Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

 Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :

›› Chine - monde

Chine – Afrique : De la quête des matières premières à la coopération. Sur fond de manœuvre géopolitique

Vue de la cérémonie d’ouverture du forum, au Grand Palais du peuple, le 3 septembre d’où avaient été retirés les symboles communistes qui ornent la salle lors des congrès du Parti ou des réunions de l’ANP.


*

Le 7e « sommet Chine-Afrique » devenu en 2012, le « Forum pour la Coopération sino-africaine (Sigle anglais FOCAC – en Chinois 中非合作论坛 » s’est tenu à Pékin, les 3 et 4 septembre derniers.

Au passage, arc-boutés à l’obsession politique de la réunification devenue un ressort de la géopolitique de Pékin, le China Daily et Xinhua notaient que, depuis mai 2018, date du ralliement du Burkina Faso à Pékin « tous les pays africains membres de l’ONU avaient reconnu la République Populaire de Chine comme la représentante légitime de la Chine, à l’exception de l‘eSwatini (ancien Swaziland) ayant maintenu ses relations avec Taïwan ».

Quel que soit l’angle de vue, moins de deux mois après le long périple au Sénégal, au Rwanda et en Afrique du sud du Président Xi Jinping, la présence à Pékin du Secrétaire Général des NU et de la vaste majorité des plus hauts dirigeants des 55 pays africains - seulement 6 chefs d’État ou de gouvernement s’étaient fait représenter - [1], fut une reconnaissance de ses stratégies extérieures. Elle a donné lieu à un spectaculaire exercice de propagande.

Une emphase planétaire auto-laudative.

Le sommet Chine – Afrique fut l’occasion d’une intense campagne de propagande visant à dessiner l’image d’une Chine à l’influence planétaire et à présenter Xi Jinping comme un dirigeant dont la stature égale celle de Mao, ouvrant la voie au culte de la personnalité, dont l’appareil se méfie.


*

Reprenant les thèmes de son discours des BRICS à Johannesburg (lire : L’Afrique, la Chine et l’Europe.) faisant l’éloge du libre commerce contre le protectionnisme dans un monde bouleversé et en évolution rapide, rappelant les vertus de la coopération au profit de tous, le long des « nouvelles routes de la soie », il a insisté sur la proximité sentimentale de la grande « famille sino-africaine – 中非 大家. », élément essentiel du grand projet global de la Chine promoteur de la sécurité, de la prospérité planétaire, de la réduction de la pauvreté et de l’harmonie entre les cultures.

Percevant la quête des peuples pour la stabilité du long terme, il a résolument placé la Chine aux côtés de l’Afrique pour la longue marche vers l’échéance de 2063, centième anniversaire de la création de l’OUA, précurseur de l’Unité Africaine, dont les objectifs entre autres sont de « faire taire les armes sur le continent – silence the guns in Africa - » et d’en améliorer les conditions socio-économiques.

Mais la géopolitique sino-centrée articulée à l’unité de la Chine et à la rivalité en cours avec Washington, non seulement commerciale, mais également à propos de la mer de Chine, de Taïwan et de la Corée du nord, a, dès le premier tiers de son adresse, percé la surface des politesses diplomatiques.

Tel le patriarche accueillant ses fils prodigues, il salué l’arrivée depuis le dernier sommet de Johannesburg en 2015, des nouveaux membres ayant tourné le dos à Taïwan que sont la Gambie, Sao Tome et le Burkina Faso. « 我要 特别 提到 中非 合作论坛 有 三个 新 成员 » lire : « Quand Pékin harcèle Taïwan, Washington lui ouvre les bras. »

Adoptant l’ancienne posture idéologique de « la Chine, plus grand pays en développement », il a exprimé sa solidarité avec le Continent, invité à « monter à bord du TGV de la croissance chinoise - 欢迎非洲搭乘中国发展快车- ».

Puis, affirmant une fois de plus sa volonté de proposer un modèle de gouvernance globale basé sur le respect mutuel, la non interférence et la coopération bienveillante, il a martelé à l’adresse de toutes les critiques que « nul ne saurait freiner la Chine et l’Afrique dans leur marche vers la renaissance – 任何人都不能阻挡中非人民振兴的步伐 ». Lire : Discours d’ouverture de Xi Jinping lors de la cérémonie d’ouverture du Sommet de Beijing du Forum de coopération Chine-Afrique en 2018

Wang Yi le Ministre des Affaires étrangères, coutumier des hyperboles a qualifié l‘événement de « plus grand sommet de tous les temps ; « un événement », a t-il dit, « de signification globale – 历史性 盛会 – que Pékin attend avec enthousiasme 热情期待, dans un esprit de coopération “gagnant – gagnant “ – 双赢 合作精神- ».

