américaine dans le Détroit.

L’improbable statuquo dans le Détroit de Taiwan.

Les Chinois considèrent que l’histoire de Taïwan est indissociable de celle de la Chine moderne née de la guerre civile entre Mao et Tchang Chai-chek. Pour eux la relation dans le Détroit est consubstantielle de la naissance du régime chinois. Cette vision historique est de plus en plus contestée par l’opinion publique taïwanaise.


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Non-sens stratégique, le discours sur l’immuabilité des situations – au passage complètement à rebours de la philosophie enseignée par le Yijing, l’ancestral classique des mutations - est sans cesse démenti par la lente évolution des rapports de forces militaires, la montée dans l’Île d’un particularisme politique démarqué du Continent et, à l’inverse, par la volonté chinoise toujours réaffirmée d’une réunification que le politburo espère pacifique par le truchement des intérêts d’affaires et de l’attrait exercé par le marché chinois subjuguant peu à peu la quête identitaire des Taïwanais.

Mais, source rémanente des inquiétudes à Taipei et Washington, la présence massive face à l’Île d’un puissant dispositif militaire chinois appuyé par plus d’un millier de missiles balistiques rappelle à toute la région et au monde à quel point le glissement de Taïwan vers l’indépendance serait pour Pékin un indiscutable casus-belli. La nouvelle fluidité de la situation qui contraste avec l’illusion de l’immobilisme stratégique entretenue par les discours se lit d’ailleurs facilement quand on se donne la peine de mettre les époques en perspective.

Lors de la crise de 1995, le passage sans coup férir d’un porte avions de l’US Navy dans le Détroit avait affirmé l’incontestable prévalence militaire américaine. Deux décennies plus tard, les progrès des missiles chinois signalent le renforcement de la capacité de riposte de l’APL qui rend la même manœuvre plus aléatoire. En revanche, le poids de la Chine est aujourd’hui soudain balancé par la surprise stratégique du tête-à-queue de Trump. Comparée à la situation des années 2000, lors du précédent mandat indépendantiste de Chen Shui-bian, la situation est en effet inversée.

Alors qu’entre 2000 et 2008, Washington devait s’appliquer à modérer les affirmations identitaires de l’Île – en réalité assez prudentes en dépit des nervosités chinoises -, cette fois c’est l’inverse. Mesurant les risques des stratégies de Trump, l’élément modérateur se trouve être le nouvel exécutif à Taipei. S’il est vrai que la promesse de bascule stratégique américaine met du baume sur le cœur de la nouvelle administration gravement ostracisée par Pékin depuis que la présidente Tsai refuse de reconnaître la politique d’une seule Chine, il n’est pas certain que, dans l’Île, tout le monde soit en phase avec le machiavélisme stratégique de l’équipe républicaine transformant l’Île en un levier de manœuvre de la nouvelle politique chinoise de Washington.

S’il est vrai, comme l’indique Chris Horton dans le New-York Times, que nombre de Taïwanais se félicitent du contrepied de Trump, possible prélude à un resserrement formel des liens entre Taipei et Washington et à un élargissement de la marge de manœuvre internationale de Taipei, d’autres craignent la brutalité de la réaction chinoise et une dangereuse montée des tensions dans le Détroit, devenu à la fois l’otage du nationalisme exacerbé des Chinois du Continent et du non conformisme iconoclaste de la future Maison Blanche.

Pour l’heure cependant, Tsai Ing-wen tâte le terrain et s’engouffre dans la brèche ouverte par Trump. Décidée à tester les limites de la bascule américaine, elle passe outre les pressions chinoises enjoignant à Washington de lui interdire toute escale aux États-Unis. Le 30 décembre, sans donner de détail sur d’éventuels contacts avec l’administration américaine, la présidence à Taipei annonçait que, lors de son prochaine périple en Amérique Latine en janvier, Tsai ferait un crochet par Houston et San Francisco.

Enfin, pour compléter cette revue des glissements stratégiques et des rapports de forces militaires, il est nécessaire de faire le point des progrès réels de l’aéronavale chinoise, avec en arrière plan, les tensions qui montent autour de Taiwan.

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NOTES DE CONTEXTE.

Nouvelles de l’aéronavale chinoise.

Document de source chinoise anticipant l’évolution de la flotte de porte avions. Si le prochain PA sera encore équipé d’une rampe de lancement, le 3e sera doté de catapultes. En 2025, il est probable que la marine chinoise comptera 3 ou 4 PA.


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Le 22 décembre 2016, Brian Kalman publiait dans Global Research une synthèse faisant le point des progrès et des problèmes rémanents du programme de porte-avions chinois. Acheté à l’Ukraine à la fin des années 90, le Liaoning a, au cours de sa première campagne en mer depuis sa livraison à la marine chinoise en 2012, mis en œuvre, le chasseur aéronaval embarqué J-15 doté de missiles air-air PL-12 et de missiles antinavires YJ-83, en dépit des limites de poids imposées par la rampe de décollage.

Les exercices de décollage et d’appontage par des chasseurs J-15 équipés de missiles, suivis de tirs réels ne constituent certes pas en eux-mêmes une modification des rapports de forces, mais ils confirment que le Liaoning est et sera utilisé à l’avenir comme une unité d’entraînement des pilotes pour la flotte aéronavale en cours de mise sur pied.

