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›› Chine - monde

La marine chinoise devient un outil diplomatique et stratégique de portée globale

Exercice naval sino-russe. Photo d’archive.


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Du 24 au 27 juillet, la marine de guerre chinoise a participé avec trois unités à un exercice en mer baltique avec la marine russe. Prévu depuis un peu plus d’un mois l’engagement du destroyer Hefei 合肥 (classe 52D), de la frégate lance-missiles Yuncheng 运城 (classe 054A), et du navire de soutien logistique Luoma lake (骆马湖) - une configuration à trois bâtiments désormais classique pour la marine chinoise en mission lointaine -, avait pour but, selon Xinhua, de « consolider et promouvoir le partenariat stratégique global sino-russe et de renforcer l’amitié et la coopération technique entre les deux armées ».

Lors de son passage en Méditerranée à la mi-juillet, la flottille a effectué des exercices à tir réel, réplique de ceux que les marins chinois avaient déjà effectué en 2015 avec les marins russes.

Alors que le Congrès américain venait de voter des sanctions contre la Russie, le message envoyé par l’exercice avait une portée stratégique véhiculée par un outil militaire moderne qu’à l’instar des Occidentaux, Pékin utilise de plus en plus.

Alternant escales à vocation diplomatique, participation à des exercices internationaux, entraînement opérationnel avec tirs réels et démonstrations de force, la marine chinoise augmente sa crédibilité à mesure que se poursuit sa montée en puissance commencée au milieu des années 80, sous l’égide de l’amiral Liu Huaqing.

Une puissance navale, fruit d’une volonté politique.

Décédé en 2011, l’Amiral Liu, vice-président de la Commission Militaire Centrale et dernier militaire chinois membre du Comité permanent du bureau politique (de 1992 à 1997) avait tracé la feuille de route de la modernisation de la marine grâce aux crédits que Deng Xiaoping et ses successeurs, voyant large et loin, ne lui ont jamais refusés.

Alors qu’il commandait la marine entre 1982 et 1988, l’objectif qu’il avait fixé était que les navires de guerre chinois puissent se déployer sur toutes les mers du globe dès le milieu du XXIe siècle, avec, constituant le cœur de leur puissance, des groupes de porte-avions.

Gardant en tête la longue liste des mouvements de la marine chinoise sur toutes les mers du globe depuis 2005 et si on se souvient que le premier porte-avions chinois est opérationnel depuis cette année, qu’un 2e est sorti de cale et qu’un 3e se profile déjà, on constatera que la vision de Liu Huaqing, appuyée par une forte volonté politique qu’aucun dirigeant chinois n’a jamais remise en cause, est en train de prendre forme.

Certes, les marins chinois manquent d’expérience du combat ; leurs aptitudes interarmées restent limitées ou, au mieux, mal connues ; leurs capacités de frappe longue distance et leurs techniques de lutte anti-sous-marine (essentielle pour la défense d’un groupe de porte-avions) encore hésitantes ; tandis que leur construction navale dépend toujours en partie de technologies étrangères.

Une ambition inflexible.

L’amiral Liu Huaqing du temps où il commandait la marine chinoise. La vision qu’il avait il y a 30 ans se réalise aujourd’hui grâce à sa volonté, celle de ses successeurs et des dirigeants qui, ne déviant jamais du projet, lui accordèrent toujours les crédits nécessaires.


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Mais force est de reconnaître que depuis la fin des années 90, les progrès de la marine chinoise, et notamment sa capacité de projection globale, ont fait un bond considérable. Et ce n’est pas fini. Preuve que la direction chinoise a de la suite dans les idées, quatre années après le décès de Liu Huaqing, ses intentions étaient toujours à l’ordre du jour. En 2015, un « Livre blanc » soulignait encore une fois l’importance d’une marine de guerre forte qui, disait le document, devait faire de la Chine une « puissance navale de premier plan. »

En filigrane, une triple détermination : celle de se donner, dans le détroit de Taïwan, une capacité aéronavale capable de tenir à distance l’US Navy ou, à tout le moins, de l’obliger à prendre des risques si elle voulait s’immiscer dans un conflit entre Pékin et Taipei ; celle de défendre sans esprit de recul ses revendications territoriales en mer de Chine du sud ; celle, enfin, d’être en mesure de rivaliser à terme avec la marine américaine, à qui Pékin conteste la légitimité de s’engager dans le Pacifique occidental à laquelle, répète le discours chinois, elle est étrangère.

