Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

 Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :

›› Politique intérieure

Le fil ininterrompu de l’histoire chinoise et la quête de vérité

Tous les 26 décembre, la statue de Mao à Shaoshan est l’objet d’un culte quasi métaphysique des foules chinoises. On comprend pourquoi Xi Jinping a plusieurs fois affirmé qu’une rupture dans l’histoire chinoise qu’il aime aussi à enraciner dans l’antique histoire de la « Terre jaune », serait dangereuse pour le Parti.


*

En 2005 paraissait le livre « Mao : The Unknown Story » de Jung Chang et Jon Halliday, 832 pages, publié chez Cape et en français chez Gallimard sous le titre « Mao, l’histoire inconnue » dont QC avait publié la recension en 2006.

A l’époque de la publication de ce livre iconoclaste, il n’était certes pas question de « démaoïsation » dont certains observateurs anticipaient qu’elle suivrait la « déstalinisation » soviétique, mais la question se posait dans certains cercles intellectuels chinois. Encore en 2014, Deng Yuwen, ancien rédacteur en chef adjoint du Xuexi Shibao 学习时报 (Etudes), le journal de l’École Centrale du Parti, démis de ses fonctions en avril 2013 pour avoir critiqué dans le Financial Times la politique nord-coréenne de la Chine, publiait une critique de Mao.

La charge était aussi une attaque directe contre la vision de Xi Jinping refusant d’introduire une rupture entre Mao et Deng considérés par l’actuel n°1 comme les deux faces indissociables de la réalité historique chinoise, l’une n’ayant pu exister sans l’autre.

Evoquant les dangers de « l’amnésie historique », expliquant que le souci de continuité se heurtera tôt ou tard à la quête de vérité de la société de plus en plus agitée par l’effervescence des nouvelles technologies de l’information, Deng Yuwen soulignait qu’à terme ni la révolution culturelle, ni la répression de Tian An Men n’échapperont au réquisitoire public.

*

Jusqu’à 2012, l’oligarchie qui se méfiait du souvenir de Mao, était obsédée par la crainte du culte de la personnalité et la hantise d’un retour populiste à la manière de la révolution culturelle.

Martyrisé, le Parti avait payé le prix fort du narcissisme du Grand Timonier et de son obsession du pouvoir personnel, éliminant sans états d’âme les voix critiques, notamment celles qui condamnaient l’utopie idéologique du « grand bond en avant » dont l’intention était de rattraper en 15 ans le niveau économique occidental par le travail des foules, la collectivisation forcée et la propagande.

C’est ainsi que sont morts faute de soins en 1974 et en 1969 le général Peng Dehuai ancien commandant en chef en Corée et ministre de la défense qui avait tenté de se suicider à son arrestation en 1966 et Liu Shaoqi, président de la République dont la femme Wang Guangmei, docteur en physique nucléaire avait, durant la révolution culturelle, été promenée juchée sur un camion avec, pendu à son cou, en dérision pour moquer sa sophistication, un collier de balles de ping-pong.

Fort de ses souvenirs morbides, l’appareil avait, une fois pour toutes, statué sur le bilan du maoïsme dont il s’efforçait de se tenir à l’écart : La partie positive de son œuvre était estimée à 70%, tandis que les 30% restant constituaient la face noire de l’héritage dont mieux valait ne pas parler.

L’ampleur de cette appréciation négative tout à fait inhabituelle dans un système léniniste vertical, exprimait à elle seule la distance à laquelle le Parti entendait tenir le souvenir de Mao dont la dépouille embaumée hante cependant toujours la place Tian An Men, objet de la ferveur du peuple pour qui l’homme reste le grand héros chinois du XXe siècle.

La réhabilitation de Mao.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, les appréciations officielles changent. Ayant réaffirmé avec force que la rupture avec l’histoire et la démaoïsation serait mortelle pour le Parti, tout comme, dit-il la déstalinisation avait été à la racine de la chute de l’URSS, le n°1 chinois a définitivement évacué la perspective de couper l’appareil de l’histoire maoïste. Plus encore, l’appréciation officielle de l’héritage est en train d’évoluer.

