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›› Technologies - Energie

Avenir du nucléaire. Le choix difficile des neutrons rapides

Source CEA. Un réacteur à neutrons rapides (RNR, en anglais Fast-neutron reactor) utilise des neutrons non modérés à l’énergie cinétique élevée ayant l’avantage fissionner tous les noyaux lourds et non les seuls matériaux fissiles. Le procédé limite également les pertes de fission (« captures stériles ») des réacteurs classiques ce qui en augmente considérablement l’efficacité.

Le combustible qui baigne dans une cuve de sodium liquide (à gauche sur le schéma) se présente sous forme de pastilles constituées d’un mélange d’uranium 238 (à 80% environ) et de plutonium (à 20% environ). Il transmet les calories créées par la fission du plutonium 239 à un circuit secondaire (via un échangeur de chaleur n°10) dans lequel circule également du sodium liquide.

La chaleur est transmise à un circuit tertiaire d’eau ou de gaz (13), créant une vapeur activant une turbine qui, couplée à un alternateur, produit de l’électricité. Les actinides mineurs (*) à « transmuter » (américium, neptunium) en éléments radioactifs à vie moins longue peuvent également être intégrés dans ces pastilles (à hauteur de 1 à 2%).

(*) Les actinides mineurs - avec les produits de fission - se retrouvent dans les déchets vitrifiés issus du retraitement du combustible. Quand les produits de fission à vie courte et moyenne ont disparu, la contribution des actinides à la radioactivité des déchets devient prépondérante. Les déchets vitrifiés issus du retraitement sont alors 7 fois moins radioactifs que les assemblages dont on n’a pas extrait le plutonium.

Si l’on poussait un jour le retraitement pour séparer les actinides mineurs afin de les brûler (par exemple dans des réacteurs à neutrons rapides) on pourrait aller beaucoup plus loin dans la réduction de la radioactivité des déchets.

En plus de sa plus grande efficacité énergétique, la justification économique du réacteur à neutrons rapides vient de sa capacité à générer du plutonium pouvant ensuite être en partie recyclé dans du combustible MOX. A ce stade, compte tenu des risques générés par la volatilité du sodium en cas de fuite, la filière n’a connu qu’un succès limité.


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En mai dernier, Mark Hibbs journaliste allemand expert en sécurité nucléaire et en non-prolifération, observateur attentif des accords nucléaires bilatéraux et des travaux de l’AEIA, a publié sous couvert de la « Carnegie Endowement for Internationale Peace » une longue étude sur le futur de l’énergie nucléaire en Chine.

Alors que la Chine dispose de 40 réacteurs nucléaires opérationnels, une vingtaine en construction et autant en projet – en totalité dans les régions Est - à quoi s’ajoutent 12 sites de stockage des déchets excentrés au Qinghai et au Sichuan, dans un contexte général cependant marqué par quelques hésitations écologiques, des craintes politiques liées aux risques de sûreté dans les régions à forte densité de population, tandis que se pose la question du combustible des centrales classiques à eau légère dont l’approvisionnement pourrait ne pas être à la hauteur du développement rapide du réseau, l’auteur développe l’idée maîtresse suivante en deux temps :

1) Devenue grâce aux transferts de technologies auto-suffisante dans la construction des réacteurs, la Chine pourrait devenir d’ici 2030 le champion mondial de la mise en œuvre des technologies nucléaires civiles, ayant un impact stratégique à la fois sur la sûreté nucléaire et ses normes, la non-prolifération, la production d’énergie, le commerce et la diffusion globale des technologies sinisées, en même temps que sur le climat par réduction des émissions ;

Mais il ajoute que :

2) Cette ambition ne serait réalisable qu’à la condition de réussir la transition à une échelle industrielle vers la technologie des neutrons rapides capables de recycler de vastes quantités de combustible nucléaire. Dans l’état actuel des connaissances, la solution des neutrons rapides, permettant un taux de combustion élevé et la réduction du coût du cycle, est la seule en mesure de résoudre le défi économique posé par l’augmentation du prix de l’uranium.

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En dépit du freinage du programme après la catastrophe de Fukushima en 2011, l’élan donné au programme nucléaire en 2005 par Wen Jiabao reste irrépressible. Expression collégiale du Bureau Politique qui voyait la filière nucléaire au travers d’un paradigme assez proche de la conception française, comme l’expression de la puissance du pays à la fois militaire et civile, le programme de réacteurs exige une quantité d’uranium toujours croissante.

