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›› Chronique

En Corée, la Chine inquiète des risques de guerre et excédée par Pyongyang, tente de revenir dans le jeu par Séoul

Le 13 décembre, le président Moon Jae-in a été accueilli en visite officielle à Pékin à l’occasion du 25e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre Pékin et Séoul. Moon-Jae in relaye au Corée du sud l’idée d’un report des manœuvres du printemps 2018 avec le fragile espoir de relancer une politique d’embellie.


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Alors que nombre d’observateurs de la péninsule coréenne expriment l’espoir d’une ouverture née, le 12 décembre dernier, d’une déclaration de Rex Tillerson au forum de la fondation sur la Corée du nord du Centre de recherche « Atlantic Council », laissant entendre que Washington pourrait accepter de négocier sans conditions préalables avec Pyongyang, Pékin dont la réaction est restée mesurée et de plus en plus inquiète d’une situation qui lui échappe, accueillait en visite d’État le président sud-coréen Moon Jae-in à l’occasion du 25 anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la Corée du sud.

Par les temps qui courent, pour Pékin, toujours formellement allié militaire de Pyongyang au nom d’un traité signé en 1961, célébrer en grande pompe l’anniversaire de la reconnaissance de la Corée du sud qui n’eut lieu qu’en 1992, 39 ans après l’armistice, est un signal politique d’autant plus fort que le chef de l’État nord-coréen, deuxième héritier de la dynastie Kim, n’a jamais été accueilli en Chine - ce qui signale pour le moins un éloignement et une méfiance -.

En invitant Moon Jae-in le président chinois tente d’abord de réparer les dégâts des tensions nées de l’installation du système THAAD en Corée du Sud.La manœuvre a aussi pour but de restaurer une influence très affaiblie sur le dilemme nord-coréen par le truchement du premier allié militaire de Washington dans la zone.

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Alors que nombre d’indices indiquent un glissement stratégique de la Chine dont, pour la première fois de l’histoire un haut responsable de l’appareil militaire s’est rapproché de Bureau « planification de crises » des armées américaines (lire à ce sujet : Chine - Corée du Nord – Etats-Unis. Sous la surface quelques glissements tectoniques.) ;

Tandis que, sous la pression de Washington et en dépit de ses très fortes réticences, Pékin a, depuis septembre, accepté d’augmenter ses pressions sur Kin Jong-un [1], les déclarations communes de Xi Jinping et Moon Jae-in prennent un sens particulier dans le contexte de défiance et de soupçons creusant un fossé entre Pékin et Pyongyang dont le régime nord-coréen, très isolé, ne peut que mesurer l’importance.

Si le président chinois a, comme son homologue sud-coréen, rappelé l’importance du dialogue et son souci de stabilité stratégique de la péninsule, il a aussi réaffirmé sa détermination à ne pas laisser Pyongyang continuer sur la voie de la nucléarisation militaire.

Les voies divergentes de la « dénucléarisation ».

Accord sur la dénucléarisation et prévalence du dialogue tels furent, à côté des promesses de coopération bilatérale d’une relation restaurée, les maîtres mots de la visite du Président Moon à Pékin. Est-ce à dire qu’après la déclaration de Tillerson du 12, tous les acteurs stratégiques de la région sont désormais complètement alignés ? Pas tout à fait.

Mais, s’il est vrai que subsistent de graves raisons de s’inquiéter en même temps que d’importantes divergences, y compris à Washington, l’ambiance dans laquelle baigne le dilemme vieux de plus de 60 ans, est en train d’évoluer.

Après la déclaration de Tillerson, l’attaché de presse et la porte parole de la Maison Blanche Sarah Huckabee Sanders et Heather Nauert ont réaffirmé que le point de vue de Washington n’avait pas changé. Toutes deux répétèrent que la Corée du Nord était une menace, que l’objectif était la dénucléarisation et que la préférence du Département d’État allait au dialogue - ce qui au fond n’est pas très éloigné de ce que dit Pékin –.