Le 26 décembre dernier, à l’occasion du 124e anniversaire de la naissance de Mao, la machine politique publiait un éditorial dans le Global Times, surgeon du Quotidien du Peuple. On y lisait entre autres que Mao dont toute la part sombre était gommée, avait été, ce qui est exact, à l’origine d’une révolution qui bouleversa le monde, extirpa la Chine du moyen âge féodal et redonna sa fierté au peuple chinois humilié par les prédations de l’Occident.

La tendance à tourner le dos aux appréciations objectives de l’histoire de Mao dont le cynisme avait traumatisé le Parti et éliminé ses meilleurs éléments, est à mettre en perspective avec l’actuelle trajectoire de l’appareil articulée autour de l’affirmation très nationaliste du « socialisme aux caractéristiques chinoises – 有中国 特色社会主义 » élevées lors du 19e Congrès au rang de dogme constitutionnel.

Au passage, il n’est pas anodin de signaler qu’un communiqué du Comité Central en date du 19 janvier énonce de manière ambivalente que « les efforts pour adhérer à “l’État de droit“ doivent céder la place à l’obédience à la constitution- 坚持 依法治国 要 以宪法 为先 ».

Définissant une identité, un chemin de développement et un comportement international pouvant, si nécessaire, se démarquer des principes de la démocratie et du droit international, l’idée des « caractéristiques chinoises » devenue un slogan politique d’affirmation séparée, se réfère à la culture et à l’histoire ancestrale, devenant à l’occasion, le marqueur d’un antagonisme avec l’Occident qui privilégie moins l’histoire et la culture que le droit. En arrière plan surnage toujours la longue mémoire des humiliations que l’Occident a infligées à la Chine.

Le slogan qui avait été mis en avant dans les années 80 par Deng Xiaoping pour rassurer les caciques communistes inquiets des conséquences de l’ouverture aux capitaux étrangers, répond aussi à la volonté maintes fois exprimée par Xi Jinping de ne pas introduire une rupture dans l’histoire du Parti considérée dans sa longue continuité depuis la « Terre Jaune » des Zhou, jusqu’à la Chine moderne en passant par la république de Sun Yat Sen, la révolution maoïste et les réformes de Deng Xiaoping.

Wang Guangmei.

Wang la belle épouse de Liu Shaoqi à droite sur la photo avait attisé la haine de Jiang Qing. Wang est ici au bras de Sukarno lors d’un voyage officiel en 1963. Les gardes rouges et Jiang Qing la harcelèrent pour avoir à cette occasion revêtu le « Qipao », robe emblématique des années 30 d’origine mandchoue, fendue sur le côté et porté un collier de perles « la révolution n’est pas un dîner de gala (…) Vous êtes l’épouse d’un réactionnaire bourgeois ».


*

S’il est une histoire sombre symbolisant l’impitoyable férocité idéologique de Mao avide de pouvoir, encore attisée par la jalousie de sa femme Jiang Qing, c’est bien celle de l’épouse de Liu Shaoqi, président de la république de 1959 à 1967, période pendant laquelle ce dernier qui fut un militant communiste de la première heure, tenta de mettre en œuvre une politique de reconstruction de la Chine après la guerre civile et les affres du « grand bond en avant ».

Alors que Liu cherchait le chemin d’une reconstruction pragmatique du pays, Mao désavoué à la Conférence de Lushan de l’été 1959, fomentait sa riposte.

Après la destitution en 1966 de Peng Dehuai, pourtant un des principaux soutiens de Mao et compagnon de la « Longue Marche », mais déjà critique de Staline, la contre attaque maoïste trouva son épilogue au 9e Congrès du Parti dix ans plus tard. Rassemblant 1500 délégués dont 75% appartenait à l’APL, il entérina la purge de Liu Shaoqi et de Deng Xiaoping, renouvelant 80% des membres du Congrès et portant aux nues le général Lin Biao et les gardes rouges de la révolution culturelle déjà à l’œuvre depuis trois années.

En arrière plan flottait la figure ambiguë de Zhou Enlai, l’insubmersible premier ministre de 1948 à sa mort en 1976 aux racines familiales directement connectées à l’ancienne bureaucratie impériale, immémoriale et très efficace armature administrative de la Chine, encore aujourd’hui au cœur et principal levier de la modernisation du pays.