Jusqu’à présent les entraînements avaient lieu sur la base de Huangdicun au nord du golfe de Bohai rattachée à la région militaire de Shenyang où stationne le régiment de J-15 embarqués. La base est équipée de 2 rampes de décollage et de 2 pistes à brins d’arrêt métalliques, répliques des dispositifs installés sur le Liaoning.

Entièrement conçu et fabriqué en Chine, le 2e PA chinois est déjà bien avancé au chantier naval de Dalian. Des images satellites datant d’octobre 2016 montrent que la coque et les superstructures du bâtiment sont terminées. On y décèle un plus fort tonnage et un plus vaste hangar de rangement des avions. Les photos du « château » monté sur les superstructures en deux fois à cause de sa taille, montrent la présence d’un radar de type 346 A à balayage actif plus moderne, identique à celui qui équipe les derniers destroyers de la flotte.

Mais l’information la plus intéressante est la présence conjointe sur la base d’entraînement de Huangdicun de nombreux J-15 et de deux catapultes indiquant que l’entraînement des pilotes au décollage avec cet équipement est sur le point de commencer.

Ainsi, alors que le 2e PA dont la mise en service opérationnel est prévue en 2020 sera toujours équipé d’une rampe de lancement, le 3e sera probablement muni de catapultes comme les PA américains et le Charles de Gaulle français. Avec les Etats-Unis, la France et le Royaume Uni (à partir de 2017), la Chine sera le 4e pays à mettre en œuvre un PA à catapultes qui augmente la capacité d’emport en munitions et permet l’utilisation d’avions de lutte anti sousmarine que les PA à rampe n’autorisent pas.

Ainsi, dans moins d’une dizaine d’années, la Chine sera dotée d’au moins 3 porte-avions opérationnels. Dans ce domaine de l’aéronavale son potentiel restera certes encore inférieur au tiers des capacités américaines, sans compter que les groupes de porte-avions chinois seront loin d’avoir l’expérience de l’US Navy héritère des batailles aéronavales contre le Japon entre 1941 et 1945.

Il n’en reste pas moins que la marine chinoise sera en mesure d’assurer une puissante présence permanente à ses approches maritimes directes et en Mer de Chine du sud. Si, à cette force qui monte, on ajoute les capacités antinavires de la 2e artillerie et des unités les plus modernes de la flotte, on constate que depuis la dernière crise de Taïwan en 1996, l’équilibre des forces est notablement modifié.

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La prochaine crise de Taïwan.

La présidente Tsai Ing-wen est une artiste de l’ambiguïté, sa seule marge de manœuvre entre Pékin et Washington. Elue sur le « ticket indépendantiste » du Min Jindang 民 进党, le 20 mai 2016 elle a, suivant la tradition, pourtant prêté serment devant le portrait de Sun Yat Sen (photo) qui symbolise la république de Chine née après la chute du système impérial en 1911. A la tête de l’Île qui porte encore le nom de « République de Chine », elle refuse cependant de reconnaître « le principe d’une seule Chine », ce qui a conduit Pékin à mettre fin à toutes les relations officielles dans le Détroit. Tirant profit du contrepied de Trump qui menace de modifier la politique chinoise de Washington, elle prend le risque de tester en même temps Pékin et la sincérité de la future Maison Blanche en résistant aux pressions chinoises qui prétendent lui interdire de faire escale aux États-Unis.


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En laissant planer la possibilité que la position américaine sur Taïwan et « une seule Chine » pourrait évoluer, Donald Trump a introduit une carte sauvage dans le fragile équilibre de la relation sino-américaine déjà mise à l’épreuve par de multiples contradictions.

Pour n’en évoquer que quelques unes citons celles entre les principes démocratiques et le réalisme géostratégique ; entre les alliances de l’après-guerre et l’ouverture à la Chine ; entre libre échange et guerre commerciale ; entre l’attrait du marché chinois et le protectionnisme domestique, ou encore, entre droit d’ingérence et respect des différences politiques et culturelles.

En haussant l’analyse d’un étage on constate que la question de Taïwan constitue en Asie le pivot de deux conceptions des relations internationales : celle américaine et occidentale qui privilégie le droit et la démocratie érigée en principe universel ; celle, chinoise qui place la culture au centre et réfute l’idée de la prévalence des systèmes démocratiques sur les autres formes de gouvernement.

Une des meilleures indications des risques qui montent dans le Détroit a peut-être été donnée par un officier de l’APL à la retraite parlant sous condition d’anonymat : « Soyons clair, Taïwan n’est pas la Syrie. L’Île est, pour chaque Chinois, une sorte de main droite de l’âme collective du peuple. Personne ne la coupera sans avoir à en payer le prix du sang ».

Et encore « Ce que la plupart des analystes ne comprennent pas est que notre Président Xi Jinping et le pouvoir chinois ont, comme leurs prédécesseurs, engagé la réputation du régime sur le fait qu’un jour Taïwan retournera dans le giron du Parti communiste chinois. » A bon entendeur salut.

Note(s) :

[1Le 20 décembre dernier, au large des Philippines la marine chinoise restituait à l’US Navy le drone sous-marin dont elle s’était emparé le 15 décembre à proximité de la ligne en 9 traits chinoise et à 50 nautiques au nord-ouest de Subic Bay à l’intérieur de la ZEE des Philippines.

 

 

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