La presse officielle en profita pour célébrer les mérites du secrétaire général du Parti Xi Jinping qui, « depuis son accession au pouvoir en 2012, a haussé la traditionnelle amitié sino-africaine et la coopération pragmatique à un niveau universel inédit. - 中非 传统 友好 历久 弥新 尤其 是 党 的十八大 以来 习近 总书记 推动 中非 务实 合作迈上 新台阶 ».

*

Au-delà des emballages vertueux de la propagande, le sommet fut l’occasion pour Pékin de réfuter avec insistance les accusations de « colonialisme », de préciser plus clairement l’attribution des aides et des prêts en fonction des pays plus ou moins nécessiteux et, reprenant la perspective du long terme, d’affirmer la solidarité de la Chine avec l’Unité Africaine dans la poursuite de ses objectifs fondateurs à l’échéance 2063, centenaire de l’établissement de la défunte OUA.

++++

Réfuter les accusations de colonialisme.

Avec plus de 10 000 entreprises présentes en Afrique, l’image de la Chine qui met en œuvre de nombreux programmes de formation sur le terrain, se modifie de manière positive. Selon les sondages elle dépasse celle des Occidentaux. Deborah Brautigam à la tête du programme Chine à l’Institut John Hopkins dénonce les approximations des critiques adressées à la Chine en Afrique. Il est faux de dire que 88% des investissements chinois ont été consacrés à l’énergie fossile comme l’affirme le Guardian le 23 juillet. Entre 2000 et 2015 Pékin a consacré 10 Mds de $ à l’hydraulique et près de 1,5 Mds de $ à l’énergie solaire éolienne et géothermique. Dans le même temps, elle n’a dédié que 4 Mds de $ aux centrales thermiques au gaz et au charbon.


*

Avec l’aide des dirigeants africains en général satisfaits de leur coopération avec la Chine, la direction politique à Pékin et les médias chinois se sont appliqués à contredire les critiques fustigeant l’exploitation par la Chine des ressources primaires africaines et le creusement des dettes des pays insolvables dont les finances sont aux abois. A cet effet, le 6 septembre le magazine Caixin publiait un entretien avec le président sud-africain Cyril Ramaphosa.

Dans un contexte général où la valeur du commerce Chine – Afrique a explosé de 10 Mds de $ en 2000 à près de 170 Mds de $ en 2017, tandis que le total des échanges avec les pays de l’UE [2] est en recul de 28% depuis le pic de 2012 où il avait atteint 390 Mds de $, le président sud-africain estime que les relations Chine – Afrique sont entrées dans leur « âge d’or ».

Pour lui, malgré un déficit commercial à l’avantage de Pékin, les relations étaient souples, les prêts et les dons adaptés aux situations et aux pays, tandis que l’aide chinoise n’exigeait aucune condition politique en retour.

Surtout, le président sud-africain était sensible à la « solidarité », une vertu que Pékin a beaucoup cultivé ces dernières années en Afrique, précisément pour tenir à distance sa réputation toxique de pays « néocolonialiste exploiteur » : « Quand nombre de pays ont quitté l’Afrique au moment d’Ebola, dit le président sud-africain, la Chine y a envoyé des équipes médicales. »

Liban Soleman, chef d’orchestre à Libreville du plan pour le « Gabon Emergent » dénonce également la mauvaise foi des critiques adressées à Pékin. Pour lui, la Chine offre à l’Afrique une des coopérations les plus souples et les plus avantageuses avec des prêts à faible taux et la construction d’infrastructures à des prix sans équivalent sur le marché.

Il reste que, dans un contexte où le volume du commerce Chine Afrique a augmenté de plus de 17% au cours du seul premier trimestre 2018, après une croissance de 19% en 2017, il est difficile pour Pékin d’occulter la part (45,3%) des importations des ressources primaires dans le total des achats chinois (l’Angola avec 19,8 Mds de $ d’exportations de pétrole vers la Chine, tient le haut du pavé).

