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›› Société

Nettoyage de la capitale et expulsions. Incendie et polémiques. Les migrants, « citoyens de seconde zone »

Dans les faubourgs de Pékin le Parti conduit une vaste opération de nettoyage urbain dont les principales victimes sont les migrants. La mairie se défend contre les critiques en expliquant qu’elle a procuré du travail et aidé au relogement.


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Il fallait s’y attendre. La campagne de nettoyage de la capitale et d’évictions des migrants menée avec détermination et efficacité par la mairie de Pékin, mais, au total, assez peu attentive aux réactions des expulsés, vient de produire un premier retour de flamme.

Le 10 décembre jour anniversaire des « droits de l’homme » institué par l’ONU, au village de Feijia 费家村 – feijia cun - (le village des artistes) situé au-delà du 5e périphérique au nord-est de la capitale, des centaines de manifestants se sont rassemblés pour protester contre la destruction de leurs habitations et de tout un quartier transformé en zone sinistrée par les engins de terrassement.

Alors que les manifestants brandissaient des banderoles protestant, au nom des droits, contre la violence des expulsions « 暴力 驱 赶 侵犯 人权- baoli qugan qinfan renquan » une envoyée de la mairie tentait par mégaphone de rassurer la foule : « 相信我。无论 今天 有 什么抱怨 都 可以- Xiangxin wo, wulun jintian you shenme baoyuan, dou keyi - Faites moi confiance ; aujourd’hui quelles que soient vos doléances, elles seront entendues ».

Il n’est pas certain que les bonnes paroles suffisent. Déjà en cours depuis plusieurs mois, la campagne d’assainissement s’est brusquement accélérée quand, le 18 novembre, 19 personnes dont plusieurs enfants, sont morts dans l’incendie de logements insalubres à Xihongmen dans le district de Daxing suite à un feu déclenché dans un atelier textile installé au sous-sol d’un immeuble.

La précision sur les circonstance de l’accident donnée par un site d’information chinois a rapidement été effacée par la censure et remplacée par un communiqué lapidaire de la mairie qui tentait de faire oublier qu’elle connaissait la situation au point qu’elle y avait déjà organisé des exercices incendie.

Les évictions brutales sur très courts préavis ont, pour la plupart, eu lieu dans des zones de la périphérie de Pékin où logent les migrants mal payés dont les conditions de vie, le déclassement et la manière dont ils ont été expulsés ont ému les internautes.

Un faisceau de réactions critiques.

S’il est vrai que les rassemblements de Feijia Cun sont de faible ampleur, ils expriment un malaise et une désapprobation courant non seulement dans les populations concernées, mais également dans le milieu académique. Il y a deux semaines une affiche placardée à Qinghua révélait qu’une centaine d’intellectuels réprouvaient la brutalité de la campagne d’assainissement. Les critiques sont même venues de l’intérieur du système.

Le 26 novembre, la chaîne nationale CCTV publiait un commentaire sur « wechat » qui, tout en reconnaissant que « la ville devait être assainie » sans faiblir, indiquait qu’il était « nécessaire de faire preuve de compassion à l’égard des populations affectées ». Le texte continuait en évoquant les risques de sécurité portés par les bidonvilles insalubres, mais il s’interrogeait aussi sur la situation des migrants « obligés de trouver un abri avec seulement 3 jours de préavis, en plein hiver par des températures largement en-dessous de zéro. »

Prenant le contrepied des publications de la capitale comme le Quotidien de Pékin faisant l’apologie des efforts d’assainissement de la mairie désormais aux ordres de Cai Qi, proche du président et ayant récemment bénéficié d’une promotion accélérée entré au Bureau Politique au 19e Congrès, CCTV pressait les autorités de se conformer à leur slogan du Congrès promettant de développer le pays de manière « patriotique – 爱国 – aiguo », par des efforts « d’innovation 革新 – gexin - », de « solidarité 团结 – tuanjie - » et de « justice morale 道德 正义daode zhuyi ».