La différence est que Washington répète toujours que les pressions sont nécessaires alors que les Chinois, suivis par Moscou, les disent inutiles.

Le 15 décembre, précisant sa boutade du 12 décembre selon laquelle Pyongyang et Washington pouvaient se rencontrer « même pour ne parler que du temps qu’il fait », Tillerson confirmait lui aussi l’objectif de dénucléarisation et la nécessité des sanctions que la Chine conteste officiellement, tout en acceptant de les augmenter. « La Corée du Nord doit gagner sa place à la table des négociations. Les pressions doivent continuer et c’est ce que nous ferons jusqu’à la dénucléarisation ».

Alors que le New-York Times présentait la mise au point du secrétaire d’État comme une « volte-face », la différence avec la Chine elle aussi opposée au nucléaire militaire et ayant accepté, en dépit de ses réticences, de peser économiquement sur Pyongyang, était en réalité plus dans le ton, l’affichage et les modalités que dans le fond.

D’accord sur l’objectif de dénucléarisation, Pékin et Washington le sont aussi sur les éventuelles conséquences des embargos sur la stabilité du régime et la situation stratégique à venir de la péninsule.

En août dernier, attentif à ménager le souci de stabilité et de statuquo, une des épines dorsales de la stratégie de Pékin, le Département d’État avait publiquement assuré que l’objectif de Washington n’était pas l’effondrement du régime ; que, même en cas d’ébranlement accidentel de la situation, les forces américaines présentes au sud ne s’installeraient pas au nord et que Washington ne chercherait pas à accélérer la réunification entre les deux Corée.

Pour autant, sur la question clé des conditions d’une reprise du dialogue, Pékin et Washington, n’ont pas réussi à trouver un terrain d’entente.

Désaccord sur les conditions du dialogue.

Bombardiers stratégiques B1 en Corée du Sud pour l’exercice Vigilant Ace qui eut lieu du 4 au 8 décembre.


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Alors que l’un et l’autre n’ont pas la moindre visibilité sur la possibilité que nombre d’observateurs considèrent comme improbable, d’un assouplissement de la position fermée de Pyongyang refusant de renoncer à l’arme nucléaire dont le régime dit qu’elle n’est pas négociable, Washington a, jusqu’à présent, refusé d’examiner la proposition de Pékin datant de mars 2017 d’un moratoire sur les programmes nucléaire et balistique nord-coréens en échange d’un arrêt des nombreux exercices de l’alliance conjointe dont certains sont conduits avec le Japon et l’Australie, parfois le Canada et des observateurs de l’OTAN, à un rythme qui ne faiblit pas [2].

L’exercice Vigilant Ace qui s’est déroulé du 4 au 8 décembre dernier, a même été un point d’orgue rassemblant pour 5 jours sur la péninsule 12 000 hommes sud-coréens et américains, 230 aéronefs dont 6 F-22 « Raptor », 18 F-35 de la dernière génération d’avions furtifs et des Bombardiers stratégique B-1 américains, dont McMaster, conseiller à la sécurité nationale expliquait récemment qu’ils étaient une réponse au test du missiles Hwasong-15, le 29 novembre dernier.

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Naissance d’un sentiment d’urgence.

Le 12 décembre lors du forum sur la Corée du nord de « l’Atlantic Council » Rex Tillerson a laissé planer l’idée d’une négociation avec la Corée du nord avant de confirmer quelques jours plus tard que Pyongyang devait d’abord s’abstenir durablement de nouvelles provocations. La département d’État rajoutait que les pressions sur la Corée du nord seraient poursuivies jusqu’à la dénucléarisation de la péninsule.