En 2016, elle était de 2600 tonnes. Au rythme actuel de la construction des centrales, elle sera de 10 000 à 12 000 tonnes en 2020 et pourrait dépasser 16 000 tonnes en 2030 (25% de la production mondiale actuelle), dont la plus grande partie devra être importée au prix du marché.

Disposant aujourd’hui d’un stock stratégique de 85 000 tonnes d’Uranium, la filière nucléaire devrait néanmoins continuer à importer massivement pour assurer l’approvisionnement des centrales dont – selon les planificateurs - le réseau devrait, dans les 20 ans qui viennent, augmenter sa capacité installée de 33,6 GWe aujourd’hui à 150 Gwe, faisant passer la part du nucléaire de 2 à 9% dans le "mix énergie" de la Chine. Dans ce schéma, la capacité nucléaire installée compterait pour 35% de la capacité mondiale évaluée à 418 GWe en 2035 par l’AEIA.

Le choix du nucléaire : Un développement en 3 phases.

Alors qu’au siècle précédent la Chine n’utilisait relativement que peu d’électricité, elle en consomme aujourd’hui plus que n’importe quel pays au monde. Et s’il est vrai qu’en moyenne sa consommation par habitant ne représente encore aujourd’hui que le tiers de celle des pays occidentaux, la demande chinoise ne fera que croître.

Attisée par l’urbanisation rapide, la demande pour des véhicules et des équipements « propres », et les promesses publiques d’assainir l’air des villes chinoises d’ici 2030, elle pourrait doubler dans les 20 ans qui viennent. (La consommation d’électricité par tête est passée de 281 KWh en 1980 à 993 KWh en 2000 et à 4000 KWh en 2015).

Parmi les solutions pour réduire l’empreinte carbone de la production d’énergie, Pékin considère que l’énergie nucléaire est à la fois « disponible, économique et fiable ».

Ce choix fut officiellement exprimé en 2005 par Wen Jiabao lui-même conseillé par les chercheurs de la R&D nucléaire chinoise. Rendu public dans le plan de développement scientifique et technologique courant jusqu’en 2050, le projet s’articule en 3 phases : 1) Jusqu’en 2020 : développement de la filière à eau légère ; 2) 2020 – 2050 : transition vers la filière à neutrons rapides ; 3) A partir du milieu du siècle, introduction des réacteurs à fusion [1] dans le réseau hybride de réacteurs à eau légère et à neutrons rapides. Il reste que ce vaste élan pro-nucléaire décrit plus haut cache quelques zones d’ombre, liées à la rentabilité économique à long terme, à l’écologie, à la sûreté et à l’approvisionnement du secteur en uranium.

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Les zones d’ombre des projets.

En 2005, le Bureau politique et Wen Jiabao décidèrent d’un plan à long terme pour développer le nucléaire en Chine. La carte date de 2008. Aujourd’hui toutes les centrales en construction à l’époque sont achevées.

Pour une vue récente de l’implantation des centrales en Chine, consulter la page 146 du document de Hibbs. Les centrales sont concentrées à l’Est et dans la plaine centrale. Le stockage du combustible let e retraitement ont été en partie déportés à l’ouest.


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S’il est vrai qu’aujourd’hui le secteur est lucratif pour les grands opérateurs ayant le soutien de l’État, cette tendance pourrait ne pas durer. La production d’électricité sera, comme le reste de l’appareil industriel, touchée par les réformes pour plus de transparence, plus de contrôle public anti-corruption et pour une meilleure vérité des prix. Autant de tendances lourdes de nature à réduire les retours sur investissements.

A l’étage supérieur, le nucléaire civil devra s’adapter au nouveau paradigme du freinage de la croissance et de la baisse des rendements du secteur productif, tout en tenant à distance les risques de surproduction et de l’accumulation des dettes.

Dans le même temps, l’évolution démographique urbaine qui, pour des raisons de sûreté, réduit les choix d’implantation des centrales dans les zones à forte densité de population, tandis que les progrès des réseaux de distribution intelligents à très haute tension permettent l’acheminement rapide de l’électricité depuis des centres de production éloignés, modifieront – modifient déjà - le paysage chinois de la production d’énergie et de sa distribution.

Aux incertitudes industrielles augmentées par les contraintes de sûreté, s’ajoutent les risques sociaux et politiques des conséquences de la catastrophe de Fukushima ayant conduit le pouvoir chinois à réduire le rythme de la construction de centrales dans les zones densément peuplées.