Le China Daily en Anglais abordait la question morale du traitement indigne des migrants mal payés, sans statut de résidents, méprisés et rejetés par les Pékinois, alors même qu’ils contribuent à l’aménagement urbain et l’amélioration de l’esthétique de la capitale.

Cai Qi, n°1 à Pékin en première ligne.

La police ferme les rues pour prévenir les rassemblements.


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Les critiques des médias officiels contre la mairie renvoyaient à de probables frictions internes dont il n’est pas difficile de deviner qu’elles sont dirigées contre Cai Qi dont la promotion éclair n’aura pas manqué de faire des jaloux [1]. En tous cas, n°1 de la mairie depuis le Congrès, Cai Qi qui s’était fait un nom et une réputation sur les réseaux sociaux à l’écoute des internautes à propos de la pollution dans la capitale qu’il avait promis de réduire, mesure aujourd’hui les contradictions de l’action publique.

Ecartelé entre d’une part le projet d’assainissement des quartiers périphériques qui recoupe celui de réduire la population de la capitale de 2 millions pour la contenir en-deçà des 23 millions prévus par la planification 2020, et d’autre part la sévérité des jugements de la « toile » qui l’accusent d’avoir tiré profit de l’incendie mortel de Xihongmen pour se livrer à une « épuration sociale » des quartiers périurbains, le protégé de Xi Jinping a été contraint de rappeler ses équipes de démolisseurs à la modération et à plus d’attention aux résidents.

Plus largement, l’assainissement de la capitale ciblant les migrants sans statut et priés de se reloger par leurs propres moyens ou de retourner dans leur province d’origine, télescope l’un des plus graves problèmes sociaux auxquels la Chine est confrontée.

Lire :
- Les migrants relèvent la tête.
- 我是 范 雨素。La souffrance des migrants sur les réseaux sociaux.

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Le poids moral de la question des migrants.

Après que l’incendie du 18 novembre ait provoqué la mort par asphyxie de 18 personnes dans un atelier textile en sous-sol, dans le district de Daxing au sud de Pékin, (photo), la mairie a accéléré les démolitions et les expulsions de migrants. L’opération est partie d’un vaste plan d’aménagement urbain de la capitale. Les critiques accusent la mairie de se livrer à une « nettoyage social » pour débarrasser Pékin de ses migrants qualifiés en 2010 par une note officielle de « population de seconde zone ».


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Bien que les autorités nient résolument que « les soutiers du miracle » seraient victimes du mépris de la classe moyenne résidant dans la capitale, une polémique sur ce sujet a tout de même enflammé les réseaux sociaux où des internautes interrogeaient la mairie sur le sort réservé à la population « déclassée » de la capitale « - 低端 人口, diduan renkou- », une expression d’abord utilisée en 2010 dans un document officiel de la mairie.

La censure a aussitôt réagi en supprimant de Weibo les allusions à « une catégorie de population supposée de 2e zone » et a vivement démenti qu’une telle discrimination existait et que l’intention de la mairie était de « débarrasser Pékin des sa population de migrants » comme le suppose un article du South China Morning Post.

Toutes les discussions et critiques sur le sujet ont été effacées, tandis que la censure officielle bloquait les compte-rendu d’investigation des événements par des internautes. Le 28 novembre, le bureau de la censure émettait une directive aux médias stipulant que « la priorité devait être donnée aux rapports officiels ».

Mauvaise image.

L’entrée de Faijiacun (photo de 2014). La destruction est d’autant plus sensible que l’endroit s’est forgé une réputation de « village d’artiste », fréquenté par AI Wei Wei.


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Mais, les contrôles n’empêchent pas les fuites vers les grands médias occidentaux alimentées par des correspondants anonymes. Le 19 novembre, le New-York Times dont le site est bloqué en Chine depuis septembre, révélait l’état d’esprit de quelques expulsés. « Xi Jinping est de ma région » se lamentait une dame Dang Hui’e du Shaanxi où le président a passé sa jeunesse.