A plusieurs reprises, éminence grise naviguant habilement au milieu de la tempête maoïste qui emportait tout sur son passage, il sauva Wang Guangmei d’une mort certaine.

++++

La jolie Guangmei et la jalousie de Jiang Qing.

Wang Guangmei promenée sur un camion et humiliée par les gardes rouges en 1967.


*

A 24 ans diplômée de physique de l’université catholique de Furen à Pékin, fille d’un ministre de Tchang Kai Chek, Wang Guangmei fut au cœur de la guerre civile chinoise l’une des protagonistes de l’histoire hésitante de la Chine, interprète et médiatrice entre Mao et Tchang sous le parrainage du général Marshall envoyé du Président Truman pour tenter de tenir à distance la perspective d’une guerre civile.

C’est à cette époque qu’elle rencontra Liu Shaoqi déjà 4 fois divorcé, deux fois plus âgé qu’elle, dont elle était la secrétaire. Jolie, sophistiquée et séduisante, parlant le Français, le Russe et l’Anglais, encouragée par son mari à jouer un rôle en politique, Wang se trouva en 1963 impliquée dans un groupe de travail enquêtant sur le désastre du grand bond en avant (1958 – 1961).

A l’été 1966, voulant restaurer l’ordre à l’université de Qinghua, elle s’attira les foudres des étudiants révoltés manipulés par Mao sur le point de lancer la contre attaque chaotique de la révolution culturelle. C’est aussi à cette époque que Wang Guangmei devint la cible de Jiang Qing, de son vrai nom Luan Shumeng, actrice de second plan, originaire du Shandong, devenue la 3e femme de Mao.

A partir de 1966, Jiang Qing fit partie des radicaux placés avec Chen Boda en première ligne par Mao pour déclencher une campagne de purification antiféodale et anti-bourgeoise qui lui valut le surnom usurpé « d’Impératrice Rouge », mais dont l’influence ne reposait que sur sa relation intime avec Mao.

En 1967, les gardes rouges arrêtèrent Wang et son mari. Alors qu’elle était sous la protection de Zhou Enlai à Pékin, elle fut attirée à l’extérieur de l’enceinte où elle se trouvait par les étudiants de Qinghua qui lui firent croire que sa fille avait été renversée par une voiture. Libérée une première fois grâce à l’entremise de Zhou, elle fut à nouveau séquestrée cette fois par la garde personnelle de Mao.

Le 10 avril 1967 on l’exhiba avec son mari sur le campus de Qinghua et à Tian An Men devant une foule excitée en compagnie de centaines d’autres « révisionnistes » accusés de vouloir engager la Chine sur la voie du capitalisme. Tous les deux humiliés furent battu sous les yeux de leurs enfants puis séparés. Wang ne revit jamais son mari mort en prison en 1969 probablement d’absence de soins dans une prison de Kaifeng non chauffée. Leurs enfants dont une fille de 10 ans furent également persécutés et enfermés.

Quand en 1972 on leur accorda le droit de rendre visite à leur mère, ils la virent « pâle, le visage sombre, vêtue d’un manteau militaire, offrant un spectacle difficile à supporter » Harrison E. Salisbury, auteur de « Heroes of my time » (1993). Condamnée à mort, elle fut encore une fois sauvée par Zhou Enlai qui persuada Mao de lui accorder sa grâce. Libérée en 1979, trois ans après la mort de Mao, elle fut réhabilitée par le Comité Central en même temps que sa famille.

Après avoir appris à sa libération qu’elle était veuve de son mari mort depuis dix ans, elle fut le témoin des procès qui, sous l’égide de Deng Xiaoping, jugèrent Jiang Qing et la « Bande ses Quatre ». Après quoi, elle fut nommée Directrice des relations extérieures de l’Académie des Sciences Sociales.

Décédée le 13 octobre 2006 à l’hôpital militaire 301 de Pékin à l’âge de 81 ans, elle est inhumée à Babaoshan – la montagne aux huit trésors 八宝山 - , le cimetière où reposent les héros révolutionnaires et les hauts fonctionnaires éminents du régime.