Si ces choix de prudence se confirmaient au-delà de 2020, ils affecteraient très certainement la cadence de construction des sites nucléaires, d’autant qu’à Pékin on a pris conscience que l’accumulation des centrales dans la partie Est du pays pourrait, en cas d’accident, induire un risque politique.

Conséquence directe de ce nouveau paradigme où le Parti mesure les risques pour lui-même d’un accident nucléaire, les anciennes projections envisageant un parc de 400 centrales d’ici 2050 ont été réduites de 50%.

A ces vents adverses, s’ajoutent ceux du combustible que les ingénieurs chinois estiment pouvoir régler par la généralisation à plus ou moins long terme des réacteurs à neutrons rapides. Mais cette solution recèle aussi d’importants aléas liés à la sûreté des centrales dans un contexte où, comme ailleurs dans le monde, l’expérience reste limitée en Chine.

Les défis des réacteurs à neutrons rapides.

Alors que, jusqu’à présent, le développement spectaculaire du nucléaire civil reposait sur des technologies vieilles d’un demi-siècle inventées par d’autres et copiées par la Chine, au XXIe siècle, une des options considérées par le Bureau Politique est de remplacer les réacteurs à eau légère par des centrales dotées de techniques à neutrons rapides expérimentées en Chine et l’étranger, mais dont les exemples de déploiement opérationnel restent rares.

Les principales interrogations pesant sur la faisabilité de cette bascule industrielle touche à la capacité technologique chinoise et au niveau de détermination du Parti, donc à son choix stratégique de respecter en dépit des aléas survenus depuis 2005, la planification établie à l’époque de Wen Jiabao, premier ministre de 2002 à 2012 -.

Faut-il passer ou non du stade de la R&D dans la technologie des neutrons rapides dont l’emploi n’est pas sans danger, à celui du déploiement commercial, aux prix d’investissements massifs. ?

La réussite ou l’échec de cette transition aura des répercussions globales.

Si le Bureau Politique répétait les processus anciens de prise de décision collective et consensuelle, il pourrait s’effrayer des dangers d’une bascule technologique jugée trop risquée [2], trop complexe et trop chère, et décider de continuer l’expansion du réseau de centrales sur les errements antérieurs techniques à eau légère. Dans ce cas, le futur de la filière chinoise se heurterait à terme aux obstacles d’un combustible cher et en quantité limité, augmentant la dépendance extérieure de la Chine.

Les tribulations du retraitement chinois.

Janvier 2018, en présence des présidents Xi jinping et E. Macron, ORANO et CNNC ont signé un protocole d’accord pour la construction en Chine d’une usine de retraitement sur le modèle de La Hague pour un prix estimé à 20 Mds d’€ .


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Les réacteurs à neutrons rapides consommant des produits recyclés, le développement de la filière est directement lié au plutonium et à l’uranium de retraitement issus des combustibles usés.

En 2006, installant une concurrence entre ses partenaires de coopération, la Direction chinoise lança deux projets de retraitement -, l’un avec Areva devenu ORANO, l’autre avec Westinghouse. Mais les projets n’aboutirent pas, handicapés par les sous-entendus de sécurité avancés par les États-Unis contre le tandem franco-chinois, à quoi s’ajoutèrent des divergences sur les prix et les craintes des experts chinois d’une trop grande dépendance à l’étranger.

Depuis 2014, les pourparlers techniques France – Chine ont repris pour la construction d’ici 2032 (pour une mise en service en 2035) d’un site de retraitement de 800 MTHM (Metric Ton of Heavy Metal) avec les technologies d’AREVA. Le projet s’ajoute à un autre purement chinois plus réduit de 200 MTHM que les documents officiels baptisent « projet intermédiaire de taille moyenne » installé au nord de Jiuquan dans le Gansu.

Héritier d’une prise de conscience chinoise datant du milieu des années 80 dans le cadre de la stratégie nationale de développement des technologies de pointe baptisé « 863 », le projet pilote était une réponse à l’augmentation du prix de l’uranium et à la hausse du coût de son enrichissement en Chine, avec pour objectif affiché de « récupérer l’Uranium et le Plutonium des combustibles usés » dans une petite unité de retraitement pilote ayant une capacité de 50 MTHM. 

En 1987, déjà la Chine avait informé l’AEIA que le but de l’usine expérimentale entrée en service en 2010 avec 15 ans de retard, était de récupérer du Plutonium pour en faire un combustible contenant un mélange de Plutonium et d’Uranium ou MOX, pour servir de combustible aux futurs réacteurs à neutrons rapides. Mais, selon des experts militaires chinois, l’expérience de séparation du plutonium existait déjà depuis la fin des années 50 dans le cadre du programme nucléaire militaire qui créa trois unités destinées à séparer le plutonium pour le programme nucléaire militaire.

