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›› Economie

Où va la guerre des taxes entre Washington et Pékin ?

Le 22 mars D. Trump a signé une ordonnance décidant de taxer 60 Mds d’exportations d’acier et d’aluminium chinois aux États-Unis. Pékin a répliqué en augmentant les taxes sur 128 produits américains en Chine. Mais derrière le rideau les deux négocient pour trouver un accord.


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Après la déclaration de la Maison Blanche d’appliquer, à compter du 23 mars 20%, de taxes sur les importations d’acier chinois et 10% sur celles de l’aluminium touchant 60 Mds de $ d’exports chinois vers les Etats-Unis, à quoi s’ajoutent les projets de restrictions imposées aux investissements chinois aux États-Unis et la menace d’une plainte à l’OMC par le département du Trésor pour infraction aux droits de propriété intellectuelle, Pékin a réagi par plusieurs canaux officiels.

La dernière riposte en date vient du ministère des finances, reprises par le Quotidien du Peuple le 2 avril.

Mais en prenant du recul chacun verra que, compte tenu de l’étroite interdépendance des deux géants qui dépasse les simples questions commerciales, il est probable que la crise actuelle mise en hyperbole par les médias, se règlera par la négociation.

Une réaction chinoise à la fois ferme et mesurée.

Le 2 avril, accusant Washington d’enfreindre les lois du commerce international, le site du ministère des finances rendait publique la décision chinoise de taxer 128 produits américains dont les fruits, le vin, la viande de porc, les tubes d’acier destinés à l’exploration pétrolière, pour une valeur totale de 3 Mds de $.

La réaction faisait suite à celle du ministère du commerce qui, le 23 mars, se disait prêt à relever le gant d’une bataille des taxes tout en exhortant D. Trump à ne pas mettre en danger la relation bilatérale, tandis qu’aux États-Unis et en Europe les tenants du libre commerce reprochaient à la Maison Blanche de prendre le risque de déclencher une guerre des taxes généralisée.

Peu avant, le Premier ministre Li Keqiang avait répété la crainte d’une embardée tarifaire globale « dont personne ne sortirait indemne ». Sa mise en garde répondait à Peter Navarro, conseiller pour le commerce de D. Trump expliquant que les mesures tarifaires avaient été décidées après que « 15 années de dialogue avec la Chine avaient échoué à modifier son comportement commercial ».

Simultanément Hua Chunying, porte parole du Waijiaobu, stigmatisant les restrictions d’exportations américaines de technologies militaires sensibles - « les États-Unis refusent d’exporter ce dont la Chine a besoin » -, répétait lelle aussi que la Chine ne resterait pas inerte et protégerait ses intérêts, non sans avoir une fois encore exhorté Washington à la modération.

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Au passage, l’insistance chinoise à prêcher la modération indiquait que Pékin tient beaucoup à protéger sa relation avec Washington, rejoignant par là nombre d’intellectuels et politiques américains héritiers de la pensée de Kissinger et Brzezinski pour qui la relation sino-américaine devait rester une des épines dorsales stratégiques de la politique étrangère de la Maison Blanche, y compris, si nécessaire en gênant autant que possible le rapprochement eurasiatique et les « nouvelles routes de la soie » lancées par Pékin en 2013.

Vues de Washington celles-ci apparaissent comme un contournement par la Chine des pressions américaines exercées par la Maison Blanche contre Pékin sur le théâtre du Pacifique Occidental dont les premières salves furent tirées en 2011 par B. Obama et H. Clinton auteurs du « pivot » stratégique et du Transpacfic Partnership qui excluait la Chine.

Lire à ce sujet : Le « Trans-Pacific Partnership – TPP - », nouvelle bévue stratégique américaine ?

Le vice-premier ministre Liu He en première ligne.

Le montage photo présente deux des principaux protagonistes de l’actuelle guerre des taxes et des négociations. A gauche Liu He, pilote de la macroéconomie chinoise ; à droite Steven Mnuchin, ancien de Goldman Sachs et actuel secrétaire au Trésor.


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En février, premier contact officiel de haut niveau entre les deux administrations, c’est Liu He, un mois avant sa promotion au rang de vice-premier ministre en charge des questions macro-économiques qui, avec son équipe, s’était déplacé aux États-Unis pour tenter de désamorcer la crise.

Lui aussi prévenait que la Chine était prête à se défendre, non sans avoir, comme Li Keqiang et le Waijiaobu, espéré que les « deux parties resteront rationnelles et travailleront pour protéger la stabilité de la relation bilatérale ».