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Quel que soit l’angle de vue, la puissance des positions arc-boutées produisant un cul-de-sac, l’importance des zones d’ombre et l’opacité du régime nord-coréen dont les intentions et la situation ne sont pas connues, justifient le nouveau climat international propice au lancement d’un dialogue, non pas pour ne parler que « du temps qu’il fait » selon la boutade de Tillerson, mais, à tout le moins, pour réduire l’épaisseur des ténèbres.

Pour les promoteurs d’une rencontre Pyongyang et Washington, le but initial, en dehors de tout objectif stratégique concernant les programmes nord-coréens, serait en effet de réduire les incompréhensions pour tenter de sortir de l’enchaînement toxique et hautement dangereux des provocations – sanctions – échanges de menaces ponctués de tests balistiques et nucléaires à quoi répondent les « bruits de ferraille » américains accumulant sur la péninsule d’innombrables risques d’incidents qui sont autant d’explosifs pouvant, par contagion, dégénérer en un conflit direct.

Tel était le sens de l’intervention de Tillerson le 12 décembre au forum de l’Atlantic Council. Si lui aussi ne perd pas de vue la dénucléarisation dont il faut répéter qu’elle est aussi l’objectif de Pékin, il estime qu’il est urgent de dépasser les blocages empêchant même d’entretenir des canaux de contacts.

Le 15 décembre à l’ONU, il a clarifié ce point après avoir rappelé que Washington ne se laisserait pas imposer par d’autres – comprendre Pékin – les conditions d’un dialogue avec Pyongyang qui, de son côté, « doit » a t-il précisé « durablement cesser ses provocations » (…) « nos canaux restent ouverts, les Nord-coréens les connaissent ; ils peuvent les contacter quand ils le souhaitent ».

A quoi la porte-parole du Département d’État a ajouté que la communication entre Pyongyang et Washington « à ne pas confondre avec une négociation », était d’autant plus cruciale qu’elle servait à « mesurer l’effet des sanctions et à éviter toute erreur de jugement ».

En même temps, Antonio Guterres, secrétaire général des NU a considéré la situation en Corée du Nord comme la crise la plus dangereuse de la planète et, sans nommer Washington, mis en garde contre les risques des « rhétoriques agressives » insistant lui aussi sur la nécessité d’ouvrir des « canaux de communication avec Pyongyang », condition essentielle pour « tenir à distance les dangers d’escalade fatale ».

L’intervention du Secrétaire Général venait après la mission conduite à Pyongyang au début novembre par l’Américain Jeffrey Feltman, diplomate de carrière, ancien ambassadeur au Liban et ancien assistant de Hillary Clinton, devenu Secrétaire général adjoint pour les affaires politiques à l’ONU.

Première mission officielle des Nations Unies depuis 2011, le voyage qui dura 4 jours et demi dans la capitale nord-coréenne, donna lieu à de longs échanges – 15 heures de réunion selon Feltman - avec le ministre des Affaires étrangères Ri Yong-ho. Selon Feltman, elle a avant tout révélé les risques de malentendus et de dérapage militaire dus à une grande défiance et à l’absence totale de communication.

« Le soupçon et la crainte », dit Feltman, font que, « dans leur esprit, à court terme, leur seule solution de sécurité est la dissuasion, plutôt que la diplomatie ». Cette remarque recoupe une déclaration faite à CNN en octobre dernier par un officiel nord-coréen pour qui « l’arme nucléaire, témoin de la capacité de riposte de Pyongyang, était le préalable indispensable à la diplomatie ».

Les hésitations de Washington.

Début novembre, l’Américain Jeffrey Feltman, Secrétaire général adjoint pour les affaires politiques à l’ONU a effectué une mission d’enquête à Pyongyang où il a rencontré le ministre des Affaires étrangères Ri Yong-ho. Il en est revenu avec 1) le sentiment que Pyongyang était attentif à ses arguments ; 2) l’impression de vastes malentendus et incompréhensions qui sous tendent l’obsession du nucléaire militaire d’un régime craignant pour sa sécurité ; 3) l’urgence d’ouvrir un dialogue direct.