De même, les arguments chinois qui réfutent les critiques accusant la coopération chinoise de nourrir les régimes corrompus alors que Xi Jinping bataille férocement en Chine pour éradiquer la prévarication, sont plus proches de la propagande politique que de la réalité.

« Nos interlocuteurs africains officiels ont été élus ; ils sont nos seuls interlocuteurs possibles », dit à titre d’excuse, Cheng Tao, ancien n°1 de la division Afrique du Waijiaobu et ancien ambassadeur au Mali et au Maroc.

Mais Cheng s’exprimant de l’estrade chinoise où les élections ne sont qu’une mise en scène, fait semblant d’oublier que, dans nombre de pays, les scrutins qui perpétuent les dictatures, sont traversés par un vaste éventail de fraudes allant de la manipulation des listes électorales, au non respect de la confidentialité des isoloirs en passant par le bourrage des urnes et les menaces militaires.

Pékin, dont le souci démocratique est accessoire, ferme les yeux, en expliquant que l’aide chinoise n’est pas un appui à un dirigeant particulier mais une aide aux populations qui, dit le ministre du commerce Zhong Shan, se traduit aussi par des formations techniques de plusieurs dizaines de milliers d’Africains par an.

Pour Jiang Zengwei, chargé au Waijiaobu de la promotion du commerce international, la formation de la main d’œuvre africaine (la plupart des 10 000 entreprises chinoises engagées en Afrique se disent prêtes à participer à la formation des Africains) réduira le volume de la main d’œuvre chinoise importée, autre critique récurrente adressée à la coopération chinoise par ses détracteurs.

Une aide substantielle. Rattrapage, plus que « déferlante ».

La carte publiée par The Economist montre l’état des finances de pays africains plus ou moins lourdement endettés. Les plus sérieusement touchés sont le Mozambique, le Congo Brazzaville et le Ghana. Mais Pékin nie que sa coopération en serait l’origine qui est bien antérieure. La réalité des situations est contrastée. S’il est vrai que le Ghana s’est principalement endetté sur les marchés tandis qu’en moyenne les finances chinoises sont engagées à hauteur de 10 à 30% des dettes, certains pays comme l’Angola (37,4 Mds $ de dettes dont 56% sont détenues par la Chine) Djibouti ou la Zambie, sont fortement dépendants de la Chine.

Encore faut-il distinguer entre l’Angola qui bénéficie des largessess financières de la Chine en échange de ses exportations de pétrole et la situation de pays comme Djibouti dont la charge de la dette remboursée à la Chine à 7% oblitère la presque totalité du budget public, créant une vulnérabilité géopolitique de première grandeur. La Zambie (30 millions de prêts sans intérêt et 30 millions de dons accordés par Pékin durant le forum) fait également partie de pays entrés dans le sillage géopolitique de Pékin.


*

Après la vigoureuse défense de la coopération sino-africaine contre ses contempteurs qui l’accusent de rejouer les « exploiteurs coloniaux », le 7e sommet Chine – Afrique fut aussi l’occasion de préciser l’allocation des prêts, crédits et aides directes accordés à l’Afrique que Déborah Brautigam de l’Institut John Hopkins répartit comme suit (en US $) : 20 Mds de nouveaux crédits ; 15 Mds de d’aide directe, dons, prêts sans intérêts et prêts à taux préférentiels ; 10 Mds pour la création d’un fonds spécial de financement de projets de développement prioritaires ; 5 Mds destinés à payer en Chine les importations venant d’Afrique.

Contrairement aux analyses spéculant sur un déferlement sans mesure des capitaux chinois on constate d’abord que le total des promesses de prêts et la somme de ceux déjà alloués est en recul de 5 Mds par rapport à 2015.

L’agence de coordination de l’aide, réplique de l’US Aid, a aussi réduit les lignes de crédit et l’aide à l’export à 20 Mds de $, alors que les prêts sans intérêts ont été basculés dans l’aide directe à hauteur de 15 Mds de $ sur 3 ans. Dans ce schéma, les annulations de dettes ne sont réservées qu’aux prêts sans intérêt accordés aux plus pauvres, pays sans débouchés maritimes ni ressources dont les budgets étouffent sous les charges de remboursement.

Enfin, si on compare la destination générale des investissements directs chinois à l’étranger (IDE), on constate que l’effort actuel dont les médias font grand cas, effet miroir des hyperboles de la propagande chinoise, est en réalité plus un rattrapage qu’une « déferlante ».