En juillet 2011, l’institut chinois pour l’énergie atomique (中国原子能 科学研究院) connecta au réseau, avec beaucoup de retard sur la planification prévue, une centrale à neutrons rapides expérimentale 中国快中子试验 发电厂 de 20 MWe dont la construction avait duré 20 ans, issue d’une coopération parfois heurtée avec la Russie.

Tout comme l’unité pilote de retraitement, la petite centrale expérimentale était partie d’un plan plus vaste destiné à recueillir des données expérimentales sur le combustible, l’irradiation, la sûreté et la fiabilité en vue d’une généralisation de la filière à neutrons rapides. Mais les deux expériences n’ont pas fonctionné de manière satisfaisante. Handicapées par des problèmes techniques, notamment l’étanchéité des circuits, elles furent souvent mises à l’arrêt.

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Premières unités.

Début du chantier du réacteur expérimental à neutrons rapides de Xiapu dans le nord du Fujian sous la direction de China National Nuclear Corporation 中国核工业集团公司 et Huaneng Nuclear Power development 华能 核能 发展 qui, à eux deux, détiennent 70% du capital du projet. D’une puissance de 600 MWe, sa mise en service est prévue en 2023.


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Depuis 2017, au milieu de spéculations médiatiques diverses – dont celle non vérifiée d’une coopération du groupe nucléaire public CNNC avec la société américaine Terrapower proposant un concept de centrale à 500 MWe SFR (refroidi au sodium) -, le parti communique des échéances optimistes pour la construction à Xiapu sur la cote nord du Fujian d’un réacteur à neutrons rapides de 600 MWe dont les travaux seraient achevés en 2023.

Fin 2017, sans donner de détails, des annonces publiques évoquèrent aussi la construction, également dans le Fujian, d’une unité de 1000 MWe pour une mise en service opérationnelle en 2034.

L’accélération du programme que semble indiquer ces déclarations successives renvoie aux inquiétudes sur la sûreté. En 2013, Bernard Bigot Directeur du CEA avait mis en garde contre la précipitation, soulignant les risques d’accidents induits par l’obsession économique d’augmentation capacitaire à bas coût, sans maîtrise complète des aléas technologiques, dans un contexte où de nombreux pays avaient jusqu’à présent échoué à déployer un réseau opérationnel de centrales à neutrons rapides.

Notant les différences d’appréciation des experts sur l’avenir de la Chine, partagés entre les pessimistes qui prédisent un accident ou pire un « effondrement » et les optimistes qui la voient dominer le monde, la conclusion du travail énonce deux scénarios différents de l’avenir.

Le premier spécule, comme l’annoncent les stratèges et les scientifiques chinois, qu’en 2050, le pays opèrera plusieurs centaines de centrales à neutrons rapides dont la construction et la mise en œuvre auront été puissamment appuyées par le pouvoir et les finances publiques, faisant de la Chine le champion mondial de la filière.

N’ayant pas connu d’accident nucléaire majeur ni les vents adverses des soucis d’environnement, protégée des aléas économiques par l’État, presque entièrement débarrassée des soucis de la ressource en uranium, elle aurait réussi la transition énergétique vers un cycle fermé, devenant à la fois un champion mondial et un exportateur imposant ses normes sur le marché global.

Alors que la filière connaît un net recul dans les pays occidentaux, le nucléaire continuerait à exprimer en Chine un projet industriel vertueux, élément important de la qualité de l’air des grands centres urbains, ayant une capacité de pérennité pour les siècles à venir.

Le deuxième scénario verrait la Chine aux prises avec un parc de centrales vieillissant, à l’entretien coûteux, dont la pérennité serait menacée par l’émergence de technologies alternatives, la baisse de rentabilité des projets et le poids croissant de la conscience écologique de l’opinion. Il est vrai que, dans un régime autoritaire vertical et volontariste, contrôlé par la censure où l’allocation de ressources se fait, si nécessaire, hors des critères de rentabilité économique, le scénario pessimiste est peu probable.

Mais il n’en reste pas moins que la réussite de l’hypothèse vertueuse suppose de surmonter de sérieux défis techniques liés à la sûreté, auxquels s’ajoutent le contrôle des leviers financiers alimentant les projets pour en tenir éloignés la corruption et les gaspillages et le défi de ménager l’opinion publique dont la conscience antinucléaire augmente.