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Pour Washington, c’est là que le bât blesse. La condition des négociations serait que la Corée du Nord fasse la preuve de sa bonne foi et parvienne à rassurer les Américains sur un sujet et par un moyen dont on voit bien qu’aujourd’hui dans l’exécutif américain les contours ne sont plus très clairs.

Dès lors que le régime refuse de négocier son arme nucléaire à laquelle il est précisément parvenu en dissimulant ses programmes aux inspecteurs de l’AEIA tout en acceptant les programmes d’aide pour un nucléaire civil [3] les uns s’interrogent sur l’utilité d’une négociation et, partant, les moyens d’un retour de confiance.

Les autres, tels Tillerson qui sont sur la même ligne que le Secrétaire Général Guterres et Feltman, considèrent que, sans préjuger de la suite d’un dialogue, l’urgence immédiate pour éviter un malentendu et une escalade catastrophiques est d’établir un contact pour dissiper les ténèbres et les dissentiments.

Donnant une interview à Christiane Amanpour de CNN, Feltman a cependant voulu exprimer un optimisme mesuré en signalant que les Nord-coréens avaient, lors des rencontres, été attentifs, concentrés et apparemment préoccupés de comprendre l’état d’esprit du monde à leur égard. « j’ignore s’ils accepteront quoi que ce soit, mais ils ont écouté avec attention les raisons pour lesquelles la communauté internationale était si inquiète ».

A Pékin, en dépit de l’habituelle placidité des porte-paroles prolongeant l’apparente sérénité du ministre des Affaires étrangères Wang Yi cherchant à donner l’impression que la Chine peut jouer les médiateurs, l’état d’esprit n’est clairement plus à l’optimisme.

Examinant les hésitations américaines sur les solutions à la crise exposées plus haut, le sentiment qui domine est l’inquiétude, en même temps que celui d’avoir perdu le contrôle de la situation.

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L’inquiétude affichée de Pékin.

Des discussions seraient en cours à la demande de Moon Jae-in pour retarder les exercices conjoints du printemps après le 18 mars, date de la fin des JO d’hiver. Si la manœuvre réussissait ce serait une petite victoire pour la Chine qui milite pour un moratoire des manœuvres. Son succès dépend cependant des réactions de la mouvance conservatrice à Séoul et Washington.


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Le 14 décembre, Xinhua, revenant sur l’ouverture exprimée par Tillerson du 12 décembre, donnant le sentiment d’une divergence entre le Secrétaire d’État et le Président, approuvait la condition exprimée par Tillerson qu’un dialogue ne pourrait s’engager que si Pyongyang cessait ses tests.

Analysant les tâtonnements américains, l’agence de presse chinoise reprenait les deux hypothèses de Dan Mahafee, vice-président et directeur politique du Centre d’études sur la Présidence et le Congrès : « au pire il s’agit d’une rupture fondamentale entre Tillerson et le Président, au mieux nous sommes en face de la stratégie du “bon et du mauvais flic“ par laquelle le Département d’État poursuit ses efforts pour aboutir à un dialogue pour sortir pacifiquement de la crise, tandis que la Maison Blanche augmente ses pressions sur Pyongyang ».

Dans sa conclusion, Xinhua, voulant faire preuve d’optimisme, reprenait l’appréciation de Dan Mahafee spéculant plus sur l’hypothèse optimiste d’une stratégie concertée de l’exécutif américain, où dit-il « nombreux sont ceux au sein de l’équipe de sécurité du président conscients de la puissance destructive d’un conflit avec Pyongyang ».

Il reste que, rapporté par le South China Morning Post, le fond du pessimisme chinois est exprimé par plusieurs chercheurs et militaires à la retraite qui, constatant les impasses entre Washington et Pyongyang, commencent à exprimer clairement leur crainte d’un conflit.