Ses enfants sont toujours vivants. Sa fille Ting Liu, diplomée de la Harvard Business School est à la tête du cabinet de conseils Asia Ling Group.

Avec son fils Liu Yuan (67 ans), qui fut entre autres général de l’APL et commissaire politique du département de logistique, elle a publié « Liu Shaoqi tel que vous ne le connaissez pas – 你 所 不知道的 刘少奇 - »

Après une carrière politique modeste au terme de laquelle il fut nommé vice-gouverneur du Henan en 1988, Liu entra tardivement dans la Police Armée Populaire à l’âge de 41 ans. Grâce à sa proximité avec Xi Jinping il joua un rôle éminent dans la lutte contre la corruption dans les armées.

Liu Yuan, le fils inflexible de Liu Shaoqi.

Liu Yuan s’exprime ici pour honorer la mémoire de son père dans son village natal Huaminglu dans le Hunan, 40 km à l’ouest de Changsha.


*

Lire :
- Le Parti revisite son histoire : son regard édulcoré éclaire le présent.
et
- La grande remise à niveau opérationnelle des armées (Suite).

Proche depuis l’enfance de Xi Jinping avec qui il avait fréquenté de 1960 à 1969 l’école de l’APL « Ba Yi » n°25 à Pékin, promu général en 2003, Liu Yuan devint le Commissaire politique adjoint du département de logistique de la Commission Militaire Centrale. Après quoi on le retrouve Commissaire politique de l’Académie des Sciences militaires de 2005 à 2011.

Au sommet de la hiérarchie des officiers généraux depuis 2009, il joua un rôle éminent dans la lutte contre la corruption dans les armées, en particulier dans la chute de Xu Caihou, le tout puissant commissaire politique de la police armée populaire qui fit fortune en vendant les promotions de ses subordonnés. L’origine de son combat de nettoyage éthique des armées remonte à 2010 quand il écrivit la préface du livre de son ami, le sociologue Zhang Musheng « Modifier notre approche culturelle de l’histoire : 改造 我们 文化 历史 观 ».

Expert en développement rural et protégé du réformateur Chen Yizi, conseiller politique de Zhao Ziyang qui quitta la Chine après Tian An Men pour les États-Unis où il fonda le Centre d’Etudes sur la Chine moderne à Princeton, Zhang développait l’idée que seule une « Nouvelle démocratie » pouvait sauver le Parti.

Son constat, « Aujourd’hui il n’y a pas seulement un collusion entre des bureaucrates corrompus, le capital et des intermédiaires parasites, il y a aussi les dirigeants qui se vendent et la capitalisation du pouvoir politique corrompu par des réseaux criminels », fut probablement à l’origine du sentiment d’urgence qui poussa Xi Jinping à engager sa près brutale campagne contre la corruption.

Dans l’APL la charge anti-corruption aboutit à la destitution et à la condamnation à la prison à vie des généraux Gu Junshan, Xu Caihou et Guo Boxiong. (Lire notre article "Coup de balai à la tête de l’APL").

Mais peu apprécié dans l’APL où la hiérarchie lui reproche de n’avoir fait qu’une carrière courte à l’ombre de Xi Jinping, détesté par ceux qui lui reprochent d’avoir trop bousculé les jeux troubles du pouvoir militaire, peut-être aussi mis en difficulté à cause des liens anciens avec Bo Xilai, Liu Yuan que la rumeur pressentait pour tenir un rôle dans la future commission de discipline de l’APL réformée, a pris sa retraite militaire en 2015 à l’âge de 65 ans. En 2016, il a été nommé vice-président de la Commission des affaires économiques et financières de l’Assemblé Nationale.

 

 

Le 4 mai, genèse du nationalisme chinois

[13 mai 2019] • François Danjou

Retour de flammes académique. Mise aux normes universitaire et contradictions marxistes

[30 mars 2019] • Jean-Paul Yacine

La longue portée des armes chinoises

[23 mars 2019] • Jean-Paul Yacine

L’obsession normative exportée hors de Chine

[21 février 2019] • Jean-Paul Yacine

40e anniversaire des réformes. Crispation politique et incertitudes

[21 décembre 2018] • François Danjou