Horizon 2030 – 2050.

Chantier photographié en 2015 de la Centrale de Fuqing dans le Fujian équipée du réacteur de 3e génération entièrement chinois Hualong 1 (华龙 一号). Lire : Coopération nucléaire franco-chinoise : une page se tourne.


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Pour le moment et dans un horizon prévisible à 2030, résultat des efforts du régime depuis 30 ans, il est probable que la part du nucléaire attisée par l’exigence écologique et en grande partie toujours constituée par des centrales classiques, passera à 9 ou 10%, faisant de la Chine un exportateur de ses techniques sur le marché global.

Quant à la transition vers un cycle fermé, les indices visibles montrent qu’elle restera pour un temps encore au niveau de niches expérimentales. A la fin 2017, l’investissement chinois dans la filière des neutrons rapides et dans le retraitement n’était toujours pas à la hauteur de ceux effectués par l’Europe, la Russie et le Japon.

Au-delà des incertitudes économiques et technologiques ou de l’aléa des innovations – dont la principale serait la mise au point d’un système de stockage de l’énergie électrique modifiant de fond en comble le paysage global de l’énergie -, l’un des principaux obstacles est politique, lié à l’actuelle structure très concentrée du pouvoir qui, encore plus qu’avant, rendrait la tête du régime responsable d’un accident grave, créant les conditions d’une crise politique.

Mais alors que le Bureau Politique, prudent et circonspect, se fixe une échéance à 2030, le lobby des experts nucléaires pousse le pouvoir à installer une capacité de retraitement et un réseau de centrales à neutrons rapides dès 2020.

En arrière plan caché mûrit un dilemme stratégique de première grandeur entre la direction politique et la filière nucléaire. Alors que les experts chinois voient l’énergie nucléaire à la fois comme la solution indépassable aux questions d’énergie et d’environnement, à quoi s’ajoute l’expression d’une puissance politique et technologique exportable à l’étranger, la direction politique, plus circonspecte, inquiète des risques politiques pourrait bientôt se ranger à la conception occidentale voyant la filière nucléaire comme une transition vers des sources d’énergie plus sûres.

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A partir du milieu du siècle, la Chine sera confrontée au défi de remplacer ses centrales vieillissantes. Le choix des modèles de remplacement dépendra du paysage technologique offrant ou non des solutions de rechange ; il dépendra aussi de l’idée que se fera le régime du niveau de risques résiduels inhérent aux réacteurs à neutrons rapides. Un succès sur cette voie revitalisera la filière globale et y maintiendra à flot le niveau des investissements.

En revanche, un échec réduirait les perspectives globales des centrales à neutrons rapides. Si un accident survenait en Chine – dont certains chercheurs de l’Institut chinois de l’énergie atomique reconnaissent que la probabilité augmente arithmétiquement avec le nombre de centrales – c’est toute la filière globale qui en subirait le contrecoup.

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Notes de contexte.
Les réacteurs à neutrons rapides.

Marcoule, chantier du réacteur français expérimental de 4e génération à neutrons rapides ASTRID. Décidé par J. Chirac en 2006, appuyé par emprunt public de 1 Mds d’€ en 2010, le projet, héritier de Phoenix et Superphoenix est critiqué à la fois pour son coût et par les antinucléaires.


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Alors que la production d’énergie dépend encore au 2/3 du charbon, le gouvernement chinois, soucieux de réduire la pollution en même temps que sa dépendance aux importations d’uranium mise sur l’introduction à partir 2030 de réacteurs à neutrons rapides pour pérenniser la filière nucléaire jusqu’en 2050. Utilisant du plutonium issu du retraitement, la technologie des neutrons rapides non modérés génère plus de matière fissile qu’elle n’en consomme et multiplie par un facteur 70 la capacité énergétique du minerai.

Le choix est marqué par les incertitudes techniques et des risques de sûreté, dans un contexte global où seulement 21 réacteurs ont été construits sur l’ensemble de la planète depuis 1963 dont 13 ont été arrêtés. Les deux pays ayant accumulé les plus d’expérience de cette technologie sont la France et la Russie.

La Russie a construit 4 réacteurs de puissance variable allant de 8 MWe à 1470 MWe dont 1 expérimental à 8 MWe a été arrêté en 2002 après 44 ans d’exploitation. Deux autres, le BOR-60 (55 MWe) et le BN-600 (1470 MWe), sont toujours opérationnels. Un 4e, le BN-800 (2100 MWe) est en construction.