Le 24 mars, durcissant le ton, Liu téléphonait au secrétaire d’État au commerce Mnuchin pour se plaindre que les enquêtes autorisées par D. Trump menées par l’administration américaine sur les infractions chinoises au droit de propriété intellectuelle dans le cadre de l’article 301 du « trade act » de 1974 étaient contraires au droit commercial international. Mais la Maison Blanche justifiait ses offensives en répliquant que l’Amérique avait perdu 60 000 usines et 6 millions d’emplois en raison des pratiques commerciales malhonnêtes.

Le même jour, un commentaire du Quotidien du Peuple analysait les dommages potentiels qu’une guerre commerciale infligerait aux États-Unis soulignant au passage qu’elle handicaperait aussi la réélection de Donald Trump en 2020. La Chine, figurant parmi les plus fréquentes destinations d’export de la plupart des États, disait en substance l’article, le conflit impactera 425 des 535 sièges du collège électoral.

Mais, touchant à l’essentiel, le commentaire évoquait aussi les risques pesant sur les grands groupes américains citant Apple et Boeing dont, respectivement, 20% et 13% des ventes sont réalisées en Chine tandis que Qualcomm, Intel, Texas Instrument et Micron Technology tirent une part importante de leurs « royalties » du marché chinois.

Lire : L’impitoyable guerre des microprocesseurs. (Suite)

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Captations de technologies et propriété intellectuelle.

Tim Cook le PDG de Apple. Lors du forum de développement de Pékin le 24 mars, il a en termes voilés, évoqué les pressions chinoises sur son groupe. Celles-ci concernent la protection des données et la captation de technologies.


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Le 24 mars Tim Cook, PDG de Apple s’exprimant au forum de développement de Pékin 中国 发展 高 层 讨论 appelait au calme, mais reconnaissait que « dans certains cas les bénéfices n’avaient pas été équitablement partagés par toutes les parties ».

La remarque qui mérite attention était une manière édulcorée de signaler que le groupe avait été placé sous la pression de Pékin pour l’obliger à abandonner ses principes de protection des données en Chine. Le 28 février, un article d’Amnesty International mettait en doute la capacité du groupe à garantir la confidentialité privée des utilisateurs.

Après avoir, sur ordre de la police, retiré de son offre « Apple Store » l’application VPN qui permet de contourner la censure, Apple a, pour se conformer à une loi chinoise promulguée en 2017, été contraint de transférer la gestion de son service iCloud destiné aux utilisateurs chinois à une société chinoise de stockage de métadonnées (Big Data) basée à Guizhou 贵州云大数据产业发展有限公司.

Tim Cook affirme que les données privées seront protégées. Il reste que la garantie n’a pas de valeur si la loi chinoise peut, en arguant des raisons de sécurité, exiger à tout moment des serveurs qu’ils dévoilent l’anonymat des usagers.

L’évocation du géant américain du portable et de l’iPhone renvoie au cœur de la contre offensive américaine. Tirant un cinquième de ses revenus de la puissance du marché du monde chinois (Chine, Hong-Kong,Taïwan et Singapour) avec tout de même 33% des utilisateurs mondiaux de « smartphones » (243 millions) localisés en Chine continentale, les modèles d’Apple « iPhone 7 » et « 7 plus » ayant, sur le Continent, été vendus à 27,5 millions d’exemplaires au 3e trimestre 2017 (15,6% des ventes globales), Apple est, en Chine, confronté aux pressions publiques, tirant avantage du potentiel commercial du Continent pour imposer leurs normes de confidentialité et de transferts de technologies.

A la mi-octobre 2017, Erin Enmis, vice-président de l’US-China Business Council témoignant devant le Congrès se plaignait des règles chinoises exigeant des transferts de technologies en échange de l’accès au marché chinois.

Mauvaise foi, inquiétudes et perspectives.

Alors que l’objectivité des analyses est à la fois polluée par l’appréciation sans nuance par D. Trump, du déficit commercial des États-Unis (375 Mds de $ à la fin 2017) tout de même gonflé par l’exportation aux États-Unis d’une valeur ajoutée américaine produite en Chine et, à l’inverse par le parti-pris anti-américain accusant pour solde de tout compte, la nouvelle Maison Blanche de détruire l’ouverture au marché, il est difficile de prévoir l’issue de la crise dont tout porte cependant à croire qu’elle devra se conclure par des concessions réciproques.

Au cœur du sujet deux questions : comment prendre en compte la valeur d’un marché dont les grands groupes tirent abandonnement profit ? Et comment protéger les technologies et la propriété intellectuelle, conditions essentielles de l’innovation ? En parallèle, pointe de plus en plus le débat sur les modèles de société, la liberté d’expression et le droit à la confidentialité des données, épines dorsales des systèmes démocratiques, auxquelles le régime chinois n’accorde qu’une priorité relative.