Les statistiques chinoises (MofCOM) reprises par une analyse de Thierry Pairault (CNRS) montrent en effet que, depuis 2007, la part des IDE chinois en Afrique n’avait cessé de diminuer pour représenter à peine 2% en 2016, contre 12% dans l’ UE et 8% aux États-Unis. Lire : China in Africa : Goods Supplier, Service Provider rather than Investor

*

La dernière caractéristique du 7e sommet Chine – Afrique comme l’appelle toujours le China Daily en dépit du changement de nom renvoie à l’un des plus grands atouts affichés par le régime en ces temps bouleversés. Par contraste avec les hésitations politiques des démocraties confrontées à des contestations internes, il proclame avec assurance sa très rassurante capacité à projeter une coopération stable et confiante dans le très long terme.

Une rassurante projection à long terme.

Le projet « renaissance africaine – l’Afrique que nous volons » croise celui de la renaissance de la Chine qui a bien compris l‘avantage qu’elle pourrait tirer d’affirmer sa volonté d’accompagner l’Afrique sur le long terme.


*

Le thème de la projection Chine – Afrique à l’échéance 2063, évoqué par Xi Jinping lors de son discours a fait l’objet d’un article signé par le Kenyan Benard Ayieko, consultant économique et commentateur, publié le 6 septembre par le magazine Beijing Review fondé en 1958, relais en une dizaine de langues dont l’Arabe et l’Indonésien du discours officiel du Parti dans ses relations au reste du monde.

Vu de Pékin, l’article qui reprend les objectifs africains du plan, détaille aussi la « feuille de route » Chine – Afrique pour les 45 ans qui viennent. L’accent est mis sur la coopération technique « multi secteurs » et la transformation socio-économique du continent où la coopération chinoise joue un rôle majeur.

Des séminaires sont tenus sur un réseau intégré de TGV, une université en ligne, une stratégie africaine commune pour réduire la dépendance aux ressources primaires, une zone africaine de libre échange, une politique commune l’énergie, un système financier homogène et, mais la liste n’est pas close, un réseau de transport aérien intégré.

A ces secteurs stratégiques s’ajoutent les préoccupations de solidarité et de développement exprimées par Pékin depuis de nombreuses années, avec des projets d’aide à l’industrialisation, la formation de la jeunesse, la sécurité alimentaire, la sécurité des personnes, la santé publique et la prévention des épidémies.

Au passage, resurgit l’intention géopolitique sino centrée, visant à contrebalancer l’influence de Washington et de ses alliés occidentaux : « Pour que le Continent soit un zone commerciale plus forte, il est nécessaire d’adopter une monnaie indépendante du Dollar américain, de la Livre britannique et de l’Euro. Dans ce contexte, le meilleur choix possible serait la monnaie chinoise qui protégerait les monnaies africaines de l’instabilité ».

Sur les perspectives du RMB comme monnaie de référence globale, lire :
- Le Renminbi accède au cercle fermé des monnaies de référence du FMI.
et :
- Le Yuan, l’étalon Or et le pétrole. Décryptage d’un mythe.

Notes :

[1Liste des hauts dirigeants absents ayant envoyé un représentant : Pombe Magufuli (Tanzanie), Pierre Nkurunziza (Burundi), Joseph Kabila (République Démocratique du Congo), Isaias Afwerki (Erythrée), Abdul Aziz Bouteflika (Algerie), et Mswati, Roi du eSwatini (ancien Swaziland).

[2Lire : Assessing Africa-EU trade relations. La somme des échanges avec les pays de l’UE à 280 Mds de $ fait que le groupe des 28 était encore en 2017, et en dépit du recul, le premier partenaire commercial de la Chine.

 

 

Chine – États-Unis. Postures, escarmouches et guerre de tranchées. Genèse des contrefeux antichinois

[26 mai 2019] • François Danjou

« Nouvelles routes de la soie ». Point de situation

[18 mai 2019] • Jean-Paul Yacine

Face à Pékin, la solidarité hésitante de l’Europe

[28 mars 2019] • François Danjou

Mohammed Ben Salman, la Chine, l’ONU, Masood Azhar, l’Asie du sud et l’Iran

[15 mars 2019] • François Danjou

Les longues stratégies chinoises dans l’Arctique

[10 février 2019] • Jean-Paul Yacine