Le 16 décembre, parlant à une conférence sur la crise coréenne, Wang Hongguang, ancien commandant en second de la région militaire de Nankin mettait en garde contre les risques d’une guerre imminente sur la péninsule, alors que l’alliance conjointe sino-coréenne préparait à nouveau ses grandes manœuvres annuelles en mars prochain.

Shi Yinhong, chercheur à Renmin et conseiller du gouvernement, renchérissait en expliquant que les risques de guerre n’avaient jamais été plus élevés depuis l’armistice. Il regrettait que l’éventualité de la guerre ou de la paix repose uniquement sur Donald Trump et Kim Jong-un.

Yang Xiyu, membre éminent de l’Institut Chinois des relations internationales (中国 国际 问题 研究所) du ministère des Affaires étrangères, constatait que dans le face à face entre Washington et Pyongyang, Pékin qui n’avait aucune influence sur la situation, n’avait même plus voix au chapitre. A l’université de Nankin encore, le professeur Zhu Feng accusait l’exécutif chinois de « faire l’autruche » et d’ignorer les risques de guerre. « Dans un contexte où Pékin avait perdu son influence – ce qui affaiblissait son statut international - et où, par ailleurs, Kim Jong-un avait humilié Pékin en refusant de recevoir l’envoyé du parti communiste Song Tao », il était urgent de se ressaisir.

Si dans l’opacité des tractations entre Pékin et Pyongyang, il est difficile d’apprécier la réalité de l’impuissance chinoise, l’inquiétude en revanche, s’exprime par le branle-bas décidé par le régime dans le nord-est, par les provinces limitrophes de la Corée du Nord. Il y a une semaine, le Quotidien du Jilin 吉林日报 publiait en pleine page des consignes à la population en cas d’attaque nucléaire.

Pékin manoeuvre au sud de la péninsule.

Article paru dans le quotidien du Jilin édité par le Parti. A droite le titre 核武器常识 及其 防护 propose des notions de base sur les armes nucléaires et les moyens de s’en protéger. A gauche, la planche de dessins rappelle les mesures à prendre pour évier une contamination radiologique. Fermer hermétiquement les issues ; porter un masque ; boire de l’eau filtrée.


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Dans cette situation de fortes angoisses où monte la crainte d’un conflit dont Kim Jong-un dit qu’il sera nucléaire, vient cependant de s’allumer une fragile lueur d’espoir.

Faisant suite aux pressions militaires exercées par Washington, elle est née du sentiment d’urgence s’emparant de quelques grands acteurs y compris à Washington et à l’ONU qu’un dialogue sans conditions préalables ne préjugeant pas des objectifs de la négociation, mais uniquement destiné à purger les scories des malentendus et des méfiances, est devenu absolument nécessaire.

Autre indice poussant à un optimisme mesuré, probable résultat des conversations entre Xi Jinping et Moo Jae-in, Séoul et Washington discutent aujourd’hui à la demande sud-coréenne du possible report des grandes manœuvres de leur alliance conjointe prévues au printemps prochain.

Si le report était décidé, les exercices Key Resolve - exercice de cadres sur informatique - et Fol Eagle - déploiements réels d’unités venant des États-Unis avec celles stationnées dans la péninsule rassemblant au total plus de 300 000 hommes et des moyens militaires de dernière génération tels les chasseurs furtifs et le porte-avions Carl Vinson), auraient lieu après les jeux olympiques d’hiver organisés à Pyongcheang en Corée du sud du 9 février au 18 mars, date de clôture des jeux paralympiques.

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En réalité, en Corée du Sud, la présidence aux prises avec les lobbies pro-américains et liés au complexe militaro-industriel soucieux de ne jamais donner le sentiment d’une capitulation face à Pyongyang, avance, sous l’influence de Pékin, sur une piste très étroite face à une opinion publique partagée entre la ferme volonté de se défendre contre les provocations nord-coréennes et la peur d’un conflit.