Lire notre article : Première sortie d’entraînement du porte-avions chinois. Un « feu rouge » clignotant.

Depuis dix ans, les mouvements de la marine chinoise et les exercices qu’elle organise ou auxquels elle prend part, expriment un message à double face.

Escales de courtoisie et affichage anti-américain.

En septembre 2016, lors de manœuvres sino-russes dans les parages des Paracel une unité amphibie russe s’exerce à un débarquement de vive-force sur un îlot tenu par un « hostile ».


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On y perçoit, une « bonne volonté amicale » comme l’indiquent les participations de la marine chinoise aux exercices américains RIMPAC [1], la contribution (depuis 2008) à la lutte internationale contre la piraterie dans le golfe d’Aden et la longue suite de ses escales diplomatiques, dites de courtoisie.

En même temps, les marins chinois affichent depuis 2012 la volonté de s’affirmer face à l’US Navy, par des exercices de combat, assez souvent avec la Russie, non seulement dans la zone du Pacifique Occidental, en mer Jaune, en mer de l’est et en mer de Chine de sud, mais aussi, depuis 2015, en Méditerranée et en Mer Noire.

L’arrière plan anti-américain s’était clairement affirmé du 12 au 19 septembre 2016, quand les marins russes et chinois avaient participé à une vaste manœuvre navale à proximité de l’archipel contesté des Paracel situé à équidistance de l’Île de Hainan et des côtes Vietnamiennes (150 et 170 nautiques), occupé par la Chine depuis 1974 et revendiqué par Hanoi.

Avec le concours de 5 bâtiments russes dont le destroyer lance-missiles rénové Amiral Vinogradov et de 10 frégates et destroyers chinois, engins de débarquements, 11 avions de combat, 8 hélicoptères et une compagnie équipée de véhicules amphibies, l’exercice qui comportait des tirs réels, avait focalisé sur la lutte anti-sous-marine – point faible de la marine chinoise - et - signal sans équivoque répondant aux pressions américaines en mer de Chine du sud -, organisé un exercice de reconquête d’un ilôt occupés par un hostile qui n’avait pas été identifié, mais dont chacun comprenait qu’il s’agissait des États-Unis.

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Proximité opérationnelle avec la marine russe.

Les 3 bâtiments chinois de l’exercice « Joint Sea 2017 », photographiés à partir d’une frégate norvégienne qui suivait leur route. On distingue au milieu le navire logistique « Lac Luoma ( 骆马 湖) ».


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Cette année, l’exercice sino-russe baptisé « Joint Sea 2017 » a eu lieu dans la zone d’intérêt stratégique directe de l’OTAN. Organisée dans les eaux resserrées de la Baltique, la manœuvre s’est déroulée à proximité des trois États Baltes, au large de la Pologne et de l’Ukraine qui, depuis la fin des années 90, sont, aux portes de la Russie, la cible des empiètements de l’organisation militaire occidentale et auxquels Vladimir Poutine a décidé de mettre fin [2].

Plus qu’une simple manœuvre militaire, l’exercice en mer baltique, vu par les Chinois et les Russes comme une réplique aux démonstrations de force américaines dans la zone d’intérêt stratégique de Pékin, aux abords de la Corée et en mer de Chine, exprime un refus plus large partagé par Moscou.