Venue à Pékin pour trouver du travail, elle a reçu trois jours de préavis pour évacuer son appartement avec son bébé de 9 mois. « Avons nous des lois pour nous protéger ? » dit-elle s’adressant virtuellement à Xi Jinping, « Vous faites la loi, vous êtes le Président. En quoi vos législations sont elles bonnes pour nous ? ». « Je n’ai jamais vu une chose pareille depuis huit ans que je vis à Pékin » disait une autre femme migrant au sud de la ville où les destructions ont été les plus nombreuses. Debout à côté des décombres de ses étals, elle se lamentait « Pékin ne veut plus de nous. Nous n’avons plus qu’à retourner dans nos provinces ».

Après une description du paysage dévasté comme un champ de bataille par les engins de terrassement - « la moitié du village de Xinjian grouillant de migrants avec leurs enfants il y a seulement deux semaines, n’est plus qu’un champ d’immeubles détruits ; attendant le déblaiement des décombres, les quelques résidents encore présents emballaient leurs affaires dans des valises et des cartons » -, l’article commentait le décalage entre cette situation et les bonnes paroles du Congrès.

« Les expulsions, écrivait le journal, contrastaient de manière saisissante avec la vision de Xi Jinping exprimée dans son discours du 18 octobre d’une « société socialiste modestement prospère de citoyens tous égaux entre eux dont le droit au développement équitable serait complètement garanti », « 全面建设小康 社会 Quanmian jianshe xiaokang shehui - »(…) « 全面 建设 现代 社会 主义 中国 人民 平等 参与 和发展 的权利 得到 充分 保障. – Quanmian jianshe xiandai shehui zhuyi zhongguo renmin pingdeng canyu he fazhan de quanli dedao chongfen baozhang - »

Information objective et censure.

La séquence jette aussi une lumière crue sur les rapports troubles du pouvoir avec l’information. La censure est omniprésente et s’attache à contrôler les réactions adverses des médias et de la société dans un système où, refusant les critiques, le Parti, soucieux de sa prévalence autoritaire, tente de nourrir l’illusion d’une société idyllique sans contestation portée à la fois par les progrès socio-économiques et la propagande nationaliste.

Le même phénomène d’occultation avait eu lieu quand la société de jardins d’enfants RYB – de son nom chinois 红黄蓝教育 Hong Huang Lan Jiao Yu – traduit en Anglais Red Yellow Blue (RYB) – cotée en bourse à New-York avait été confrontée à un scandale de maltraitance des enfants dont les premiers indices apparurent en 2015 à Tiexi dans la province du Jilin où des enfants portaient des marques de coups d’aiguilles infligés par certains éducateurs dont 4 ont été condamnés à 2 ans de prison après que l’école ait été fermée.

En novembre 2017 plus de 10 parents protestèrent que, dans une école RYB du district de Chaoyang à Pékin, leurs enfants portaient des traces de coups d’épingles.

Alors qu’un moniteur a été inculpé et un parent arrêté pour avoir « colporté de fausses rumeurs », le 28 novembre, le Bureau de la sécurité publique de Chaoyang préconisait aux médias « d’éviter « les exagérations malveillantes » et prescrivait aux senseurs de « supprimer du net toutes les exubérances des réseaux sociaux ».

Notes :

[1菜奇, Cai Qi, 62 ans. Membre du Comité Central et du Bureau Politique depuis le 19e Congrès. Diplômé de sciences politiques de l’université normale du Fujian, Cai Qi a pour lui d’être un des fidèles du Secrétaire Général qui apprit à le connaître au cours leur expérience commune au Fujian à la fin des années 90 et à Hangzhou au Zhejiang (2003 – 2007). En 2014, Xi Jinping l’a appelé à Pékin pour en faire le n°2 de la Commission Nationale de Sécurité du Comité Central.

Deux ans plus tard, il était nommé vice-maire de Pékin, puis maire en 2017. Rares sont les fonctionnaires pouvant se targuer d’une promotion aussi rapide

 

 

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