Tel est le contexte acrobatique où l’héritier de Kim Dae-jung, espérant tirer profit de la trêve olympique, tente de relancer la politique d’embellie étouffée en 2003 par la sortie de Pyongyang du traité de non prolifération. L’épisode signale aussi la manœuvre de Pékin qui, ayant peut-être perdu son influence sur Pyongyang, tente de revenir dans le jeu par le biais de Séoul. Les craintes ambiantes d’un malentendu né de l’accumulation des forces militaires autour de la Corée du nord pouvant pousser Pyongyang à la faute d’une agression directe, préventive jouent en faveur du président coréen.

Mais rien n’est gagné. Il a en face de lui la très puissante vieille garde de l’alliance et des militaires, dont les représentants sont présents dans les exécutifs de Washington et de Séoul, arc-boutés non sans raison à la réalité de la menace. Même s’ils acceptent un moratoire pour la durée des jeux, leur intention est que, contrairement à l’idée chinoise et peut-être à celle de Moon, les exercices conjoints reprennent le plus vite possible.

Pour les optimistes dont il a été question tout au long cette analyse, la « fenêtre » est donc étroite. La bonne nouvelle est qu’elle existe.

Notes :

[1Se conformant aux sanctions de l’ONU, en septembre 2017, Pékin a ordonné la fermeture dans les 4 mois de toutes les sociétés nord-coréennes opérant en Chine, imposé un embargo sur les produits dérivés du pétrole exportés par Pyongyang et interdit les exportations de textiles chinois vers la Corée du Nord. Il reste que Pékin est toujours réticent à réduire ses exportations de pétrole. A cet effet elle s’appuie sur les quotas humanitaires onusiens destinés à réduire l’impact sur les populations des embargos sur les exportations des matières premières d’énergie.

[2Echaudée par l’agression communiste de 1950 et l’attaque de commandos nord-coréens contre la « Maison Bleue », siège de l’exécutif à Séoul en 1968, l’alliance conjointe Séoul – Washington dont il faut rappeler qu’en cas de conflit elle passerait sous contrôle opérationnel américain, met en œuvre toute une panoplie d’exercices organisés chaque année au printemps et à l’été. Ils vont des exercices cadres informatisés aux déploiements de grande envergure accumulant sur la péninsule d’importantes troupes et équipements que Pyongyang dénonce comme autant d’agressivités.

On citera « Fol Eagle » qui étudie l’entraînement logistique et les procédures d’acheminement des renforts venant des États-Unis, y compris les équipements et personnels des opérations spéciales, les moyens aériens et navals, les unités amphibies du corps des « Marines » ; il est jumelé avec Key Resolve (exercice sur ordinateurs destinés à entraîner les PC) ;

Ulchi-Freedom Guardian, ancien Ulchi-Focus Lens, du nom du général Eulji, commandant les armées du royaume de Goguryeo. Rebaptisé en 2015, il est un exercice de simulation par ordinateurs d’engagement opérationnelle des forces sur la péninsule. « Vigilant Ace » dont une session vient d’avoir lieu du 4 au 8 décembre est un exercice mettant en œuvre les forces aériennes.

L’alliance conjointe est consciente des risques portés par une telle accumulation des forces sur la péninsule. Mais elle considère que les avantages stratégiques l’emportent sur les inconvénients qui portent un risque d’escalade ou même de dérapages militaires.

[3A partir de 1995 la Korean Energie Development Organization (KEDO) financé par la communauté internationale avait entrepris la construction de deux réacteurs nucléaires à eau légère de 1000 mégawatts. En 2002, Washington avait gelé sa participation en accusant Pyongyang de développer un programme clandestin d’enrichissement d’uranium. En 2003 Pyongyang quittait le traité de non prolifération. Un an plus tard le projet était mis en sommeil puis définitivement arrêté en mai 2006. Le premier test nucléaire eut lieu le 9 octobre 2006. L’année suivante Pyongyang affirmait son statut de puissance nucléaire.

 

 

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