Sur la longue liste des différends de la Chine et de la Russie avec la Maison Blanche on retrouve les intrusions politiques américaines au nom des droits individuels (à cet égard le rejet chinois s’est récemment exprimé à Hong Kong par la bouche de Xi Jinping), les stratégies anti-missiles de Washington en Europe et en Corée du Sud et la priorité américaine accordées aux sanctions contre Moscou, Téhéran et Pyongyang, que le Congrès vient récemment d’alourdir.

Ce mois de juillet, en mer Baltique, à côté des bâtiments chinois, les russes avaient aligné une douzaine de bâtiments dont le « Piotr Velikiy » leur seul croiseur géant à propulsion nucléaire de la classe Kirov encore opérationnel et un sous-marin nucléaire lance engins (SNLE) Dmitriy Donskoi (TK-208) de la classe Typhoon, plus grand submersible de combat jamais construit. Les exercices ont testé les procédures de ravitaillement, de sauvetage en mer et de lutte anti-sous-marine, et donné lieu à des tirs réels contre des cibles navales et aériennes.

Une emprise globale.

le 14 mai 2015, la frégate lance missiles Linyi traverse le Bosphore. Cette année les navires chinois étaient entrés en Mer Noire avec la marine russe.


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Cette année, l’exercice sino-russe n’était pas la seule activité de la marine chinoise dans la région. Du 18 au 21 juillet une autre flottille de 3 bâtiments de combat faisait une escale de courtoisie à Istanbul, membre de l’OTAN aux ambitions stratégiques désormais ambigües que Washington surveille avec inquiétude.

Trois jours plus tard, elle était dans le port du Pirée, à l’entrée sud de l’Europe, gérée par le transporteur chinois COSCO qui en détient 67% des droits depuis avril 2017. Les escales avaient lieu dans le cadre d’une tournée mondiale en Asie, Afrique, Europe et en Océanie, à l’occasion du 68e anniversaire de la création de la marine chinoise.

La tournée en Méditerranée faisait suite à d’autres escales effectuées en janvier et février derniers dans 4 pays du Moyen Orient, autour de la péninsule arabique, au Koweit, au Qatar, aux Émirats et en Arabie Saoudite.

Dans cette zone où, en concurrence encore discrète avec les États-Unis, la Chine étend son influence, avec un nouvelle emprise militaire à Djibouti, tandis que sa présence dans le port pakistanais de Gwadar à 450 nautiques d’Abu Dabi, jalonne la route de ses importations de pétrole, à vue directe de la mer d’Oman où, depuis 2008, la marine chinoise participe à la lutte internationale contre la piraterie [3].

Enfin, un nouvel exercice sino-russe aura lieu en septembre prochain, en mer du Japon et en mer d’Okhotsk, au large de la Sibérie orientale, cette fois dans la zone d’intérêt stratégique chinoise, dans la zone de tensions avec Pyongyang, à proximité des archipels coréen et japonais, à quelques centaines de nautiques de la base de Yokosuka, quartier général de la 7e flotte américaine.

Notes :

[1Présente à RIMPAC en 2014 et 2016 avec 3 navires et plus de 1000 marins, la marine chinoise a encore été invitée à y participer par le Pentagone en 2018. Lire : Entre raison, émotions et rivalités stratégiques, la marine chinoise participe à RIMPAC.

[2Si la Pologne (depuis 1999) et les États Baltes (depuis 2004) sont membres de l’OTAN, la tentative de l’Ukraine pour y adhérer à partir de 2008, avortée en 2010 est une des racines des troubles dans la région provoqués par la réaction russe à l’empiètement américain sous couvert de l’OTAN.

[3Premier déploiement opérationnel de la marine chinoise à une très longue distance de ses bases, la mission de lutte contre la piraterie a, depuis 2008, concerné 16 000 marins, 1300 personnels des forces spéciales, 30 bâtiments de surfaces (50% des navires de combat) et toutes les unités logistiques à quoi s’ajoutent plusieurs sous-marins. Ces unités ont escorté 6000 navires de commerce regroupés en 800 convois. L’expérience acquise au cours de ces missions est précieuse.

 

 

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