La France a construit 3 réacteurs (Rapsodie 40 MWe arrêté en 1983 ; Phoenix, 250 MWe, arrêté en 2009 ; Superphoenix, 1240 MWe arrêté en 1997). Un 4e baptisé Astrid est cours de construction dont la capacité installée initialement prévue à 600 MWe vient d’être réduite par le CEA à 200 MWe (?), ce qui a conduit le journal japonais Asahi Shimbum à demander à son gouvernement d’abandonner le projet dont le Japon est membre.

La Chine a mis en service un réacteur expérimental de 60 MWe en 2010. 2 autres sont en construction dans le Fujian dont les capacités installées seront de 600 et 1000 MWe.

Retraitement et coopération avec la France.

Quand en 2005 Wen Jiabao lançait le vaste plan du nucléaire en Chine, il n’avait pas anticipé la naissance d’un mouvement anti-nucléaire dont les prémisses vite réprimés s’exprimèrent en 2016 à Lianyungang à l’annonce de la décision – aujourd’hui annulée - d’implanter une usine de retraitement franco-chinoise non loin de la centrale sino-russe de Tianwan. Sur les pancartes on pouvait lire : « 爱 我 连云港 拒绝 核发科. Nous aimons Lianyungang. Non aux déchets nucléaires. » Cette conscience écologique nouvelle télescope de plein fouet les projets à long termes du nucléaire chinois. La nouvelle implantation du projet n’a pas été dévoilée.


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Le 9 janvier 2018, Paris et Pékin ont signé une lettre d’intention pour la construction en Chine d’une usine de retraitement, dont le contrat définitif a été signé entre CNNC et ORANO en mai dernier. L’accord porte sur un chantier de 20 Mds d’€ avec un début des travaux prévu en 2020 et une mise en service en 2030.

Conçue pour traiter 800 tonnes de combustible usé par an, l’usine à construire sur le modèle de La Hague qui devait initialement être localisée à Lianyungang où se trouve déjà la centrale nucléaire sino-russe de Tianwan, sera finalement implantée ailleurs à la suite des protestations de la population en août 2016.

Lire :

- COP 21 : entre illusions et scepticismes. Réalités et limites des contributions chinoises.
- Les ambiguïtés de la France en Chine.
- Fragilités d’EDF et d’AREVA. Le nucléaire franco-chinois menacé par les écologistes et l’après Brexit.

Notes :

[1La solution de la fusion contrôlée n’en est qu’au stade de la recherche dans le cadre du programme ITER (« chemin » en latin et acronyme pour International Thermonuclear Experimental Reactor) auquel participent l’Union Européenne, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et les États-Unis, par le truchement de la construction d’un réacteur expérimental à fusion contrôlée sur le site du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) à Cadarache.

Avec pour but de démontrer l’idée proche de l’utopie « qu’il est possible de produire de l’énergie propre et abondante grâce à la fusion nucléaire » par confinement magnétique dans un « tokamak » (machine en forme d’anneau métallique creux inventée par des physiciens soviétiques dans les années 1950-60), le projet fait face à la fois au scepticisme et à d’importants défis techniques dont le moindre n’est pas l’exigence d’étanchéité absolue de l’anneau.

Les adversaires du projet estiment qu’il est l’expression du lobby nucléaire en perte de vitesse en recherche d’un deuxième souffle.

[2Les risques de la filière neutrons rapides ne sont pas minces et ont jusqu’à présent conduit plusieurs gouvernements au Japon et Occident (France, Allemagne, Royaume Unis, États-Unis) à ne pas autoriser le déploiement opérationnel de réacteurs utilisant cette technologie. Les risques les plus importants sont liés à la volatilité du sodium liquide utilisé comme agent refroidissant. Réagissant violemment au contact de l’air et de l’eau, le sodium peut en cas de fuite déclencher des catastrophes.

Même si de sérieux efforts sont en cours pour limiter ces risques, l’auteur formule p.34 une évaluation prudente du futur de la filière dans le monde.

En Chine où la recherche se développe depuis la fin des années 50 pour le nucléaire militaire, en coopération parfois heurtée avec la Russie, une centaine d’institutions travaillent au déploiement opérationnel des technologies à neutrons rapides, avec aujourd’hui un effort particulier sur la sûreté (fiabilité de la cuve de sécurité, protection antisismique, détection de neutrons, étanchéité des circuits de sodium, systèmes passifs d’arrêt automatique du réacteur).

 

 

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