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Dans la bataille en cours, les atouts et les vulnérabilités des deux parties sont partagés. Il est vrai que la brutalité des mesures en cours décidées par Donald Trump créent un a priori négatif y compris chez ses alliés directs de Washington comme le Japon, lui aussi ciblé par l’offensive « America First » [1] et dont les conséquences furent d’abord perceptibles sur les marchés boursiers (chute du point moyen des actions industrielles du Dow Jones de 4,66 points et recul des bourses asiatiques le 21 mars), mais dont les effets n’ont pas duré.

Nombre d’analyses de grandes figures de la finance et de l’économie telles le Taïwanais Justin Yifu Lin, ancien premier économiste de la Banque Mondiale et les prix Nobel d’économie que sont Paul Krugman diplômé de Yale et du MIT, éditorialiste reconnu du New-York Times et Joseph Stiglitz, ancien vice-président de la Banque Mondiale ont, avec raison, noté les risques de la méthode Trump, dont les plus importants sont les conséquences sur le consommateur américain lui-même et celles, en chaîne, sur une série de pays hôtes d’industries sous-traitantes travaillant pour la Chine.

Sans compter, ajoute Krugman, que la brutalité de l’offensive tous azimuts crée une faille dans la solidarité des critiques qui, comme Washington, se plaignent des infractions chinoises au droit de propriété intellectuelle, abaissant ainsi l’efficacité des pressions conjuguées contre la Chine à ce sujet.

Fragilités chinoises.

Le plan 中国制造 2025 (produit en Chine 2025) est un défi de modernisation de 10 secteurs clés : 1) Nouvelles technologies de l’information, 2) Machines outils et robotique, 3) Aéronautique et espace, 4) Construction navale, 5) Transports ferroviaires, 6) Nouvelle énergie, 7) Energie, 8) Equipements agricoles, 9) Nouveaux matériaux, 10) Biotechnique et pharmacie.


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Rares sont cependant les analyses des fragilités de la Chine, dont l’économie en pleine restructuration, fortement dépendante des apports technologiques étrangers et des importations d’hydrocarbures est plombée par les dettes des entreprises et des administrations locales.

Mise, depuis 2014, sous tensions par la fuite de capitaux [2], elle reste, en dépit de la hausse de la part des services, toujours articulée à l’export et à la production industrielle où la qualité n’a pas encore pris le pas sur la quantité, à quoi s’ajoute le rôle clé de l’investissement, y compris étrangers, malgré la hausse de la consommation.

Au-dessus de ces complexités économiques et financières plane la question cruciale de la légitimité du régime en grande partie liée à la croissance et où le plan « Made in China 2025 » joue un rôle éminent.

S’agissant de la modernisation du pays, le défi de l’actuelle direction sera de préférer la coopération apaisée à la captation de technologies et au viol de la propriété intellectuelle dont on voit bien qu’au-delà de toute autre considération, elles sont à la racine de conflits.

Tout indique que derrière le rideau, l’ambiance est à l’apaisement. Un article du WSJ du 26 mars précisait que les principaux protagonistes Liu He, Steven Mnuchin et Robert Lighthizer avaient discrètement commencé à négocier pour améliorer l’accès des groupes américains au marché chinois des services et des banques.

Notes :

[1L’Union Européenne, la Corée du Sud, le Brésil, l’Australie, le Canada et le Mexique on été exemptés des taxes par la Maison Blanche. En revanche, à la rédaction de cette note, elles étaient maintenues pour le Japon, la Turquie et la Russie.

[2Des années d’argent facile et d’investissements spéculatifs ont laissé des traces sur la qualité de la production industrielle et provoqué une inflation du marché immobilier à quoi s’ajoute la volatilité grégaire des investisseurs chinois ayant initié une puissante fuite des capitaux depuis 2014.

Pour stabiliser ses finances le pouvoir a du resserrer le contrôle des changes qui handicape les initiatives individuelles à l’étranger et impacte par exemple le paiement des frais de scolarité des enfants de la classe moyenne hors de Chine. Afin de freiner l’évasion du capital et la chute de sa monnaie, le pouvoir a du massivement puiser dans ses réserves entre 2014 et 2017. Tombées 2,998 Mds de $ en janvier 2017, celles-ci ont cependant rebondi pour revenir à 3100 Mds de $ en janvier 2018.

 

 

Perspectives 2019, entre freinage, mesures de relance et signes de reprise

[11 avril 2019] • Jean-Paul Yacine

L’ANP 2019. Un empilement de défis économiques et politiques

[2 mars 2019] • Jean-Paul Yacine

Avis de tempête économique

[25 décembre 2018] • Jean-Paul Yacine

Mettre les alarmes sur la dette chinoise en perspective

[23 octobre 2018] • François Danjou

Violence de la guerre commerciale et espoir de conciliation

[20 août 2018] • Jean-Paul Yacine